Cette première version de « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » parut dans La psychanalyse, n° 1, 1956, Sur la parole et le langage, pages 81-166.

 

(81)FONCTION ET CHAMP

DE LA PAROLE ET DU LANGAGE

EN PSYCHANALYSE

par Jacques Lacan

 

Rapport

du Congrès de Rome

tenu à

l’Istituto di Psicologia della Universitá di Roma

les 26 et 27 septembre 1953

 

PRÉFACE

« En particulier, il ne faudra pas oublier que la séparation en embryologie, anatomie, physiologie, psychologie, sociologie, clinique n’existe pas dans la nature et qu’il n’y a qu’une discipline : la neurobiologie à laquelle l’observation nous oblige d’ajouter l’épithète d’humaine en ce qui nous concerne ».

(Citation choisie pour exergue d’un Institut de Psychanalyse en 1952).

Le discours qu’on trouvera ici mérite d’être introduit par ses circonstances. Car il en porte la marque.

Le thème en fut proposé à l’auteur pour constituer le rapport théorique d’usage, en la réunion annuelle dont la société qui représentait alors la psychanalyse en France, poursuivait depuis dix-huit ans la tradition devenue vénérable sous le titre de « Congrès des Psychanalystes de langue française », étendu depuis deux ans aux psychanalystes de langue romane (la Hollande y étant comprise par une tolérance de langage). Ce Congrès devait avoir lieu à Rome au mois de septembre 1953.

(82)Dans l’intervalle, des dissentiments graves amenèrent dans le groupe français une sécession. Ils s’étaient révélés à l’occasion de la fondation d’un « institut de psychanalyse ». On put alors entendre l’équipe qui avait réussi à y imposer ses statuts et son programme, proclamer qu’elle empêcherait de parler à Rome celui qui avec d’autres avait tenté d’y introduire une conception différente, et elle employa à cette fin tous les moyens en son pouvoir.

Il ne sembla pas pourtant à ceux qui dès lors avaient fondé la nouvelle Société française de Psychanalyse qu’ils dussent priver de la manifestation annoncée la majorité d’étudiants qui se ralliaient à leur enseignement, ni même qu’ils dussent se démettre du lieu éminent où elle avait été prévue.

Les sympathies généreuses qui leur vinrent en aide du groupe italien, ne les mettaient pas en posture d’hôtes importuns dans la Ville universelle.

Pour l’auteur de ce discours, il pensait être secouru, quelque inégal qu’il dût se montrer à la tâche de parler de la parole, de quelque connivence inscrite dans ce lieu même.

Il se souvenait en effet, que bien avant que s’y révélât la gloire de la plus haute chaire du monde, Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques, donnait au lieu dit du Mons Vaticanus l’étymologie de vagire, qui désigne les premiers balbutiements de la parole.

Que si donc son discours ne devait être rien de plus qu’un vagissement, au moins prendrait-il là l’auspice de rénover en sa discipline les fondements qu’elle prend dans le langage.

Aussi bien cette rénovation prenait-elle de l’histoire trop de sens, pour qu’il ne rompît pas quant à lui avec le style traditionnel qui situe le « rapport » entre la compilation et la synthèse, pour lui donner le style ironique d’une mise en question des fondements de cette discipline.

Puisque ses auditeurs étaient ces étudiants qui attendent de nous la parole, c’est avant tout à leur adresse qu’il a fomenté son discours, et pour renoncer à leur endroit, aux règles qui s’observent entre augures de mimer la rigueur par la minutie et de confondre règle et certitude.

Dans le conflit en effet qui les avait menés à la présente issue, on avait fait preuve quant à leur autonomie de sujets, d’une méconnaissance si exorbitante, que l’exigence première (83)en ressortait d’une réaction contre le ton permanent qui avait permis cet excès.

C’est qu’au delà des circonstances locales qui avaient motivé ce conflit, un vice était venu au jour qui les dépassait de beaucoup. Qu’on ait pu seulement prétendre à régler de façon si autoritaire la formation du psychanalyste, posait la question de savoir si les modes établis de cette formation n’aboutissaient pas à la fin paradoxale d’une minorisation perpétuée.

Certes les formes initiatiques et puissamment organisées où Freud a vu la garantie de la transmission de sa doctrine, se justifient dans la position d’une discipline qui ne peut se survivre qu’à se tenir au niveau d’une expérience intégrale.

Mais n’ont-elles pas mené à un formalisme décevant qui décourage l’initiative en pénalisant le risque, et qui fait du règne de l’opinion des doctes le principe d’une prudence docile où l’authenticité de la recherche s’émousse avant de se tarir ?

L’extrême complexité des notions mises en jeu en notre domaine fait que nulle part ailleurs un esprit, à exposer son jugement, ne court plus totalement le risque de découvrir sa mesure.

Mais ceci devrait comporter la conséquence de faire notre propos premier, sinon unique, de l’affranchissement des thèses par l’élucidation des principes.

La sélection sévère qui s’impose, en effet, ne saurait être remise aux ajournements indéfinis d’une cooptation vétilleuse, mais à la fécondité de la production concrète et à l’épreuve dialectique de soutenances contradictoires.

Ceci n’implique de notre fait aucune valorisation de la divergence. Bien au contraire, ce n’est pas sans surprise que nous avons pu entendre au Congrès international de Londres où, pour avoir manqué aux formes, nous venions en demandeurs, une personnalité bien intentionnée à notre égard déplorer que nous ne puissions pas justifier notre sécession de quelque désaccord doctrinal. Est-ce à dire qu’une association qui se veut internationale, ait une autre fin que de maintenir le principe de la communauté de notre expérience ?

Sans doute est-ce le secret de polichinelle, qu’il y a belle lurette qu’il n’en est plus ainsi, et c’est sans aucun scandale qu’à l’impénétrable M. Zilboorg qui, mettant à part notre cas, insistait pour que nulle sécession ne fût admise qu’au titre (84)d’un débat scientifique, le pénétrant M. Wälder put rétorquer qu’à confronter les principes où chacun de nous croit fonder son expérience, nos murs se dissoudraient bien vite dans la confusion de Babel.

Nous pensons, quant à nous, que, si nous innovons, ce n’est point à nous d’en faire état, et il n’est point de notre goût de nous en faire un mérite.

Dans une discipline qui ne doit sa valeur scientifique qu’aux concepts théoriques que Freud a forgés dans le progrès de son expérience, mais qui, d’être encore mal critiqués et de conserver pour autant l’ambiguïté de la langue vulgaire, profitent de ces résonances non sans encourir les malentendus, il nous semblerait prématuré de rompre la tradition de leur terminologie.

Mais il nous semble que ces termes ne peuvent que s’éclaircir à ce qu’on établisse leur équivalence au langage actuel de l’anthropologie, voire aux derniers problèmes de la philosophie, où souvent la psychanalyse n’a qu’à reprendre son bien.

Urgente en tout cas nous paraît la tâche de dégager dans des notions qui s’amortissent dans un usage de routine, le sens qu’elles retrouvent tant d’un retour sur leur histoire que d’une réflexion sur leurs fondements subjectifs.

C’est là sans doute la fonction de l’enseigneur, d’où toutes les autres dépendent, et c’est elle où s’inscrit le mieux le prix de l’expérience.

Qu’on la néglige, et le sens s’oblitère d’une action qui ne tient ses effets que du sens, et les règles techniques, à se réduire à des recettes, ôtent à l’expérience toute portée de connaissance et même tout critère de réalité.

Car personne n’est moins exigeant qu’un psychanalyste sur ce qui peut donner son statut à une action qu’il n’est pas loin de considérer lui-même comme magique, faute de savoir où la situer dans une conception de son champ qu’il ne songe guère à accorder à sa pratique.

L’exergue dont nous avons transporté l’ornement à cette préface, en est un assez joli exemple.

Aussi bien s’accorde-t-elle à une conception de la formation analytique qui serait celle d’une auto-école qui, non contente de prétendre au privilège singulier de délivrer le permis de (85)conduire, s’imaginerait être en posture de contrôler la construction automobile ?

Cette comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais elle vaut bien celles qui ont cours dans nos convents les plus graves et qui pour avoir pris naissance dans notre discours aux idiots, n’ont même pas la saveur du canular d’initiés, mais n’en semblent pas moins recevoir valeur d’usage de leur caractère de pompeuse ineptie.

Cela commence à la comparaison que l’on connaît, du candidat qui se laisse entraîner prématurément à la pratique, au chirurgien qui opérerait sans asepsie, et cela va à celle qui incite à pleurer sur ces malheureux étudiants que le conflit de leurs maîtres déchire comme des enfants dans le divorce de leurs parents.

Sans doute cette dernière née nous paraît s’inspirer du respect qui est dû à ceux qui ont subi en effet ce que nous appellerons, en modérant notre pensée, une pression à l’enseignement qui les a mis à rude épreuve, mais on peut aussi se demander à en entendre le trémolo dans la bouche des maîtres, si les limites de l’enfantillage n’auraient pas été sans préavis reculées jusqu’à la niaiserie.

Les vérités que ces clichés recouvrent, mériteraient pourtant qu’on les soumette à un plus sérieux examen.

Méthode de vérité et de démystification des camouflages subjectifs, la psychanalyse manifesterait-elle une ambition démesurée à appliquer ses principes à sa propre corporation : soit à la conception que les psychanalystes se font de leur rôle auprès du malade, de leur place dans la société des esprits, de leurs relations à leurs pairs et de leur mission d’enseignement ?

Peut-être pour rouvrir quelques fenêtres au grand jour de la pensée de Freud, cet exposé soulagera-t-il chez certains l’angoisse qu’engendre une action symbolique quand elle se perd en sa propre opacité.

Quoi qu’il en soit, en évoquant les circonstances de ce discours, nous ne pensons point à excuser ses insuffisances trop évidentes de la hâte qu’il en a reçue, puisque c’est de la même hâte qu’il prend son sens avec sa forme.

Aussi bien avons-nous démontré, en un sophisme exemplaire du temps intersubjectif[1], la fonction de la hâte dans la précipitation (86)logique où la vérité trouve sa condition indépassable.

Rien de créé qui n’apparaisse dans l’urgence, rien dans l’urgence qui n’engendre son dépassement dans la parole.

Mais rien aussi qui n’y devienne contingent quand le moment y vient pour l’homme, où il peut identifier en une seule raison le parti qu’il choisit et le désordre qu’il dénonce, pour en comprendre la cohérence dans le réel et anticiper par sa certitude sur l’action qui les met en balance.

INTRODUCTION

Nous allons déterminer cela pendant que nous sommes encore dans l’aphélie de notre matière car, lorsque nous arriverons au périphélie, la chaleur sera capable de nous la faire oublier. (Lichtenberg).

« Flesh composed of suns. How can such be ? » exclaim the simple ones.

(R. Browning,

Parleying with certain people).

Tel est l’effroi qui s’empare de l’homme à découvrir la figure de son pouvoir qu’il s’en détourne dans l’action même qui est la sienne quand cette action la montre nue. C’est le cas de la psychanalyse. La découverte – prométhéenne – de Freud a été une telle action ; son œuvre nous l’atteste ; mais elle n’est pas moins présente dans chaque expérience humblement conduite par l’un des ouvriers formés à son école.

On peut suivre à mesure des ans passés cette aversion de l’intérêt quant aux fonctions de la parole et quant au champ du langage. Elle motive les « changements de but et de technique » qui sont avoués dans le mouvement et dont la relation à l’amortissement de l’efficacité thérapeutique est pourtant ambiguë. La promotion en effet de la résistance de l’objet dans la théorie et de la technique, doit être elle-même soumise à la dialectique de l’analyse qui ne peut qu’y reconnaître un alibi du sujet.

Essayons de dessiner la topique de ce mouvement. À considérer cette littérature que nous appelons notre activité scientifique, les problèmes actuels de la psychanalyse se dégagent nettement sous trois chefs :

A) Fonction de l’imaginaire, dirons-nous, ou plus directement des fantasmes dans la technique de l’expérience et dans (88)la constitution de l’objet aux différents stades du développement psychique. L’impulsion est venue ici de la psychanalyse des enfants, et du terrain favorable qu’offrait aux tentatives comme aux tentations des chercheurs l’approche des structurations préverbales. C’est là aussi que sa culmination provoque maintenant un retour en posant le problème de la sanction symbolique à donner aux fantasmes dans leur interprétation.

B) Notion des relations libidinales d’objet qui, renouvelant l’idée du progrès de la cure, remanie sourdement sa conduite. La nouvelle perspective a pris ici son départ de l’extension de la méthode aux psychoses et de l’ouverture momentanée de la technique à des données de principe différent. La psychanalyse y débouche sur une phénoménologie existentielle, voire sur un activisme animé de charité. Là aussi une réaction nette s’exerce en faveur d’un retour au pivot technique de la symbolisation.

C) Importance du contre-transfert et, corrélativement, de la formation du psychanalyste. Ici l’accent est venu des embarras de la terminaison de la cure, qui rejoignent ceux du moment où la psychanalyse didactique s’achève dans l’introduction du candidat à la pratique. Et la même oscillation s’y remarque : d’une part, et non sans courage, on indique l’être de l’analyste comme élément non négligeable dans les effets de l’analyse et même à exposer dans sa conduite en fin de jeu ; on n’en promulgue pas moins énergiquement, d’autre part, qu’aucune solution ne peut venir que d’un approfondissement toujours plus poussé du ressort inconscient.

Ces trois problèmes ont un trait commun en dehors de l’activité de pionniers qu’ils manifestent sur trois frontières différentes avec la vitalité de l’expérience qui les supporte. C’est la tentation qui se présente à l’analyste d’abandonner le fondement de la parole, et ceci justement en des domaines où son usage, pour confiner à l’ineffable, requerrait plus que jamais son examen : à savoir la pédagogie maternelle, l’aide samaritaine et la maîtrise dialectique. Le danger devient grand, s’il y abandonne en outre son langage au bénéfice de langages déjà institués et dont il connaît mal les compensations qu’ils offrent à l’ignorance.

