Lettre inédite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris

Mercredi 16.10.1929

 

Vous êtes parti, Alquié, vous voulez revenir. Sous quelle pression, sous quelle incitation avez-vous pris cette décision qui n’est peut-être pas mauvaise mais que vous regrettez ? Comment m’avez-vous manqué vendredi il y a quinze jours ? Que nous serions-nous dit à ce moment ? Voilà des questions où je ne m’attarderai pas, pour vous poser seulement celle-ci : que peut-on faire pour vous ? Quel résultat est administrativement dans les limites du possible, je veux dire du demandable.

Dites-le moi : j’agirai pour autant que je le pourrai. Je ferai agir surtout.

 

Le sentez-vous, Alquié ? Quelque chose gît au fond de nous, qui, avec nous, mais presque malgré nous, croît et mûrit, qui vit de nous mais nous fait triompher maintes fois de la mort.

Presque malgré nous, ai-je dit, cela doit parvenir à être mûr. C’est qu’aussi bien nous ne sommes pas libres d’en hâter la venue, d’en orienter la forme – du moins sans dommages.

 

Nos efforts, notre travail quotidien certes nourrissent ce « génie » – du moins on veut le croire. Mais c’est moins par le contenu et l’objet de ces efforts, qu’en tant qu’ils tonifient, exaltent et exercent toute notre personne. On sent bien que tout cela ne fait qu’éveiller quelque chose d’inné et nous qui aussi bien résonnerait peut-être à n’importe quel déchaînement – ou même à l’inertie.

 

Pourtant cela qui est en nous et qui nous possède, cela ne peut saillir et triompher tant que lui est lié ce qui le rend impur ; ce n’est rien moins que nous-même – le nous-même haïssable, notre particularité, nos accidents individuels, notre profit.

Un seule mode d’ascétisme me semble devoir parer à cela : broyer nos désirs contre leur objet, faire échouer notre ambition par le désordre même qu’elle engendre en nous. Je veux dire que rien n’est plus profondément voulu par notre démon, que certains de nos échecs. Jugeons-le à leur taux.

 

Un groupe d’individus qui auraient porté au plus haut point cet assouplissement, pourrait entendre que la même voix parle en eux tous. Un ascétisme, celui-là arbitraire, devrait les porter à la laisser parler seulement par l’organe de quelques uns.

Nulle solitude pour l’aventurier de l’esprit, mais seulement des résistances.

Elles sont au maximum au moment qu’on pourrait croire les avoir abattues. Ils tiennent enfin cette « liberté » pour quoi ils luttent depuis des siècles. Mais ils ne nous montrent plus que des visages vides d’amants séparés de soi-même – ou stupides du visage découvert de l’aimée.

Combien y en aura-t-il parmi nous qui sauront s’exécuter. Vous ne devez plus être – avant tout – que des masques. Numérotez-vous.

 

Pour revenir à des considérations moins elliptiques, je n’ai rien reçu de la revue Documents. Les numéros 3 et 4 parus pourtant, j’aimerais les avoir si l’on m’en faisait le service comme vous me l’aviez promis.

 

J’ai un Bénichou – sur le point de partir au service. Il est solide.

 

Nous avons parlé de vous. Tout m’est apparu plein de suite. Votre lettre des vacances à laquelle je n’ai pas répondu, son contenu – et encore mon regret de ne point vous avoir vu avant votre départ.

 

Écrivez-moi l’adresse de Michel Leiris. Écrivez-lui de moi. Puis je lui donnerai rendez-vous. Vous devez donner un numéro à Chantiers. Oui.

 

À vous

 

Jacques Lacan