À la vérité on aimerait en savoir plus sur les effets de la symbolisation chez l’enfant, et les mères officiantes dans la (89)psychanalyse, voire celles qui donnent à nos plus hauts conseils un air de matriarcat, ne sont pas à l’abri de cette confusion des langues où Ferenczi désigne la loi de la relation enfant-adulte[2].

Les idées que nos sages se forment de la relation d’objet achevée sont d’une conception plutôt incertaine et, à être exposées, laissent apparaître une médiocrité qui n’honore pas la profession.

Nul doute que ces effets, – où le psychanalyste rejoint le type du héros moderne qu’illustrent des exploits dérisoires dans une situation d’égarement –, ne pourraient être corrigés par un juste retour à l’étude où le psychanalyste devrait être passé maître, des fonctions de la parole.

Mais il semble que, depuis Freud, ce champ central de notre domaine soit tombé en friche. Observons combien lui-même se gardait de trop grandes excursions dans sa périphérie : ayant découvert les stades libidinaux de l’enfant dans l’analyse des adultes et n’intervenant chez le petit Hans que par le moyen de ses parents, – déchiffrant un pan entier du langage de l’inconscient dans le délire paranoïde, mais n’utilisant pour cela que le texte-clef laissé par Schreber dans la lave de sa catastrophe spirituelle. Assumant par contre pour la dialectique de l’œuvre, comme pour la tradition de son sens, et dans toute sa hauteur, la position de la maîtrise.

Est-ce à dire que si la place du maître reste vide, c’est moins du fait de sa disparition que d’une oblitération croissante du sens de son œuvre ? Ne suffit-il pas pour s’en convaincre de constater ce qui se passe à cette place ?

Une technique s’y transmet, d’un style maussade, voire réticente en son opacité, et que toute aération critique semble affoler. À la vérité, prenant le tour d’un formalisme poussé jusqu’au cérémonial, et tant qu’on peut se demander si elle ne tombe pas sous le coup du même rapprochement avec la névrose obsessionnelle, à travers lequel Freud a visé de façon si convaincante l’usage, sinon la genèse, des rites religieux.

L’analogie s’accentue à considérer la littérature que cette activité produit pour s’en nourrir : on y a souvent l’impression (90)d’un curieux circuit fermé, où la méconnaissance de l’origine des termes engendre le problème de les accorder, et où l’effort de résoudre ce problème renforce cette méconnaissance.

Pour remonter aux causes de cette détérioration du discours analytique, il est légitime d’appliquer la méthode psychanalytique à la collectivité qui le supporte.

Parler en effet de la perte du sens de l’action analytique, est aussi vrai et aussi vain que d’expliquer le symptôme par son sens, tant que ce sens n’est pas reconnu. Mais l’on sait qu’en l’absence de cette reconnaissance, l’action ne peut être ressentie que comme agressive au niveau où elle se place, et qu’en l’absence des « résistances » sociales où le groupe analytique trouvait à se rassurer, les limites de sa tolérance à sa propre activité, maintenant « reçue » sinon admise, ne dépendent plus que du taux numérique où se mesure sa présence à l’échelle sociale.

Ces principes suffisent à répartir les conditions symbolique, imaginaire et réelle qui détermineront les défenses, – isolation, annulation, dénégation et généralement méconnaissance –, que nous pouvons reconnaître dans la doctrine.

Dès lors si l’on mesure à sa masse l’importance que le groupe américain a pour le mouvement analytique, on appréciera à leur poids les conditions qui s’y rencontrent.

Dans l’ordre symbolique d’abord, on ne peut négliger l’importance de ce facteur c dont nous faisions état au Congrès de Psychiatrie de 1950, comme d’une constante caractéristique d’un milieu culturel donné : condition ici de l’anhistorisme où chacun s’accorde à reconnaître le trait majeur de la « communication » aux U. S. A., et qui à notre sens, est aux antipodes de l’expérience analytique. À quoi s’ajoute une forme mentale très autochtone qui sous le nom de behaviourisme, domine tellement la notion psychologique en Amérique, qu’il est clair qu’elle a désormais tout à fait coiffé dans la psychanalyse l’inspiration freudienne.

Pour les deux autres ordres, nous laissons aux intéressés le soin d’apprécier ce que les mécanismes manifestés dans la vie des sociétés psychanalytiques doivent respectivement aux relations de prestance à l’intérieur du groupe, et aux effets ressentis de leur libre entreprise sur l’ensemble du corps social, ainsi que le crédit qu’il faut faire à la notion soulignée par un de leurs représentants les plus lucides, de la convergence qui (91)s’exerce entre l’extranéité d’un groupe où domine l’immigrant, et la distanciation où l’attire la fonction qu’appellent les conditions sus-indiquées de la culture.

Il apparaît en tout cas de façon incontestable que la conception de la psychanalyse s’y est infléchie vers l’adaptation de l’individu à l’entourage social, la recherche des pattern de la conduite et toute l’objectivation impliquée dans la notion des human relations, et c’est bien une position d’exclusion privilégiée par rapport à l’objet humain qui s’indique dans le terme, né sur place, de human engineering.

C’est donc à la distance nécessaire à soutenir une pareille position qu’on peut attribuer l’éclipse dans la psychanalyse, des termes les plus vivants de son expérience, l’inconscient, la sexualité, dont il semble que bientôt la mention même doive s’effacer.

Nous n’avons pas à prendre parti sur le formalisme et l’esprit de boutique, dont les documents officiels du groupe lui-même font état pour les dénoncer. Le pharisien et le boutiquier ne nous intéressent que pour leur essence commune, source des difficultés qu’ils ont l’un et l’autre avec la parole, et spécialement quand il s’agit du talking shop, de parler métier.

C’est que l’incommunicabilité des motifs, si elle peut soutenir un magistère, ne va pas de pair avec la maîtrise, celadu moins qu’exige un enseignement. On s’en est aperçu du reste, les mêmes causes ayant mêmes effets.

C’est pourquoi l’attachement indéfectiblement réaffirmé par maints auteurs pour la technique traditionnelle après bilan des épreuves faites aux champs frontières plus haut énumérés, ne va pas sans équivoque ; elle se mesure à la substitution du terme de classique à celui d’orthodoxie pour qualifier cette technique. On se rattache à la forme, faute de savoir à quel sens se vouer.

Nous affirmons pour nous que la technique ne peut être comprise, ni donc correctement appliquée, si l’on méconnaît les concepts qui la fondent. Notre tâche sera de démontrer que ces concepts ne prennent leur sens plein qu’à s’orienter dans un champ de langage, qu’à s’ordonner à la fonction de la parole.

Point où nous notons que pour manier aucun concept freudien, la lecture de Freud ne saurait être tenue pour superflue, fût-ce pour ceux qui sont homonymes à des notions (92)courantes. Comme le démontre la mésaventure que la saison ramène à notre souvenir d’une théorie des instincts, revue de Freud par un auteur peu éveillé à la part, dite par Freud expressément mythique, qu’elle contient. Manifestement il ne saurait l’être puisqu’il l’aborde par un exposé de seconde main, tenu sans cesse pour équivalent au texte freudien et cité sans que rien en avertisse le lecteur, se fiant, peut-être non sans raison, au bon goût de celui-ci pour l’en distinguer, mais prouvant par là que rien ne justifie cette préférence, sinon la différence de style par quoi l’ouvrage reste ou non partie de l’œuvre. Moyennant quoi de réductions en déductions, et d’inductions en hypothèses, l’auteur conclut par la stricte tautologie de ses prémisses fausses : à savoir que les instincts dont il s’agit sont réductibles à l’arc réflexe. Telle la pile d’assiettes dont l’écroulement se distille dans l’exhibition classique, pour ne laisser entre les mains de l’artiste que deux morceaux dépareillés par le fracas, la construction complexe qui va de la découverte des migrations de la libido dans les zones érogènes au passage métapsychologique d’un principe de plaisir généralisé à l’instinct de mort, devient le binôme d’un instinct érotique passif modelé sur l’activité des chercheuses de poux, chères au poète, et d’un instinct destructeur, simplement identifié à la motricité. Résultat qui mérite une mention très honorable pour l’art, volontaire ou non, de pousser à la rigueur les conséquences d’un malentendu.

 

 

(93)I

PAROLE VIDE ET PAROLE PLEINE

DANS LA RÉALISATION PSYCHANALYTIQUE DU SUJET

 

« Donne en ma bouche parole vraie et estable et fay de moy langue caulte ». (L’Internele consolacion, XLVe Chapitre : qu’on ne doit pas chascun croire et du legier trebuchement de paroles).

« Cause toujours ». (Devise de la pensée causaliste).

 

Qu’elle se veuille agent de guérison, de formation ou de sondage, la psychanalyse n’a qu’un médium : la parole du patient. L’évidence du fait n’excuse pas qu’on le néglige. Or toute parole appelle réponse.

Nous montrerons qu’il n’est pas de parole sans réponse, même si elle ne rencontre que le silence, pourvu qu’elle ait un auditeur, et que c’est là le cœur de sa fonction dans l’analyse.

Mais si le psychanalyste ignore qu’il en va ainsi de la fonction de la parole, il n’en subira que plus fortement l’appel, et si c’est le vide qui d’abord s’y fait entendre, c’est en lui-même qu’il l’éprouvera et c’est au delà de la parole qu’il cherchera une réalité qui comble ce vide.

Ainsi en vient-il à analyser le comportement du sujet pour y trouver ce qu’il ne dit pas. Mais pour en obtenir l’aveu, il faut bien qu’il lui en parle. Il retrouve alors la parole, mais rendue suspecte de n’avoir répondu qu’à la défaite de son silence, devant l’écho perçu de son propre néant.

Mais qu’était donc cet appel du sujet au delà du vide de son dire ? Appel à la vérité dans son principe, à travers quoi (94)vacilleront les appels de besoins plus humbles. Mais d’abord et d’emblée appel propre du vide, dans la béance ambiguë d’une séduction tentée sur l’autre par les moyens où le sujet met sa complaisance et où il va engager le monument de son narcissisme.

« La voilà bien, l’introspection ! » s’exclame l’homme qui en sait long sur ses dangers. Il n’est pas certes le dernier à en avoir goûté les charmes, avant d’en avoir épuisé le profit. Dommage qu’il n’ait plus de temps à y perdre. Car vous en entendriez de belles et de profondes, s’il venait sur votre divan.

Il est étrange qu’un analyste, pour qui ce personnage est une des premières rencontres de son expérience, fasse encore état de l’introspection dans la psychanalyse. Car si cet homme tient sa gageure, il voit s’évanouir ces belles choses qu’il avait en réserve et, s’il s’oblige à les retrouver, elles s’avèrent plutôt courtes, mais d’autres se présentent assez inattendues pour lui paraître des sottises et le rendre coi un bon moment, comme tout un chacun.

Il saisit alors la différence entre le mirage de monologue dont les fantaisies accommodantes animaient sa jactance et le travail forcé de ce discours sans échappatoire que le psychologue, non sans humour, et le thérapeute, non sans ruse, ont décoré du nom de « libre association ».

Car c’est bien là un travail, et tant un travail qu’on a pu dire qu’il exige un apprentissage, et aller jusqu’à voir dans cet apprentissage la valeur formatrice de ce travail. Mais à le prendre ainsi, que formerait-il d’autre qu’un ouvrier qualifié ?

Dès lors, qu’en est-il de ce travail ? Examinons ses conditions, son fruit, dans l’espoir d’y voir mieux son but et son profit.

On a reconnu au passage la pertinence du terme durcharbeiten auquel équivaut l’anglais working through, et qui chez nous a désespéré les traducteurs, encore que s’offrît à eux l’exercice d’épuisement à jamais marqué en notre langue de la frappe d’un maître du style : « Cent fois sur le métier, remettez… », mais comment l’ouvrage progresse-t-il ici ?

La théorie nous rappelle la triade : frustration, agressivité, régression. C’est une explication d’aspect si compréhensible qu’elle pourrait bien nous dispenser de comprendre. L’intuition est preste, mais une évidence doit nous être d’autant plus suspecte qu’elle est devenue idée reçue. Que l’analyse vienne à (95)surprendre sa faiblesse, il conviendra de ne pas se payer du recours à l’affectivité. Mot-tabou de l’incapacité dialectique qui, avec le verbe intellectualiser, dont l’acception péjorative fait de cette incapacité mérite, resteront dans l’histoire de la langue les stigmates de notre obtusion en matière de psychologie…

Demandons-nous plutôt d’où vient cette frustration ? Est-ce du silence de l’analyste ? Une réponse, même et surtout approbatrice, à la parole vide montre souvent par ses effets qu’elle est bien plus frustrante que le silence. Ne s’agit-il pas plutôt d’une frustration qui serait inhérente au discours même du sujet ? Ce discours ne l’engage-t-il pas dans une dépossession toujours plus grande de cet être de lui-même, dont, à force de peintures sincères qui laissent se dissiper son image, d’efforts dénégateurs qui n’atteignent pas à dégager son essence, d’étais et de défenses qui n’empêchent pas de vaciller sa statue, d’étreintes narcissiques qui s’épuisent à l’animer de son souffle, il finit par reconnaître que cet être n’a jamais été qu’une œuvre imaginaire et que cette œuvre déçoit en lui toute certitude. Car dans ce travail qu’il fait de la reconstruire pour un autre, il retrouve l’aliénation fondamentale qui la lui a fait construire comme une autre, et qui l’a toujours destinée à lui être dérobée par un autre.

Cet ego, dont nos théoriciens définissent maintenant la force par la capacité de soutenir une frustration, est frustration dans son essence[3]. Il est frustration non d’un désir du sujet, mais d’un objet où son désir est aliéné et qui, tant plus il s’élabore, tant plus s’approfondit pour le sujet l’aliénation de sa jouissance. Frustration au second degré, donc, et telle que le sujet en ramènerait-il la forme en son discours jusqu’à l’image passivante par où le sujet se fait objet dans la parade du miroir, il ne saurait s’en satisfaire puisqu’à atteindre même en cette image sa plus parfaite ressemblance, ce serait encore la jouissance de l’autre qu’il y ferait reconnaître. C’est pourquoi il n’y a (96)pas de réponse adéquate à ce discours, car le sujet tiendra comme de mépris toute parole qui s’engagera dans sa méprise.

L’agressivité que le sujet éprouvera ici n’a rien à faire avec l’agressivité animale du désir frustré. Cette référence dont on se contente, en masque une autre moins agréable pour tous et pour chacun : l’agressivité de l’esclave qui répond à la frustration de son travail par un désir de mort.

On conçoit dès lors comment cette agressivité peut répondre à toute intervention qui, dénonçant les intentions imaginaires du discours, démonte l’objet que le sujet a construit pour les satisfaire. C’est ce qu’on appelle en effet l’analyse des résistances, dont apparaît aussitôt le dangereux versant. Il est déjà signalé par l’existence du naïf qui n’a jamais vu se manifester que la signification agressive des fantasmes de ses sujets[4].

C’est le même qui, n’hésitant pas à plaider pour une analyse « causaliste » qui viserait à transformer le sujet dans son présent par des explications savantes de son passé, trahit assez jusque dans son ton, l’angoisse qu’il veut s’épargner d’avoir à penser que la liberté de son patient soit suspendue à celle de son intervention. Que le biais où il se résout puisse être à quelque moment bénéfique pour le sujet, ceci n’a pas d’autre portée qu’une plaisanterie stimulante et ne nous retiendra pas plus longtemps.

Visons plutôt ce hic et nunc où certains croient devoir enclore la manœuvre de l’analyse. Il peut être utile en effet, pourvu que l’intention imaginaire que l’analyste y découvre, ne soit pas détachée par lui de la relation symbolique où elle s’exprime. Rien ne doit y être lu concernant le moi du sujet, qui ne puisse être réassumé par lui sous la forme du « je », soit en première personne.

« Je n’ai été ceci que pour devenir ce que je puis être » : si telle n’était pas la pointe permanente de l’assomption que le sujet fait de ses mirages, où pourrait-on saisir ici un progrès ?

L’analyste dès lors ne saurait traquer sans danger le sujet dans l’intimité de son geste, voire de sa statique, sauf à les réintégrer comme parties muettes dans son discours narcissique, et ceci a été noté de façon fort sensible, même par de jeunes praticiens.

(97)Le danger n’y est pas de la réaction négative du sujet, mais bien plutôt de sa capture dans une objectivation, non moins imaginaire que devant, de sa statique, voire de sa statue, dans un statut renouvelé de son aliénation.

Tout au contraire l’art de l’analyste doit être de suspendre les certitudes du sujet, jusqu’à ce que s’en consument les derniers mirages. Et c’est dans le discours que doit se scander leur résolution.

Quelque vide en effet qu’apparaisse ce discours, il n’en est ainsi qu’à le prendre à sa valeur faciale : celle qui justifie la phrase de Mallarmé quand il compare l’usage commun du langage à l’échange d’une monnaie dont l’avers comme l’envers ne montrent plus que des figures effacées et que l’on se passe de main en main « en silence ». Cette métaphore suffit à nous rappeler que la parole, même à l’extrême de son usure, garde sa valeur de tessère.

Même s’il ne communique rien, le discours représente l’existence de la communication ; même s’il nie l’évidence, il affirme que la parole constitue la vérité ; même s’il est destiné à tromper, il spécule sur la foi dans le témoignage.

Aussi bien le psychanalyste sait-il mieux que personne que la question y est d’entendre à quelle « partie » de ce discours est confié le terme significatif, et c’est bien ainsi qu’il opère dans le meilleur cas : prenant le récit d’une histoire quotidienne pour un apologue qui à bon entendeur adresse son salut, une longue prosopopée pour une interjection directe, ou au contraire un simple lapsus pour une déclaration fort complexe, voire le soupir d’un silence pour tout le développement lyrique auquel il supplée.

Ainsi c’est une ponctuation heureuse qui donne son sens au discours du sujet. C’est pourquoi la suspension de la séance dont la technique actuelle fait une halte purement chronométrique et comme telle indifférente à la trame du discours, y joue le rôle d’une scansion qui a toute la valeur d’une intervention pour précipiter les moments concluants. Et ceci indique de libérer ce terme de son cadre routinier pour le soumettre à toutes fins utiles de la technique.

C’est ainsi que la régression peut s’opérer, qui n’est que l’actualisation dans le discours des relations fantasmatiques restituées par un ego à chaque étape de la décomposition de sa (98)structure. Car enfin cette régression n’est pas réelle ; elle ne se manifeste même dans le langage que par des inflexions, des tournures, des « trébuchements si légers » qu’ils ne sauraient à l’extrême dépasser l’artifice du parler « babyish » chez l’adulte. Lui imputer la réalité d’une relation actuelle à l’objet revient à projeter le sujet dans une illusion aliénante qui ne fait que répercuter un alibi du psychanalyste.

C’est pourquoi rien ne saurait plus égarer le psychanalyste que de chercher à se guider sur un prétendu contact éprouvé de la réalité du sujet. Cette tarte à la crème de la psychologie intuitionniste, voire phénoménologique, a pris dans l’usage contemporain une extension bien symptomatique de la raréfaction des effets de la parole dans le contexte social présent. Mais sa valeur obsessionnelle devient flagrante à être promue dans une relation qui, par ses règles mêmes, exclut tout contact réel.

Les jeunes analystes qui s’en laisseraient pourtant imposer par ce que ce recours implique de dons impénétrables, ne trouveront pas mieux pour en rabattre qu’à se référer au succès des contrôles mêmes qu’ils subissent. Du point de vue du contact avec le réel, la possibilité même de ces contrôles deviendrait un problème. Bien au contraire, le contrôleur y manifeste une seconde vue, c’est le cas de le dire, qui rend pour lui l’expérience au moins aussi instructive que pour le contrôlé. Et ceci presque d’autant plus que ce dernier y montre moins de ces dons, que certains tiennent pour d’autant plus incommunicables qu’ils font eux-mêmes plus d’embarras de leurs secrets techniques.

La raison de cette énigme est que le contrôlé y joue le rôle de filtre, voire de réfracteur du discours du sujet, et qu’ainsi est présentée toute faite au contrôleur une stéréographie dégageant déjà les trois ou quatre registres où il peut lire la partition constituée par ce discours.

Si le contrôlé pouvait être mis par le contrôleur dans une position subjective différente de celle qu’implique le terme sinistre de contrôle (avantageusement remplacé, mais seulement en langue anglaise, par celui de supervision), le meilleur fruit qu’il tirerait de cet exercice serait d’apprendre à se tenir lui-même dans la position de subjectivité seconde où la situation met d’emblée le contrôleur.

(99)Il y trouverait la voie authentique pour atteindre ce que la classique formule de l’attention diffuse, voire distraite, de l’analyste n’exprime que très approximativement. Car l’essentiel est de savoir ce que cette attention vise : assurément pas, tout notre travail est fait pour le démontrer, un objet au delà de la parole du sujet, comme certains s’astreignent à ne le jamais perdre de vue. Si telle devait être la voie de l’analyse, c’est sans aucun doute à d’autres moyens qu’elle aurait recours, ou bien ce serait le seul exemple d’une méthode qui s’interdirait les moyens de sa fin.

Le seul objet qui soit à la portée de l’analyste, c’est la relation imaginaire qui le lie au sujet en tant que moi et, faute de pouvoir l’éliminer, il peut s’en servir pour régler le débit de ses oreilles, selon l’usage que la physiologie, en accord avec l’Évangile, montre qu’il est normal d’en faire : des oreilles pour ne point entendre, autrement dit pour faire la détection de ce qui doit être entendu. Car il n’en a pas d’autres, ni troisième oreille, ni quatrième, pour une transaudition qu’on voudrait directe de l’inconscient par l’inconscient. Nous dirons ce qu’il faut penser de cette prétendue communication.

Nous avons abordé la fonction de la parole dans l’analyse par son biais le plus ingrat, celui de la parole vide, où le sujet semble parler en vain de quelqu’un qui, lui ressemblerait-il à s’y méprendre, jamais ne se joindra à l’assomption de son désir. Nous y avons montré la source de la dépréciation croissante dont la parole a été l’objet dans la théorie et la technique, et il nous a fallu soulever par degrés, telle une pesante roue de moulin renversée sur elle, ce qui ne peut servir que de volant au mouvement de l’analyse : à savoir les facteurs psychophysiologiques individuels qui, en réalité, restent exclus de sa dialectique. Donner pour but à l’analyse d’en modifier l’inertie propre, c’est se condamner à la fiction du mouvement, où une certaine tendance de la technique semble en effet se satisfaire.

Si nous portons maintenant notre regard à l’autre extrême l’expérience psychanalytique, – dans son histoire, dans sa casuistique, dans le procès de la cure –, nous trouverons à opposer à l’analyse du hic et nunc la valeur de l’anamnèse comme indice et comme ressort du progrès thérapeutique, à l’intra-subjectivité (100)obsessionnelle l’intersubjectivité hystérique, à l’analyse de la résistance l’interprétation symbolique. Ici commence la réalisation de la parole pleine.

Examinons la relation qu’elle constitue.

Souvenons-nous que la méthode instaurée par Breuer et par Freud fut, peu après sa naissance, baptisée par l’une des patientes de Breuer, Anna 0., du nom de « talking cure ». Rappelons que c’est l’expérience inaugurée avec cette hystérique qui les mena à la découverte de l’événement pathogène dit traumatique.

Si cet événement fut reconnu pour être la cause du symptôme, c’est que la mise en paroles de l’un (dans les « stories » de la malade) déterminait la levée de l’autre. Ici le terme de prise de conscience emprunté à la théorie psychologique qu’on a aussitôt donnée du fait, garde un prestige qui mérite la méfiance que nous tenons pour de bonne règle à l’endroit des explications qui font office d’évidences. Les préjugés psychologiques de l’époque s’opposaient à ce qu’on reconnût dans la verbalisation comme telle une autre réalité que son flatus vocis. Il reste que dans l’état hypnotique elle est dissociée de la prise de conscience et que ceci suffirait à faire réviser cette conception de ses effets.

Mais comment les vaillants de l’aufhebung behaviouriste ne donnent-ils pas ici l’exemple, pour dire qu’ils n’ont pas à connaître si le sujet s’est ressouvenu de quoi que ce soit. Il a seulement raconté l’événement. Nous dirons, quant à nous, qu’il l’a verbalisé, ou pour développer ce terme dont les résonances en français évoquent une autre figure de Pandore que celle de la boîte où il faudrait peut-être le renfermer, il l’a fait passer dans le verbe ou, plus précisément, dans l’épos où il rapporte à l’heure présente les origines de sa personne. Ceci dans un langage qui permet à son discours d’être entendu par ses contemporains, et plus encore qui suppose le discours présent de ceux-ci. C’est ainsi que la récitation de l’épos peut inclure un discours d’autrefois dans sa langue archaïque, voire étrangère, voire se poursuivre au temps présent avec toute l’animation de l’acteur, mais c’est à la façon d’un discours indirect, isolé entre des guillemets dans le fil du récit et, s’il se joue, c’est sur une scène impliquant la présence non seulement du chœur, mais des spectateurs.

(101)La remémoration hypnotique est sans doute reproduction du passé, mais surtout représentation parlée et comme telle impliquant toutes sortes de présences. Elle est à la remémoration vigile de ce qu’on appelle curieusement dans l’analyse « le matériel », ce que le drame produisant devant l’assemblée des citoyens les mythes originels de la Cité est à l’histoire qui sans doute est faite de matériaux, mais où une nation de nos jours apprend à lire les symboles d’une destinée en marche. On peut dire dans le langage heideggérien que l’une et l’autre constituent le sujet comme gewesend, c’est-à-dire comme étant celui qui a ainsi été. Mais dans l’unité interne de cette temporalisation, l’étant marque la convergence des ayant été. C’est-à-dire que d’autres rencontres étant supposées depuis l’un quelconque de ces moments ayant été, il en serait issu un autre étant qui le ferait avoir été tout autrement.

L’ambiguïté de la révélation hystérique du passé ne tient pas tant à la vacillation de son contenu entre l’imaginaire et le réel, car il se situe dans l’un et dans l’autre. Ce n’est pas non plus qu’elle soit mensongère. C’est qu’elle nous présente la naissance de la vérité dans la parole, et que par là nous nous heurtons à la réalité de ce qui n’est ni vrai, ni faux. Du moins est-ce là le plus troublant de son problème.

Car la vérité de cette révélation, c’est la parole présente qui en témoigne dans la réalité actuelle et qui la fonde au nom de cette réalité. Or dans cette réalité, seule la parole témoigne de cette part des puissances du passé qui a été écartée à chaque carrefour où l’événement a choisi.

C’est pourquoi la condition de continuité dans l’anamnèse, où Freud mesure l’intégrité de la guérison, n’a rien à faire avec le mythe bergsonien d’une restauration de la durée où l’authenticité de chaque instant serait détruite de ne pas résumer la modulation de tous les instants antécédents. C’est qu’il ne s’agit pour Freud ni de mémoire biologique, ni de sa mystification intuitionniste, ni de la paramnésie du symptôme, mais de remémoration, c’est-à-dire d’histoire, faisant reposer sur le seul couteau des certitudes de date la balance où les conjectures sur le passé font osciller les promesses du futur. Soyons catégorique, il ne s’agit pas dans l’anamnèse psychanalytique de réalité, mais de vérité, parce que c’est l’effet d’une parole pleine de réordonner les contingences passées en leur donnant le sens (102)des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes.

Les méandres de la recherche que Freud poursuit dans l’exposé du cas de « l’homme aux loups » confirment ces propos pour y prendre leur plein sens.

Freud exige une objectivation totale de la preuve tant qu’il s’agit de dater la scène primitive, mais il suppose sans plus toutes les resubjectivations de l’événement qui lui paraissent nécessaires à expliquer ses effets à chaque tournant où le sujet se restructure, c’est-à-dire autant de restructurations de l’événement qui s’opèrent, comme il s’exprime nachträglich, après-coup[5]. Bien plus avec une hardiesse qui touche à la désinvolture, il déclare tenir pour légitime d’élider dans l’analyse des processus les intervalles de temps où l’événement reste latent dans le sujet[6]. C’est-à-dire qu’il annule les temps pour comprendre au profit des moments de conclure qui précipitent la méditation du sujet vers le sens à décider de l’événement originel.

Notons que temps pour comprendre et moment de conclure sont des fonctions que nous avons définies dans un théorème purement logique, et qui sont familières à nos élèves pour s’être démontrées très propices à l’analyse dialectique par où nous les guidons dans le procès d’une psychanalyse.

C’est bien cette assomption par le sujet de son histoire, en tant qu’elle est constituée par la parole adressée à l’autre, qui fait le fond de la nouvelle méthode à quoi Freud donne le nom de psychanalyse, non pas en 1904, comme l’enseignait naguère une autorité qui, pour avoir rejeté le manteau d’un silence prudent, apparut ce jour-là ne connaître de Freud que le titre de ses ouvrages, mais bien en 1896[7].

Pas plus que Freud, nous ne nions, dans cette analyse du sens de sa méthode, la discontinuité psycho-physiologique que manifestent les états où se produit le symptôme hystérique, ni que celui-ci ne puisse être traité par des méthodes, – hypnose, voire narcose –, qui reproduisent la discontinuité de ces états. Simplement, et aussi expressément qu’il s’est interdit à partir (103)d’un certain moment d’y recourir, nous excluons tout appui pris dans ces états, tant pour expliquer le symptôme que pour le guérir.

Car si l’originalité de la méthode est faite des moyens dont elle se prive, c’est que les moyens qu’elle se réserve suffisent à constituer un domaine dont les limites définissent la relativité de ses opérations.

Ses moyen sont ceux de la parole en tant qu’elle confère aux fonctions de l’individu un sens ; son domaine est celui du discours concret en tant que champ de la réalité trans-individuelle du sujet ; ses opérations sont celles de l’histoire en tant qu’elle constitue l’émergence de la vérité dans le réel.

Premièrement en effet, quand le sujet s’engage dans l’analyse, il accepte une position plus constituante en elle-même que toutes les consignes dont il se laisse plus ou moins leurrer : celle de l’interlocution, et nous ne voyons pas d’inconvénient à ce que cette remarque laisse l’auditeur interloqué. Car ce nous sera l’occasion d’appuyer sur ce que l’allocution du sujet y comporte un allocutaire[8], autrement dit que le locuteur[9] s’y constitue comme intersubjectivité.

Secondement, c’est sur le fondement de cette interlocution en tant qu’elle inclut la réponse de l’interlocuteur, que le sens se délivre pour nous de ce que Freud exige comme restitution de la continuité dans les motivations du sujet. L’examen opérationnel de cet objectif nous montre en effet, qu’il ne se satisfait que dans la continuité intersubjective du discours où se constitue l’histoire du sujet.

C’est ainsi que le sujet peut vaticiner sur son histoire sous l’effet d’une quelconque de ces drogues qui endorment la conscience et qui ont reçu de notre temps le nom de « sérums de vérité », où la sûreté dans le contresens trahit l’ironie propre du langage. Mais la retransmission même de son discours enregistré, fût-elle faite par la bouche de son médecin, ne peut, de lui parvenir sous cette forme aliénée, avoir les mêmes effets que l’interlocution psychanalytique.

Aussi c’est dans la position d’un troisième, terme que la (104)découverte freudienne de l’inconscient s’éclaire dans son fondement véritable et peut être formulée de façon simple en ces termes :

L’inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel, qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient.

Ainsi disparaît le paradoxe que présente la notion de l’inconscient, si on la rapporte à une réalité individuelle. Car la réduire à la tendance inconsciente n’est résoudre le paradoxe, qu’en éludant l’expérience qui montre clairement que l’inconscient participe des fonctions de l’idée, voire de la pensée. Comme Freud y insiste en clair, quand, ne pouvant éviter de la pensée inconsciente la conjonction de termes contrariée, il lui donne le viatique de cette invocation : sit venia verbo. Aussi bien lui obéissons-nous en rejetant en effet la faute sur le verbe, mais sur ce verbe réalisé dans le discours qui court comme le furet de bouche en bouche pour donner à l’acte du sujet qui en reçoit le message, le sens qui fait de cet acte un acte de son histoire et qui lui donne sa vérité.

Dès lors l’objection de contradiction in terminis qu’élève contre la pensée inconsciente une psychologie mal dégagée de la logique, tombe avec la distinction même du domaine psychanalytique en tant qu’il manifeste la réalité du discours dans son autonomie, et l’eppur si muove ! du psychanalyste rejoint celui de Galilée dans son incidence, qui n’est pas celle de l’expérience du fait, mais celle de l’experimentum mentis.

L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c’est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs. À savoir :

        – dans les monuments : et ceci est mon corps, c’est-à-dire le noyau hystérique de la névrose où le symptôme hystérique montre la structure d’un langage et se déchiffre comme une inscription qui, une fois recueillie, peut sans perte grave être détruite ;

        – dans les documents d’archives aussi : et ce sont les souvenirs de mon enfance, impénétrables aussi bien qu’eux, quand je n’en connais pas la provenance ;

        – dans l’évolution sémantique : et ceci répond au stock et aux (105)acceptions du vocabulaire qui m’est particulier, comme au style de ma vie et à mon caractère ;

        – dans les traditions aussi, voire dans les légendes qui sous une forme héroïsée véhiculent mon histoire ;

        – dans les traces, enfin, qu’en conservent inévitablement les distorsions, nécessitées par le raccord du chapitre adultéré dans les chapitres qui l’encadrent, et dont mon exégèse rétablira le sens.

L’étudiant qui aura l’idée, – assez rare, il est vrai, pour que notre enseignement s’emploie à la répandre –, que pour comprendre Freud, la lecture de Freud est préférable à celle de M. Fenichel, pourra se rendre compte à l’entreprendre, que ce que nous venons d’exprimer est si peu original, même dans sa verve, qu’il n’y apparaît pas une seule métaphore que l’œuvre de Freud ne répète avec la fréquence d’un motif où transparaît sa trame même.

Il pourra dès lors plus facilement toucher à chaque instant de sa pratique qu’à l’instar de la négation que son redoublement annule, ces métaphores perdent leur dimension métaphorique, et il reconnaîtra qu’il en est ainsi parce qu’il opère dans le domaine propre de la métaphore qui n’est que le synonyme du déplacement symbolique, mis en jeu dans le symptôme.

Il jugera mieux après cela du déplacement imaginaire qui motive l’œuvre de M. Fenichel, en mesurant la différence de consistance et d’efficacité technique, entre la référence aux stades prétendus organiques du développement individuel et la recherche des événements particuliers de l’histoire d’un sujet. Elle est exactement celle qui sépare la recherche historique authentique des prétendues lois de l’histoire dont on peut dire que chaque époque trouve son philosophe pour les répandre au gré des valeurs qui y prévalent.

Ce n’est pas dire qu’il n’y ait rien à retenir des différents sens découverts dans la marche générale de l’histoire au long de cette voie qui va de Bossuet (Jacques-Bénigne) à Toynbee (Arnold) et que ponctuent les édifices d’Auguste Comte et de Karl Marx. Chacun sait certes qu’elles valent aussi peu pour orienter la recherche sur un passé récent que pour présumer avec quelque raison des événements du lendemain. Au reste sont-elles assez modestes pour repousser à l’après-demain leurs certitudes, (106)et pas trop prudes non plus pour admettre les retouches qui permettent de prévoir ce qui est arrivé hier.

Si leur rôle donc est assez mince pour le progrès scientifique, leur intérêt pourtant se situe ailleurs : il est dans leur rôle d’idéaux qui est considérable. Car il nous porte à distinguer ce qu’on peut appeler les fonctions primaire et secondaire de l’historisation.

Car affirmer de la psychanalyse comme de l’histoire qu’en tant que sciences elles sont des sciences du particulier, ne veut pas dire que les faits auxquels elles ont à faire soient purement accidentels, sinon factices, et que leur valeur ultime se réduise à l’aspect brut du trauma.

Les événements s’engendrent dans une historisation primaire, autrement dit l’histoire se fait déjà sur la scène où on la jouera une fois écrite, au for interne comme au for extérieur.

À telle époque, telle émeute dans le faubourg Saint-Antoine est vécue par ses acteurs comme victoire ou défaite du Parlement ou de la Cour ; à telle autre, comme victoire ou défaite du prolétariat ou de la bourgeoisie. Et bien que ce soit « les peuples » pour parler comme Retz, qui toujours en soldent les frais, ce n’est pas du tout le même événement historique, – nous voulons dire qu’elles ne laissent pas la même sorte de souvenir dans la mémoire des hommes.

À savoir qu’avec la disparition de la réalité du Parlement et de la Cour, le premier événement retournera à sa valeur traumatique susceptible d’un progressif et authentique effacement, si l’on ne ranime expressément son sens. Tandis que le souvenir du second restera fort vif même sous la censure, – de même que l’amnésie du refoulement est une des formes les plus vivantes de la mémoire –, tant qu’il y aura des hommes pour soumettre leur révolte à l’ordre de la lutte pour l’avènement politique du prolétariat, c’est-à-dire des hommes pour qui les mots-clefs du matérialisme dialectique auront un sens.

Dès lors ce serait trop dire que nous allions reporter ces remarques sur le champ de la psychanalyse puisqu’elles y sont déjà, et que la désintrication qu’elles y produisent entre la technique de déchiffrage de l’inconscient et la théorie des instincts, voire des pulsions, va de soi.

Ce que nous apprenons au sujet à reconnaître comme son inconscient, c’est son histoire, – c’est-à-dire que nous l’aidons à (107)parfaire l’historisation actuelle des faits qui ont déterminé déjà dans son existence un certain nombre de « tournants » historiques. Mais s’ils ont eu ce rôle, c’est déjà en tant que faits d’histoire, c’est-à-dire en tant que reconnus dans un certain sens ou censurés dans un certain ordre.

Ainsi toute fixation à un prétendu stade instinctuel est avant tout stigmate historique : page de honte qu’on oublie ou qu’on annule, ou page de gloire qui oblige. Mais l’oublié se rappelle dans les actes, et l’annulation s’oppose à ce qui se dit ailleurs, comme l’obligation perpétue dans le symbole le mirage même où le sujet s’est trouvé pris.

Pour dire bref, les stades instinctuels sont déjà quand ils sont vécus, organisés en subjectivité. Et pour dire clair, la subjectivité de l’enfant qui enregistre en victoires et en défaites la geste de l’éducation de ses sphincters, y jouissant de la sexualisation imaginaire de ses orifices cloacaux, faisant agression de ses expulsions excrémentielles, séduction de ses rétentions, et symboles de ses relâchements, cette subjectivité n’est pas fondamentalement différente de la subjectivité du psychanalyste qui s’essaie à restituer pour les comprendre les formes de l’amour qu’il appelle prégénital.

Autrement dit, le stade anal n’est pas moins purement historique quand il est vécu que quand il est repensé, ni moins purement fondé dans l’intersubjectivité. Par contre, son homologation comme étape d’une prétendue maturation instinctuelle mène tout droit les meilleurs esprits à s’égarer jusqu’à y voir la reproduction dans l’ontogenèse d’un stade du phylum animal qu’il faut aller chercher aux ascaris, voire aux méduses, spéculation qui, pour être ingénieuse sous la plume d’un Balint, mène ailleurs aux rêveries les plus inconsistantes, voire à la folie qui va chercher dans le protiste le schème imaginaire de l’effraction corporelle dont la crainte commanderait la sexualité féminine. Pourquoi dès lors ne pas chercher l’image du moi dans la crevette sous le prétexte que l’un et l’autre retrouvent après chaque mue leur carapace ?

Un nommé Jaworski, dans les années 1910-1920, avait édifié un fort beau système où « le plan biologique » se retrouvait jusqu’aux confins de la culture et qui précisément donnait à l’ordre des crustacés son conjoint historique, si mon souvenir est bon, dans quelque tardif Moyen Âge, sous le chef d’une (108)commune floraison de l’armure, – ne laissant veuve au reste de son répondant humain nulle forme animale, et sans en excepter mollusques et punaises.

L’analogie n’est pas la métaphore, et le recours qu’y ont trouvé les philosophes de la nature, exige le génie d’un Goethe dont l’exemple même n’est pas encourageant. Aucun ne répugne plus à l’esprit de notre discipline, et c’est en s’en éloignant expressément, que Freud a ouvert la voie propre à l’interprétation des rêves, et avec elle à la notion du symbolisme analytique. Cette notion, nous le disons, va strictement à l’encontre de la pensée analogique dont une tradition douteuse fait que certains, même parmi nous, la tiennent encore pour solidaire.

C’est pourquoi les excès dans le ridicule doivent être utilisés pour leur valeur dessillante, car, pour ouvrir les yeux sur l’absurdité d’une théorie, ils les ramèneront sur des dangers qui n’ont rien de théorique.

Cette mythologie de la maturation instinctuelle, bâtie avec des morceaux choisis de l’œuvre de Freud, engendre en effet des problèmes subjectifs dont la vapeur condensée en idéaux de nuées irrigue en retour de ses ondées le mythe originel. Les meilleures plumes distillent leur encre à poser des équations qui satisfassent aux exigences du mystérieux genital love (il y a des notions dont l’étrangeté s’accommode mieux de la parenthèse d’un terme emprunté), et elles paraphent leur tentative par un aveu de non liquet. Personne pourtant ne paraît ébranlé par le malaise qui en résulte, et l’on y voit plutôt matière à encourager tous les Münchhausen de la normalisation psychanalytique à se tirer par les cheveux dans l’espoir d’atteindre au ciel de la pleine réalisation de l’objet génital, voire de l’objet tout court.

Si nous, psychanalystes, sommes bien placés pour connaître le pouvoir des mots, ce n’est pas une raison pour l’orienter dans le sens de l’insoluble, ni pour « lier des fardeaux pesants et insupportables pour en accabler les épaules des hommes », comme s’exprime la malédiction du Christ aux pharisiens dans le texte de saint Matthieu.

Ainsi la pauvreté des termes où nous tentons d’inclure un problème spirituel, peut-elle laisser à désirer à des esprits exigeants, pour peu qu’ils se reportent à ceux qui structuraient jusque dans leur confusion les querelles anciennes autour de la Nature et de la Grâce. Ainsi peut-elle leur laisser à craindre (109)quant à la qualité des effets psychologiques et sociologiques qu’on peut attendre de leur usage. Et l’on souhaitera qu’une meilleure appréciation des fonctions du logos dissipe les mystères de nos charismes fantastiques.

Pour nous en tenir à une tradition plus claire, peut-être entendrons-nous la maxime célèbre où La Rochefoucauld nous dit qu’« il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour », non pas dans le sens romantique d’une « réalisation » tout imaginaire de l’amour qui s’en ferait une objection amère, mais comme une reconnaissance authentique de ce que l’amour doit au symbole et de ce que la parole emporte d’amour.

Il n’est en tout cas que de se reporter à l’œuvre de Freud pour mesurer en quel rang secondaire et hypothétique il place la théorie des instincts. Elle ne saurait à ses yeux tenir un seul instant contre le moindre fait particulier d’une histoire, insiste-t-il, et le narcissisme génital qu’il invoque au moment de résumer le cas de l’homme aux loups, nous montre assez le mépris où il tient l’ordre constitué des stades libidinaux. Bien plus, il n’y évoque le conflit instinctuel que pour s’en écarter aussitôt, et pour reconnaître dans l’isolation symbolique du « je ne suis pas châtré », où s’affirme le sujet, la forme compulsionnelle où reste rivé son choix hétérosexuel, contre l’effet de capture homosexualisante qu’a subi le moi ramené à la matrice imaginaire de la scène primitive. Tel est en vérité le conflit subjectif, où il ne s’agit que des péripéties de la subjectivité tant et si bien que le « je » gagne et perd contre le « moi » au gré de la catéchisation religieuse ou de l’Aufklärung endoctrinante, et dont Freud a fait réaliser les effets au sujet avant de nous les faire comprendre dans la dialectique du complexe d’Œdipe.

C’est à l’analyse d’un tel cas qu’on voit bien que la réalisation de l’amour parfait n’est pas un fruit de la nature mais de la grâce, c’est-à-dire d’un accord intersubjectif imposant son harmonie à la nature déchirée qui le supporte.

Mais qu’est-ce donc que ce sujet dont vous nous rebattez l’entendement ? s’exclame enfin un auditeur impatienté. N’avons-nous pas déjà reçu de M. de La Palice la leçon que tout ce qui est éprouvé par l’individu est subjectif ?

– Bouche naïve dont l’éloge occupera mes derniers jours, ouvrez-vous encore pour m’entendre. Nul besoin de fermer les (110)yeux. Le sujet va bien au delà de ce que l’individu éprouve « subjectivement », aussi loin exactement que la vérité qu’il peut atteindre, et qui peut-être sortira de cette bouche que vous venez de refermer déjà. Oui, cette vérité de son histoire n’est pas toute dans son rollet, et pourtant la place s’y marque, aux heurts douloureux qu’il éprouve de ne connaître que ses répliques, voire en des pages dont le désordre ne lui donne guère de soulagement.

Que l’inconscient du sujet soit le discours de l’autre, c’est ce qui apparaît plus clairement encore que partout dans les études que Freud a consacrées à ce qu’il appelle la télépathie, en tant qu’elle se manifeste dans le contexte d’une expérience analytique. Coïncidence des propos du sujet avec des faits dont il ne peut être informé, mais qui se meuvent toujours dans les liaisons d’une autre expérience où le psychanalyste est interlocuteur, – coïncidence aussi bien le plus souvent constituée par une convergence toute verbale, voire homonymique, ou qui, si elle inclut un acte, c’est d’un acting-out d’un patient de l’analyste ou d’un enfant en analyse de l’analysé qu’il s’agit. Cas de résonance dans des réseaux communicants de discours, dont une étude exhaustive éclairerait les faits analogues que présente la vie courante.

L’omniprésence du discours humain pourra peut-être un jour être embrassée au ciel ouvert d’une omnicommunication de son texte. Ce n’est pas dire qu’il en sera plus accordé. Mais c’est là le champ que notre expérience polarise dans une relation qui n’est à deux qu’en apparence, car toute position de sa structure en termes seulement duels, lui est aussi inadéquate en théorie que ruineuse pour sa technique.

 

 

(111)II

SYMBOLE ET LANGAGE COMME STRUCTURE ET LIMITE

DU CHAMP PSYCHANALYTIQUE

 

T¯n Žrx¯n ø ti kŒi lalÆ êmÝn.

(Évangile selon saint Jean,

viii, 25.)

« Faites des mots croisés ».

(Conseils à un jeune psychanalyste).

 

Pour reprendre le fil de notre propos, répétons que c’est par réduction de l’histoire du sujet particulier que l’analyse touche à des Gestalten relationnelles qu’elle extrapole en un développement régulier ; mais que ni la psychologie génétique, ni la psychologie différentielle qui peuvent en être éclairées, ne sont de son ressort, pour ce qu’elles exigent des conditions d’observation et d’expérience qui n’ont avec les siennes que des rapports d’homonymie.

Allons plus loin encore : ce qui se détache comme psychologie à l’état brut de l’expérience commune (qui ne se confond avec l’expérience sensible que pour le professionnel des idées), – à savoir dans quelque suspension du quotidien souci, l’étonnement surgi de ce qui apparie les êtres dans un disparate passant celui des grotesques d’un Léonard ou d’un Goya –, ou la surprise qu’oppose l’épaisseur propre d’une peau à la caresse d’une paume qu’anime la découverte sans que l’émousse encore le désir –, ceci, peut-on dire, est aboli dans une expérience, revêche à ces caprices, rétive à ces mystères.

Une psychanalyse va normalement à son terme sans nous livrer que peu de chose de ce que notre patient tient en propre de sa sensibilité aux coups et aux couleurs, de la promptitude de ses prises ou des points faibles de sa chair, de son pouvoir de retenir ou d’inventer, voire de la vivacité de ses goûts.

(112)Ce paradoxe n’est qu’apparent et ne tient à nulle carence personnelle, et si l’on peut le motiver par les conditions négatives de notre expérience, il nous presse seulement un peu plus d’interroger celle-ci sur ce qu’elle a de positif.

Car il ne se résout pas dans les efforts de certains qui, – semblables à ces philosophes que Platon raille de ce que leur appétit du réel les menât à embrasser les arbres –, vont à prendre tout épisode où pointe cette réalité qui se dérobe, pour la réaction vécue dont ils se montrent si friands. Car ce sont ceux-là mêmes qui, se donnant pour objectif ce qui est au delà du langage, réagissent à la « défense de toucher » inscrite en notre règle par une sorte d’obsession. Nul doute que, dans cette voie, se flairer réciproquement ne devienne le fin du fin de la réaction de transfert. Nous n’exagérons rien : un jeune psychanalyste en son travail de candidature peut de nos jours saluer dans une telle subodoration de son sujet, obtenue après deux ou trois ans de psychanalyse vaine, l’avènement attendu de la relation d’objet, et en recueillir le dignus est intrare de nos suffrages, garants de ses capacités.

Si la psychanalyse peut devenir une science, – car elle ne l’est pas encore –, et si elle ne doit pas dégénérer dans sa technique, – et peut-être est-ce déjà fait –, nous devons retrouver le sens de son expérience.

Nous ne saurions mieux faire à cette fin que de revenir à l’œuvre de Freud. Il ne suffit pas de se dire technicien pour s’autoriser, de ce qu’on ne comprend pas un Freud III, à le récuser au nom d’un Freud II que l’on croit comprendre, et l’ignorance même où l’on est de Freud I, n’excuse pas qu’on tienne les cinq grandes psychanalyses pour une série de cas aussi mal choisis que mal exposés, dût-on s’émerveiller que le grain de vérité qu’elles recelaient, en ait réchappé.

Qu’on reprenne donc l’œuvre de Freud à la Traumdeutung pour s’y rappeler que le rêve a la structure d’une phrase, ou plutôt, à nous en tenir à sa lettre, d’un rébus, c’est-à-dire d’une écriture, dont le rêve de l’enfant représenterait l’idéographie primordiale, et qui chez l’adulte reproduit l’emploi phonétique et symbolique à la fois des éléments signifiants, que l’on retrouve aussi bien dans les hiéroglyphes de l’ancienne Égypte que dans les caractères dont la Chine conserve l’usage.

Encore n’est-ce là que déchiffrage de l’instrument. C’est (113)à la version du texte que l’important commence, l’important dont Freud nous dit qu’il est donné dans l’élaboration du rêve, c’est-à-dire dans sa rhétorique. Ellipse et pléonasme, hyperbate ou syllepse, régression, répétition, apposition, tels sont les déplacements syntaxiques, métaphore, catachrèse, antonomase, allégorie, métonymie et synecdoque, les condensations sémantiques, où Freud nous apprend à lire les intentions ostentatoires ou démonstratives, dissimulatrices ou persuasives, rétorsives ou séductrices, dont le sujet module son discours onirique.

Sans doute a-t-il posé en règle qu’il y faut rechercher toujours l’expression d’un désir. Mais entendons-le bien. Si Freud admet comme motif d’un rêve qui paraît aller à l’encontre de sa thèse, le désir même de le contredire chez le sujet qu’il a tenté d’en convaincre[10], comment n’en viendrait-il pas à admettre le même motif pour lui-même dès lors, que pour être parvenu, c’est d’autrui que lui reviendrait sa loi ?

Pour tout dire, nulle part n’apparaît plus clairement que le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre, non pas tant parce que l’autre détient les clefs de l’objet désiré, que parce que son premier objet est d’être reconnu par l’autre.

Qui parmi nous au reste ne sait par expérience que dès que l’analyse est engagée dans la voie du transfert, – et c’est pour nous l’indice qu’elle l’est en effet –, chaque rêve du patient s’interprète comme provocation, aveu larvé ou diversion, par sa relation au discours analytique, et qu’à mesure du progrès de l’analyse, ils se réduisent toujours plus à la fonction d’élément du dialogue qui s’y réalise ?

Pour la psychopathologie de la vie quotidienne, autre champ consacré par une autre œuvre de Freud, il est clair que tout acte manqué est un discours réussi, voire assez joliment tourné, et que dans le lapsus c’est le bâillon qui tourne sur la parole, et juste du quadrant qu’il faut pour qu’un bon entendeur y trouve son salut.

Mais allons droit où le livre débouche sur le hasard et les croyances qu’il engendre, et spécialement aux faits où il s’attache (114)à démontrer l’efficacité subjective des associations sur des nombres laissés au sort d’un choix immotivé, voire d’un tirage de hasard. Nulle part ne se révèlent mieux qu’en un tel succès les structures dominantes du champ psychanalytique. Et l’appel fait au passage à des mécanismes intellectuels ignorés n’est plus ici que l’excuse de détresse de la confiance totale faite aux symboles et qui vacille d’être comblée au delà de toute limite.

Car si pour admettre un symptôme dans la psychopathologie psychanalytique, qu’il soit névrotique ou non, Freud exige le minimum de surdétermination que constitue un double sens, symbole d’un conflit défunt par delà sa fonction dans un conflit présent non moins symbolique, s’il nous a appris à suivre dans le texte des associations libres la ramification ascendante de cette lignée symbolique, pour y repérer aux points où les formes verbales s’en recroisent les nœuds de sa structure, – il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée.

C’est à celui qui n’a pas approfondi la nature du langage, que l’expérience d’association sur les nombres pourra montrer d’emblée ce qu’il est essentiel ici de saisir, à savoir la puissance combinatoire qui en agence les équivoques, et pour y reconnaître le ressort propre de l’inconscient.

En effet si des nombres obtenus par coupure dans la suite des chiffres du nombre choisi, de leur mariage par toutes les opérations de l’arithmétique, voire de la division répétée du nombre originel par l’un des nombres scissipares, les nombres résultants s’avèrent symbolisants entre tous dans l’histoire propre du sujet, c’est qu’ils étaient déjà latents au choix où ils ont pris leur départ, – et dès lors si l’on réfute comme superstitieuse l’idée que ce sont là les chiffres mêmes qui ont déterminé la destinée du sujet, force est d’admettre que c’est dans l’ordre d’existence de leurs combinaisons, c’est-à-dire dans le langage concret qu’ils représentent que réside tout ce que l’analyse révèle au sujet comme son inconscient.

Nous verrons que les philologues et les ethnographes nous en révèlent assez sur la sûreté combinatoire qui s’avère dans les systèmes complètement inconscients qui constituent le langage, pour que la proposition ici avancée n’ait pour eux rien de surprenant.

(115)Mais si quelqu’un parmi nous voulait douter encore de sa validité, nous en appellerions, une fois de plus, au témoignage de celui qui, ayant découvert l’inconscient, n’est pas sans titre à être cru pour désigner sa place : il ne nous fera pas défaut.

Car si délaissée qu’elle soit de notre intérêt – et pour cause –, Le mot d’esprit et l’inconscient reste l’œuvre la plus incontestable parce que la plus transparente, où l’effet de l’inconscient nous soit démontré jusqu’aux confins de sa finesse ; et le visage qu’il nous révèle est celui même de l’esprit dans l’ambiguïté que lui confère le langage, où l’autre face de son pouvoir régalien est la « pointe » par qui son ordre entier s’anéantit en un instant, – pointe en effet où son activité créatrice dévoile sa gratuité absolue, où sa domination sur le réel s’exprime dans le défi du non-sens, où l’humour, dans la grâce méchante de l’esprit libre, symbolise une vérité qui ne dit pas son dernier mot.

Il faut suivre aux détours admirablement pressants des lignes de ce livre la promenade où Freud nous emmène dans ce jardin choisi du plus amer amour.

Ici tout est substance, tout est perle. L’esprit qui vit en exilé dans la création dont il est l’invisible soutien, sait qu’il est maître à tout instant de l’anéantir. Formes altières ou perfides, dandystes ou débonnaires de cette royauté cachée, il n’est pas jusqu’aux plus méprisées dont Freud ne sache faire briller l’éclat secret. Histoires du marieur courant les ghettos de Moravie, figure décriée d’Éros et comme lui fils de la pénurie et de la peine, guidant de son service discret l’avidité du goujat, et soudain le bafouant d’une réplique illuminante en son non-sens : « Celui qui laisse ainsi échapper la vérité, commente Freud, est en réalité heureux de jeter le masque ».

C’est la vérité en effet, qui dans sa bouche jette là le masque, mais c’est pour que l’esprit en prenne un plus trompeur, la sophistique qui n’est que stratagème, la logique qui n’est là qu’un leurre, le comique même qui ne va là qu’à éblouir. L’esprit est toujours ailleurs. « L’esprit comporte en effet une telle conditionnalité subjective… : n’est esprit que ce que j’accepte comme tel », poursuit Freud qui sait de quoi il parle.

Nulle part l’intention de l’individu n’est en effet plus manifestement dépassée par la trouvaille du sujet, – nulle part la distinction que nous faisons de l’un à l’autre ne se fait mieux (116)comprendre, – puisque non seulement il faut que quelque chose m’ait été étranger dans ma trouvaille pour que j’y aie mon plaisir, mais qu’il faut qu’il en reste ainsi pour qu’elle porte. Ceci est en rapport profond avec la nécessité, si bien dénoncée par Freud, du tiers auditeur au moins supposé, et au fait que le mot d’esprit ne perd pas son pouvoir dans sa transmission au style indirect. Bref ceci manifeste la conjonction intime de l’intersubjectivité et de l’inconscient dans les ressources du langage, et leur explosion dans le jeu d’une suprême alacrité.

Une seule raison de chute pour l’esprit : la platitude de la vérité qui s’explique.

Or ceci concerne directement notre problème. Le mépris actuel pour les recherches sur la langue des symboles qui se lit au seul vu des sommaires de nos publications d’avant et d’après les années 1920, ne répond à rien de moins pour notre discipline qu’à un changement d’objet, dont la tendance à s’aligner au plus plat niveau de la communication, pour s’accorder aux objectifs nouveaux proposés à la technique, a peut-être à répondre du bilan assez morose que les plus lucides dressent de ses résultats[11].

Comment la parole, en effet, épuiserait-elle le sens de la parole ou, pour mieux dire avec le logicisme positiviste d’Oxford, le sens du sens, – sinon dans l’acte qui l’engendre ? Ainsi le renversement gœthéen de sa présence aux origines : « Au commencement était l’action », se renverse à son tour : c’était bien le verbe qui était au commencement, et nous vivons dans sa création, mais c’est l’action de notre esprit qui continue cette création en la renouvelant toujours. Et nous ne pouvons nous retourner sur cette action qu’en nous laissant pousser toujours plus avant par elle.

Nous ne le tenterons nous-mêmes qu’en sachant que c’est là sa voie…

Nul n’est censé ignorer la loi, cette formule transcrite de l’humour d’un Code de Justice exprime pourtant la vérité où notre expérience se fonde et qu’elle confirme. Nul homme (117)ne l’ignore en effet, puisque la loi de l’homme est la loi du langage depuis que les premiers mots de reconnaissance ont présidé aux premiers dons, y ayant fallu les Danaëns détestables qui viennent et fuient par la mer pour que les hommes apprennent à craindre les mots trompeurs avec les dons sans foi. Jusque-là, pour les Argonautes pacifiques unissant par les nœuds d’un commerce symbolique les îlots de la communauté, ces dons, leur acte et leurs objets, leur érection en signes et leur fabrication même, sont si mêlés à la parole qu’on les désigne par son nom[12].

Est-ce à ses dons ou bien aux mots de passe qui y accordent leur non-sens salutaire, que commence le langage avec la loi ? Car ces dons sont déjà symboles, en ceci que symbole veut dire pacte, et qu’ils sont d’abord signifiants du pacte qu’ils constituent comme signifié : comme il se voit bien à ceci que les objets de l’échange symbolique, vases faits pour être vides, boucliers trop lourds pour être portés, gerbes qui se dessécheront, piques qu’on enfonce au sol, sont sans usage par destination, sinon superflus par leur abondance.

Cette neutralisation du signifiant est-elle le tout de la nature du langage. Pris à ce taux, on en trouverait l’amorce chez les hirondelles de mer, par exemple, pendant la parade, et matérialisée dans le poisson qu’elles se passent de bec en bec et où les éthologues, s’il faut bien y voir avec eux l’instrument d’une mise en branle du groupe qui serait un équivalent de la fête, seraient tout à fait justifiés à reconnaître un symbole.

On voit que nous ne reculons pas à chercher hors du domaine humain les origines du comportement symbolique. Mais ce n’est certainement pas par la voie d’une élaboration du signe, celle où s’engage après tant d’autres M. Jules H. Massermann[13], à laquelle nous nous arrêterons un instant, non seulement pour le ton déluré dont il y trace sa démarche, mais par l’accueil qu’elle a trouvé auprès des rédacteurs de notre journal officiel, qui conformément à une tradition empruntée aux bureaux de placements, ne négligent jamais rien de ce qui peut fournir à notre discipline de « bonnes références ».

(118)Pensez-donc, un homme qui a reproduit la névrose ex-pé-ri-men-ta-le-ment chez un chien ficelé sur une table et par quels moyens ingénieux : une sonnerie, le plat de viande qu’elle annonce, et le plat de pommes qui arrive à contretemps, je vous en passe. Ce n’est pas lui, du moins lui-même nous en assure, qui se laissera prendre aux « amples ruminations », car c’est ainsi qu’il s’exprime, que les philosophes ont consacrées au problème du langage. Lui va vous le prendre à la gorge.

Figurez-vous que par un conditionnement judicieux de ses réflexes, on obtient d’un raton laveur qu’il se dirige vers son garde-manger quand on lui présente la carte où peut se lire son menu. On ne nous dit pas si elle porte mention des prix, mais on ajoute ce trait convaincant que, pour peu que le service l’ait déçu, il reviendra déchirer la carte trop prometteuse, comme le ferait des lettres d’un infidèle une amante irritée (sic).

Telle est l’une des arches où l’auteur fait passer la route qui conduit du signal au symbole. On y circule à double voie, et le sens du retour n’y montre pas de moindres ouvrages d’art.

Car si chez l’homme vous associez à la projection d’une vive lumière devant ses yeux le bruit d’une sonnette, puis le maniement de celle-ci à l’émission de l’ordre : contractez (en anglais : contract), vous arriverez à ce que le sujet, à moduler cet ordre lui-même, à le murmurer, bientôt seulement à le produire en sa pensée, obtienne la contraction de sa pupille, soit une réaction du système que l’on dit autonome, parce qu’ordinairement inaccessible aux effets intentionnels. Ainsi M. Hudgins, s’il faut en croire notre auteur, « a-t-il créé chez un groupe de sujets, une configuration hautement individualisée de réactions affines et viscérales du symbole idéique (idea-symbol) « contract », – une réponse qui pourrait être ramenée à travers leurs expériences particulières à une source en apparence lointaine, mais en réalité basiquement physiologique : dans cet exemple, simplement la protection de la rétine contre une lumière excessive ». Et l’auteur conclut : « La signification de telles expériences pour la recherche psychosomatique et linguistique n’a même pas besoin de plus d’élaboration ».

Nous aurions pourtant, quant à nous, été curieux d’apprendre si les sujets ainsi éduqués réagissent aussi à l’énonciation du même vocable articulée dans les locutions : marriage (119)contract, bridge-contract, breach of contract, voire progressivement réduite à l’émission de sa première syllabe : contract, contrac, contra, contr… La contre-épreuve, exigible en stricte méthode, s’offrant ici d’elle-même du murmure entre les dents de cette syllabe par le lecteur français qui n’aurait subi d’autre conditionnement que la vive lumière projetée sur le problème par M. Jules H. Massermann. Nous demanderions alors à celui-ci si les effets ainsi observés chez les sujets conditionnés lui paraîtraient toujours pouvoir se passer aussi aisément d’être élaborés. Car ou bien ils ne se produiraient plus, manifestant ainsi qu’ils ne dépendent pas même conditionnellement du sémantème, ou bien ils continueraient à se produire, posant la question des limites de celui-ci.

Autrement dit, ils feraient apparaître dans l’instrument même du mot, la distinction du signifiant et du signifié, si allègrement confondue par l’auteur dans le terme idea-symbol. Et sans avoir besoin d’interroger les réactions des sujets conditionnés à l’ordre don’t contract, voire à la conjugaison entière du verbe to contract, nous pourrions faire observer à l’auteur que ce qui définit comme appartenant au langage un élément quelconque d’une langue, c’est qu’il se distingue comme tel pour tous les usagers de cette langue dans l’ensemble supposé constitué des éléments homologues.

Il en résulte que les effets particuliers de cet élément du langage sont liés à l’existence de cet ensemble, antérieurement à sa liaison possible à toute expérience particulière du sujet. Et que considérer cette dernière liaison hors de toute référence à la première, consiste simplement à nier dans cet élément la fonction propre du langage.

Rappel de principes qui éviterait peut-être à notre auteur de découvrir avec une naïveté sans égale la correspondance textuelle des catégories de la grammaire de son enfance dans les relations de la réalité.

Ce monument de naïveté, au reste d’une espèce assez commune en ces matières, ne mériterait pas tant de soins s’il n’était le fait d’un psychanalyste, ou plutôt de quelqu’un qui y raccorde comme par hasard tout ce qui se produit dans une certaine tendance de la psychanalyse, au titre de théorie de l’ego ou de technique d’analyse des défenses, de plus opposé à l’expérience freudienne, manifestant ainsi à contrario la (120)cohérence d’une saine conception du langage avec le maintien de celle-ci. Car la découverte de Freud est celle du champ des incidences, en la nature de l’homme, de ses relations à l’ordre symbolique, et la remontée de leur sens jusqu’aux instances les plus radicales de la symbolisation dans l’être. Le méconnaître est condamner la découverte à l’oubli, l’expérience à la ruine.

Et nous posons comme une affirmation qui ne saurait être retranchée du sérieux de notre propos actuel que la présence du raton laveur, plus haut évoqué, dans le fauteuil où la timidité de Freud, à en croire notre auteur, aurait confiné l’analyste en le plaçant derrière le divan, nous paraît être préférable à celle du savant qui tient sur le langage et la parole un pareil discours.

Car le raton laveur au moins, par la grâce de Jacques Prévert (« une pierre, deux maisons, trois ruines, quatre fossoyeurs, un jardin, des fleurs, un raton laveur ») est entré à jamais dans le bestiaire poétique et participe comme tel en son essence à la fonction éminente du symbole, mais l’être à notre ressemblance qui professe ainsi la méconnaissance systématique de cette fonction, se bannit à jamais de tout ce qui peut par elle être appelé à l’existence. Dès lors, la question de la place qui revient au dit semblable dans la classification naturelle nous paraîtrait ne relever que d’un humanisme hors de propos, si son discours, en se croisant avec une technique de la parole dont nous avons la garde, ne devait être trop fécond, même à y engendrer des monstres stériles. Qu’on sache donc, puisqu’aussi bien il se fait mérite de braver le reproche d’anthropomorphisme, que c’est le dernier terme dont nous userions pour dire qu’il fait de son être la mesure de toutes choses.

Revenons à notre objet symbolique qui est lui-même fort consistant dans sa matière, s’il a perdu le poids de son usage, mais dont le sens impondérable entraînera des déplacements de quelque poids. Est-ce donc là la loi et le langage ? Peut-être pas encore.

Car même apparût-il chez l’hirondelle quelque caïd de la colonie qui, en gobant le poisson symbolique au bec béant des autres hirondelles, inaugurât cette exploitation de l’hirondelle par l’hirondelle dont nous nous plûmes un jour à filer (121)la fantaisie, ceci ne suffirait point à reproduire parmi elles cette fabuleuse histoire, image de la nôtre, dont l’épopée ailée nous tint captifs en l’île des pingouins, et il s’en faudrait de quelque chose pour faire un univers « hirundinisé ».

Ce « quelque chose » achève le symbole pour en faire le langage. Pour que l’objet symbolique libéré de son usage devienne le mot libéré de l’hic et nunc, la différence n’est pas de la qualité, sonore, de sa matière, mais de son être évanouissant où le symbole trouve la permanence du concept.

Par le mot qui est déjà une présence faite d’absence, l’absence même vient à se nommer en un moment original dont le génie de Freud a saisi dans le jeu de l’enfant la recréation perpétuelle. Et de ce couple modulé de la présence et de l’absence, qu’aussi bien suffit à constituer la trace sur le sable du trait simple et du trait rompu des koua mantiques de la Chine, naît l’univers de sens d’une langue où l’univers des choses viendra à se ranger.

Par ce qui ne prend corps que d’être la trace d’un néant et dont le support dès lors ne peut s’altérer, le concept, sauvant la durée de ce qui passe, engendre la chose.

Car ce n’est pas encore assez dire que de dire que le concept est la chose même, ce qu’un enfant peut démontrer contre l’école. C’est le monde des mots qui crée le monde des choses, d’abord confondues dans l’hic et nunc du tout en devenir, en donnant son être concret à leur essence, et sa place partout à ce qui est de toujours : kt°ma ¤w ŽeÛ.

L’homme parle donc, mais c’est parce que le symbole l’a fait homme. Si en effet des dons surabondants accueillent l’étranger qui s’est fait connaître, la vie des groupes naturels qui constituent la communauté est soumise aux règles de l’alliance, ordonnant le sens dans lequel s’opère l’échange des femmes, et aux prestations réciproques que l’alliance détermine : comme le dit le proverbe Sironga, un parent par alliance est une cuisse d’éléphant. À l’alliance préside un ordre préférentiel dont la loi impliquant les noms de parenté est pour le groupe, comme le langage, impérative en ses formes, mais inconsciente en sa structure. Or dans cette structure dont l’harmonie ou les impasses règlent l’échange restreint ou généralisé qu’y discerne l’ethnologue, le théoricien étonné retrouve toute la logique des combinaisons : ainsi les lois du (122)nombre, c’est-à-dire du symbole le plus épuré, s’avèrent être immanentes au symbolisme originel. Du moins est-ce la richesse des formes où se développent les structures qu’on dit élémentaires de la parenté, qui les y rend lisibles. Et ceci donne à penser que c’est peut-être seulement notre inconscience de leur permanence, qui nous laisse croire à la liberté des choix dans les structures dites complexes de l’alliance sous la loi desquelles nous vivons. Si la statistique déjà laisse entrevoir que cette liberté ne s’exerce pas au hasard, c’est qu’une logique subjective l’orienterait en ses effets.

C’est bien en quoi le complexe d’Œdipe en tant que nous le reconnaissons toujours pour couvrir de sa signification le champ entier de notre expérience, sera dit, dans notre propos, marquer les limites que notre discipline assigne à la subjectivité : à savoir, ce que le sujet peut connaître de sa participation inconsciente au mouvement des structures complexes de l’alliance, en vérifiant les effets symboliques en son existence particulière du mouvement tangentiel vers l’inceste qui se manifeste depuis l’avènement d’une communauté universelle.

La Loi primordiale est donc celle qui en réglant l’alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’en est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet, toute licence au reste n’étant pas encore ouverte au delà.

Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n’est à portée d’instituer l’ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations le fil des lignées. Et c’est bien la confusion des générations qui, dans la Bible comme dans toutes les lois traditionnelles, est maudite comme l’abomination du verbe et la désolation du pécheur.

Nous savons en effet quel ravage déjà allant jusqu’à la dissociation de la personnalité du sujet peut exercer une filiation falsifiée, quand la contrainte de l’entourage s’emploie à en soutenir le mensonge. Ils peuvent n’être pas moindres quand un homme épousant la mère de la femme dont il a eu un fils, celui-ci aura pour frère un enfant frère de sa mère. Mais s’il est ensuite, – et le cas n’est pas inventé –, adopté (123)par le ménage compatissant d’une fille d’un mariage antérieur du père, il se trouvera encore une fois demi-frère de sa nouvelle mère, et l’on peut imaginer les sentiments complexes dans lesquels il attendra la naissance d’un enfant qui sera à la fois son frère et son neveu, dans cette situation répétée.

Aussi bien le simple décalage dans les générations qui se produit par un enfant tardif né d’un second mariage et dont la mère jeune se trouve contemporaine d’un frère aîné, peut produire des effets qui s’en rapprochent, et l’on sait que c’était là le cas de Freud.

Cette même fonction de l’identification symbolique par où le primitif se croit réincarner l’ancêtre homonyme et qui détermine même chez l’homme moderne une récurrence alternée des caractères, introduit donc chez les sujets soumis à ces discordances de la relation paternelle une dissociation de l’Œdipe où il faut voir le ressort constant de ses effets pathogènes. Même en effet représentée par une seule personne, la fonction paternelle concentre en elle des relations imaginaires et réelles, toujours plus ou moins inadéquates à la relation symbolique qui la constitue essentiellement.

C’est dans le nom du père qu’il nous faut reconnaître le support de la fonction symbolique qui, depuis l’orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure de la loi. Cette conception nous permet de distinguer clairement dans l’analyse d’un cas les effets inconscients de cette fonction d’avec les relations narcissiques, voire d’avec les relations réelles que le sujet soutient avec l’image et l’action de la personne qui l’incarne, et il en résulte un mode de compréhension qui va à retentir dans la conduite même des interventions. La pratique nous en a confirmé la fécondité, à nous, comme aux élèves que nous avons induits à cette méthode. Et nous avons eu souvent l’occasion dans des contrôles ou dans des cas communiqués de souligner les confusions nuisibles qu’engendre sa méconnaissance.

Ainsi c’est la vertu du verbe qui perpétue le mouvement de la Grande Dette dont Rabelais, en une métaphore célèbre, élargit jusqu’aux astres l’économie. Et nous ne serons pas surpris que le chapitre où il nous présente avec l’inversion macaronique des noms de parenté une anticipation des découvertes ethnographiques, nous montre en lui la substantifique (124)divination du mystère humain que nous tentons d’élucider ici.

Identifiée au hau sacré ou au mana omniprésent, la Dette inviolable est la garantie que le voyage où sont poussés femmes et biens ramène en un cycle sans manquement à leur point de départ d’autres femmes et d’autres biens, porteurs d’une entité identique : symbole zéro, dit Lévi-Strauss, réduisant à la forme d’un signe algébrique le pouvoir de la Parole.

Les symboles enveloppent en effet la vie de l’homme d’un réseau si total qu’ils conjoignent avant qu’il vienne au monde ceux qui vont l’engendrer « par l’os et par la chair », qu’ils apportent à sa naissance avec les dons des astres, sinon avec les dons des fées, le dessin de sa destinée, qu’ils donnent les mots qui le feront fidèle ou renégat, la loi des actes qui le suivront jusque-là même où il n’est pas encore et au delà de sa mort même, et que par eux sa fin trouve son sens dans le jugement dernier où le verbe absout son être ou le condamne, – sauf à atteindre à la réalisation subjective de l’être-pour-la-mort.

Servitude et grandeur où s’anéantirait le vivant, si le désir ne préservait sa part dans les interférences et les battements que font converger sur lui les cycles du langage, quand la confusion des langues s’en mêle et que les ordres se contrarient dans les déchirements de l’œuvre universelle.

Mais ce désir lui-même, pour être satisfait dans l’homme, exige d’être reconnu, par l’accord de la parole ou par la lutte de prestige, dans le symbole ou dans l’imaginaire.

L’enjeu d’une psychanalyse est l’avènement dans le sujet du peu de réalité que ce désir y soutient au regard des conflits symboliques et des fixations imaginaires comme moyen de leur accord, et notre voie est l’expérience intersubjective où ce désir se fait reconnaître.

Dès lors on voit que le problème est celui des rapports dans le sujet de la parole et du langage.

Trois paradoxes dans ces rapports se présentent dans notre domaine.

Dans la folie, quelle qu’en soit la nature, il nous faut reconnaître, d’une part, la liberté négative d’une parole qui a renoncé à se faire reconnaître, soit ce que nous appelons obstacle au transfert, et, d’autre part, la formation singulière d’un délire qui, – fabulatoire, fantastique ou cosmologique –, (125)interprétatif, revendicateur ou idéaliste –, objective le sujet dans un langage sans dialectique[14].

L’absence de la parole s’y manifeste par les stéréotypies d’un discours où le sujet, peut-on dire, est parlé plutôt qu’il ne parle : nous y reconnaissons les symboles de l’inconscient sous des formes pétrifiées qui, à côté des formes embaumées où se présentent les mythes en nos recueils, trouvent leur place dans une histoire naturelle de ces symboles. Mais c’est une erreur de dire que le sujet les assume : la résistance à leur reconnaissance n’étant pas moindre que dans les névroses, quand le sujet y est induit par une tentative de cure.

Notons au passage qu’il vaudrait de repérer dans l’espace social les places que la culture a assignées à ces sujets, spécialement quant à leur affectation à des services sociaux afférents au langage, car il n’est pas invraisemblable que s’y démontre un des facteurs qui désignent ces sujets aux effets de rupture produite par les discordances symboliques, caractéristiques des structures complexes de la civilisation.

Le second cas est représenté par le champ privilégié de la découverte psychanalytique : à savoir les symptômes, l’inhibition et l’angoisse, dans l’économie constituante des différentes névroses.

La parole est ici chassée du discours concret qui ordonne la conscience, mais elle trouve son support ou bien dans les fonctions naturelles du sujet, pour peu qu’une épine organique y amorce cette béance de son être individuel à son essence, qui fait de la maladie l’introduction du vivant à l’existence du sujet[15], – ou bien dans les images qui organisent à la limite de l’Umwelt et de l’Innenwelt leur structuration relationnelle.

Le symptôme est ici le signifiant d’un signifié refoulé de la conscience du sujet. Symbole écrit sur le sable de la chair et sur le voile de Maia, il participe du langage par l’ambiguïté sémantique que nous avons déjà soulignée dans sa constitution.

(126)Mais c’est une parole de plein exercice, car elle inclut le discours de l’autre dans le secret de son chiffre.

C’est en déchiffrant cette parole que Freud a retrouvé la langue première des symboles[16], vivante encore dans la souffrance de l’homme de la civilisation (Das Unbehagen in der Kultur).

Hiéroglyphes de l’hystérie, blasons de la phobie, labyrinthes de la Zwangsneurose, – charmes de l’impuissance, énigmes de l’inhibition, oracles de l’angoisse, – armes parlantes du caractère[17], sceaux de l’autopunition, déguisements de la perversion, – tels sont les hermétismes que notre exégèse résout, les équivoques que notre invocation dissout, les artifices que notre dialectique absout, dans une délivrance du sens emprisonné, qui va de la révélation du palimpseste au mot donné du mystère et au pardon de la parole.

Le troisième paradoxe de la relation du langage à la parole est celui du sujet qui perd son sens dans les objectivations du discours. Si métaphysique qu’en paraisse la définition, nous n’en pouvons méconnaître la présence au premier plan de notre expérience. Car c’est là l’aliénation la plus profonde du sujet de la civilisation scientifique et c’est elle que nous rencontrons d’abord quand le sujet commence à nous parler de lui : aussi bien, pour la résoudre entièrement, l’analyse devrait-elle être menée jusqu’au terme de la sagesse.

Pour en donner une formulation exemplaire, nous ne saurions trouver terrain plus pertinent que l’usage du discours courant en faisant remarquer que le « ce suis-je » du temps de Villon s’est renversé dans le « c’est moi » de l’homme moderne.

Le moi de l’homme moderne a pris sa forme, nous l’avons indiqué ailleurs, dans l’impasse dialectique de la belle âme qui ne reconnaît pas la raison même de son être dans le désordre qu’elle dénonce dans le monde.

Mais une issue s’offre au sujet pour la résolution de cette impasse où délire son discours. La communication peut s’établir pour lui valablement dans l’œuvre commune de la science et dans les emplois qu’elle commande dans la civilisation universelle ; (127)cette communication sera effective à l’intérieur de l’énorme objectivation constituée par cette science et elle lui permettra d’oublier sa subjectivité. Il collaborera efficacement à l’œuvre commune dans son travail quotidien et meublera ses loisirs de tous les agréments d’une culture profuse qui, du roman policier aux mémoires historiques, des conférences éducatives à l’orthopédie des relations de groupe, lui donnera matière à oublier son existence et sa mort, en même temps qu’à méconnaître dans une fausse communication le sens particulier de sa vie.

Si le sujet ne retrouvait dans une régression, souvent poussée jusqu’au stade du miroir, l’enceinte d’un stade où son moi contient ses exploits imaginaires, il n’y aurait guère de limites assignables à la crédulité à laquelle il doit succomber dans cette situation. Et c’est ce qui fait notre responsabilité redoutable quand nous lui apportons, avec les manipulations mythiques de notre doctrine, une occasion supplémentaire de s’aliéner, dans la trinité décomposée de l’ego, du superego et de l’id, par exemple.

Ici c’est un mur de langage qui s’oppose à la parole, et les précautions contre le verbalisme qui sont un thème du discours de l’homme « normal » de notre culture, ne font qu’en renforcer l’épaisseur.

Il ne serait pas vain de mesurer celle-ci à la somme statistiquement déterminée des kilogrammes de papier imprimé, des kilomètres de sillons discographiques, et des heures d’émission radiophonique, que la dite culture produit par tête d’habitant dans les zones A, B et C de son aire. Ce serait un bel objet de recherches pour nos organismes culturels, et l’on y verrait que la question du langage ne tient pas toute dans l’aire des circonvolutions où son usage se réfléchit dans l’individu.

We are the hollow men

We are the stuffed men

Leaning together

Headpiece filled with straw. Alas !

et la suite.

 

La ressemblance de cette situation avec l’aliénation de la folie pour autant que la formule donnée plus haut est authentique, à savoir que le sujet y est parlé plutôt qu’il ne parle, (128)ressortit évidemment à l’exigence, supposée par la psychanalyse, d’une parole vraie. Si cette conséquence, qui porte à leur limite les paradoxes constituants de notre actuel propos, devait être retournée contre le bon sens même de la perspective psychanalytique, nous accorderions à cette objection toute sa pertinence, mais pour nous en trouver confirmé : et ce par un retour dialectique où nous ne manquerions pas de parrains autorisés, à commencer par la dénonciation hégélienne de la « philosophie du crâne » et à seulement nous arrêter à l’avertissement de Pascal résonnant, de l’orée de l’ère historique du « moi », en ces termes : « les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n’être pas fou ».

Ce n’est pas dire pourtant que notre culture se poursuive dans des ténèbres extérieures à la subjectivité créatrice. Celle-ci, au contraire, n’a pas cessé d’y militer pour renouveler la puissance jamais tarie des symboles dans l’échange humain qui les met au jour.

Faire état du petit nombre de sujets qui supportent cette création serait céder à une perspective romantique en confrontant ce qui n’est pas équivalent. Le fait est que cette subjectivité, dans quelque domaine qu’elle apparaisse, mathématique, politique, religieuse, voire publicitaire, continue d’animer dans son ensemble le mouvement humain. Et une prise de vue non moins illusoire sans doute nous ferait accentuer ce trait opposé : que son caractère symbolique n’a jamais été plus manifeste. C’est l’ironie des révolutions qu’elles engendrent un pouvoir d’autant plus absolu en son exercice, non pas, comme on le dit, de ce qu’il soit plus anonyme, mais de ce qu’il est plus réduit aux mots qui le signifient. Et plus que jamais, d’autre part, la force des églises réside dans le langage qu’elles ont su maintenir : instance, il faut le dire, que Freud a laissée dans l’ombre dans l’article où il nous dessine ce que nous appellerons les subjectivités collectives de l’Église et de l’Armée.

La psychanalyse a joué un rôle dans la direction de la subjectivité moderne et elle ne saurait le soutenir sans l’ordonner au mouvement qui dans la science l’élucide.

C’est là le problème des fondements qui doivent assurer à notre discipline sa place dans les sciences : problème de formalisation, à la vérité fort mal engagé.

(129)Car il semble que, ressaisis par un travers même de l’esprit médical à l’encontre duquel la psychanalyse a dû se constituer, ce soit à son exemple avec un retard d’un demi-siècle sur le mouvement des sciences que nous cherchions à nous y rattacher.

Objectivation abstraite de notre expérience sur des principes fictifs, voire simulés de la méthode expérimentale : nous trouvons là l’effet de préjugés dont il faudrait nettoyer d’abord notre champ si nous voulons le cultiver selon son authentique structure.

Praticiens de la fonction symbolique, il est étonnant que nous nous détournions de l’approfondir, au point de méconnaître que c’est elle qui nous situe au cœur du mouvement qui instaure un nouvel ordre des sciences, avec l’avènement d’une anthropologie authentique.

Ce nouvel ordre ne signifie rien d’autre qu’un retour à une notion de la science véritable qui a déjà ses titres inscrits dans une tradition qui part du Théétète. Cette notion s’est dégradée, on le sait, dans le renversement positiviste qui, en plaçant les sciences de l’homme au couronnement de l’édifice des sciences expérimentales, les y subordonne en réalité. Cette notion provient d’une vue erronée de l’histoire de la science, fondée sur le prestige d’un développement spécialisé de l’expérience.

Mais aujourd’hui les sciences de l’homme retrouvant la notion de la science de toujours, nous obligent à réviser la classification des sciences que nous tenons du xixe siècle, dans un sens que les esprits les plus lucides dénotent clairement.

Il n’est que de suivre l’évolution concrète des disciplines pour s’en apercevoir.

La linguistique peut ici nous servir de guide, puisque c’est là le rôle qu’elle tient en flèche de l’anthropologie contemporaine, et nous ne saurions y rester indifférent.

La forme de mathématisation où s’inscrit la découverte du phonème comme fonction des couples d’opposition formés par les plus petits éléments discriminatifs saisissables de la sémantique, nous mène aux fondements mêmes où la dernière doctrine de Freud désigne, dans une connotation vocalique de la présence et de l’absence, les sources subjectives de la fonction symbolique.

Et la réduction de toute langue au groupe d’un tout petit (130)nombre de ces oppositions phonémiques amorçant une aussi rigoureuse formalisation de ses morphèmes les plus élevés, nous laisse entrevoir une voie d’abord tout à fait stricte des phénomènes du langage.

Ce progrès se rapproche de notre portée au point de lui offrir un accès immédiat, de la marche qu’opère à sa rencontre dans les lignes qu’il polarise, l’ethnographie, avec une formalisation des mythes en mythèmes qui nous intéresse le plus directement.

Ajoutons que les recherches d’un Lévi-Strauss, en démontrant les relations structurales entre langage et lois sociales[18], n’apportent rien de moins que ses fondements objectifs à la théorie de l’inconscient.

Dès lors, il est impossible de ne pas axer sur une théorie générale du symbole une nouvelle classification de sciences où les sciences de l’homme reprennent leur place centrale en tant que sciences de la subjectivité. Nous ne pourrons bien entendu ici qu’en indiquer le principe, mais ses conséquences sont décisives quant au champ qu’il détermine.

La fonction symbolique se caractérise, en effet, par un double mouvement dans le sujet : l’homme fait un objet de son action, mais pour lui rendre en temps voulu sa fonction fondatrice. Dans cette équivoque, opérante à tout instant, gît tout le progrès d’une fonction où se confondent action et connaissance.

Exemples empruntés l’un aux bancs de l’école, l’autre au plus vif de notre époque :

        – le premier mathématique : premier temps, l’homme objective en deux nombres cardinaux deux collections qu’il a comptées, – deuxième temps, il réalise avec ces nombres l’acte de les additionner (cf. l’exemple cité par Kant dans l’introduction à l’esthétique transcendantale, § IV dans la 2e édition de la Critique de la raison pure) ;

        – le second historique : premier temps, l’homme qui travaille à la production dans notre société, se compte au rang des prolétaires, – deuxième temps, au nom de cette appartenance, il fait la grève générale.

(131)Ce n’est pas par hasard que nous avons choisi ces deux domaines, ni que nos exemples se situent aux deux extrêmes de l’histoire concrète.

Car les effets de ces domaines ne sont pas minces et nous viennent de loin, mais ils s’entrecroisent dans le temps de façon singulière, la science la plus subjective ayant créé une réalité nouvelle, la réalité la plus opaque devenant un symbole agissant.

Certes le rapprochement surprend d’abord de la science qui passe pour la plus exacte avec celle qui s’avère pour la plus conjecturale, mais ce contraste n’est pas contradictoire.

Car l’exactitude se distingue de la vérité, et la conjecture n’exclut pas la rigueur. Et si la science expérimentale tient des mathématiques son exactitude, son rapport à la nature n’en reste pas moins problématique.

Si notre lien à la nature, en effet, nous incite à nous demander poétiquement si ce n’est pas son propre mouvement que nous retrouvons dans notre science, en

… cette voix

Qui se connaît quand elle sonne

N’être plus la voix de personne

Tant que des ondes et des bois,

il est clair que notre physique n’est qu’une fabrication mentale, dont le symbole mathématique est l’instrument.

Car la science expérimentale n’est pas tant définie par la quantité qui la domine en effet, que par la mesure.

Comme il se voit pour le temps qui la définit et dont l’instrument de précision sans lequel elle serait impossible, l’horloge, n’est que l’organisme réalisé de l’hypothèse de Galilée sur l’équigravité des corps, autrement dit sur l’accélération uniforme de leur chute. Et ceci est tellement vrai que l’instrument a été achevé dans son montage avant que l’hypothèse ait pu être vérifiée par l’observation, qu’il a d’ailleurs rendue inutile[19].

Mais la mathématique peut symboliser un autre temps, notamment le temps intersubjectif qui structure l’action humaine, dont la théorie des jeux, dite encore stratégie, qu’il (132)vaudrait mieux appeler stochastique, commence à nous livrer les formules.

L’auteur de ces lignes a tenté de démontrer en la logique d’un sophisme les ressorts de temps par où l’action humaine, en tant qu’elle s’ordonne à l’action de l’autre, trouve dans la scansion de ses hésitations l’avènement de sa certitude, et dans la décision qui la conclut donne à l’action de l’autre qu’elle inclut désormais, avec sa sanction quant au passé, son sens à venir.

On y démontre que c’est la certitude anticipée par le sujet dans le temps pour comprendre qui, par la hâte précipitant le moment de conclure, détermine chez l’autre la décision qui fait du propre mouvement du sujet erreur ou vérité.

On voit par cet exemple comment l’axiomatisation mathématique qui a inspiré la logique de Boole, voire la théorie des ensembles, peut apporter à la science de l’action humaine cette formalisation du temps intersubjectif, dont la conjecture psychanalytique a besoin pour s’assurer dans sa rigueur.

Si, d’autre part, l’histoire de la technique historienne montre que son progrès se définit dans l’idéal d’une identification de la subjectivité de l’historien à la subjectivité constituante de l’historisation primaire où s’humanise l’événement, il est clair que la psychanalyse y trouve sa portée exacte : soit dans la connaissance, comme réalisant cet idéal, et dans l’efficacité, comme y trouvant sa raison. L’exemple de l’histoire dissipe aussi comme un mirage ce recours à la réaction vécue qui obsède notre technique comme notre théorie, car l’historicité fondamentale de l’événement que nous retenons suffit pour concevoir la possibilité d’une reproduction subjective du passé dans le présent.

Plus encore, cet exemple nous fait saisir comment la régression psychanalytique implique cette dimension progressive de l’histoire du sujet dont Freud nous souligne qu’il fait défaut au concept jungien de la régression névrotique, et nous comprenons comment l’expérience elle-même renouvelle cette progression en assurant sa relève.

La référence enfin à la linguistique nous introduira à cette méthode qui, en distinguant les structurations synchroniques des structurations diachroniques dans le langage, peut nous permettre de mieux comprendre la valeur différente que prend notre langage dans l’interprétation des résistances et du (133)transfert, ou encore de différencier les effets propres du refoulement et la structure du mythe individuel dans la névrose obsessionnelle.

On sait la liste des disciplines que Freud désignait comme devant constituer les sciences annexes d’une idéale faculté de psychanalyse. On y trouve auprès de la psychiatrie et de la sexologie : « l’histoire de la civilisation, la mythologie, la psychologie des religions, l’histoire et la critique littéraires ».

L’ensemble de ces matières déterminant le cursus d’un enseignement technique, s’inscrit normalement dans le triangle épistémologique que nous avons décrit et qui donnerait sa méthode à un haut enseignement de sa théorie et de sa technique.

Nous y ajouterons volontiers, quant à nous : la rhétorique, la dialectique au sens technique que prend ce terme dans les Topiques d’Aristote, la grammaire, et, pointe suprême de l’esthétique du langage : la poétique, qui inclurait la technique, laissée dans l’ombre, du mot d’esprit.

Et si ces rubriques évoquaient pour certains des résonances un peu désuètes, nous ne répugnerions pas à les endosser comme d’un retour à nos sources.

Car la psychanalyse dans son premier développement, lié à la découverte et à l’étude des symboles, allait à participer de la structure de ce qu’au Moyen Âge on appelait « arts libéraux ». Privée comme eux d’une formalisation véritable, elle s’organisait comme eux en un corps de problèmes privilégiés, chacun promu de quelque heureuse relation de l’homme à sa propre mesure, et prenant de cette particularité un charme et une humanité qui peuvent compenser à nos yeux l’aspect un peu récréatif de leur présentation. Ne dédaignons pas cet aspect dans les premiers développements de la psychanalyse ; il n’exprime rien de moins, en effet, que la recréation du sens humain aux temps arides du scientisme.

Dédaignons-les d’autant moins que la psychanalyse n’a pas haussé son niveau en s’engageant dans les fausses voies d’une théorisation contraire à sa structure dialectique.

Elle ne donnera des fondements scientifiques à sa théorie comme à sa technique qu’en formalisant de façon adéquate ces dimensions essentielles de son expérience qui sont, avec la théorie historique du symbole : la logique intersubjective et la temporalité du sujet.

 

 

(134)III

LES RÉSONANCES DE L’INTERPRÉTATION

ET LE TEMPS DU SUJET

DANS LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE

 

Entre l’homme et l’amour,

Il y a la femme.

Entre l’homme et la femme,

Il y a un monde.

Entre l’homme et le monde,

Il y a un mur.

(Antoine Tudal, in Paris en l’an 2000).

 

Nam Sibyllam quidem Cumis

ego ipse oculis meis vidi in

ampulla pendere, et cum illi

pueri dicerent : Sibælla tÛ

y¡leiw, respondebat illa :

ŽpoyaneÛn y¡lv.

(Satyricon, xlviii).

 

Ramener l’expérience psychanalytique à la parole et au langage comme à ses fondements, ne saurait aller sans retentir sur sa technique. À en restaurer les principes dans leur fondement, le chemin parcouru se découvre et le sens unique où l’interprétation analytique s’est déplacée pour s’en éloigner toujours plus. On est dès lors fondé à soupçonner que cette évolution de la pratique motive les nouveaux buts dont la théorie se pare.

À y regarder de plus près, les problèmes de l’interprétation symbolique ont commencé par intimider notre petit monde avant d’y devenir embarrassants. Les succès obtenus par Freud y étonnent maintenant par le sans-gêne de l’endoctrination dont ils paraissent procéder, et l’étalage qui s’en remarque dans les cas de Dora, de l’homme aux rats et de l’homme aux loups, ne va pas pour nous sans scandale. Il est vrai que nos habiles (135)ne reculent pas à mettre en doute que ce fût là une bonne technique.

Cette désaffection relève en vérité, dans le mouvement psychanalytique, d’une confusion des langues dont, dans un propos familier d’une époque récente, la personnalité la plus représentative de son actuelle hiérarchie ne faisait pas mystère avec nous.

Il est assez remarquable que cette confusion s’accroisse avec la prétention où chacun se croit délégué de découvrir dans notre expérience les conditions d’une objectivation achevée, et avec la ferveur qui semble accueillir ces essais théoriques à mesure même qu’ils s’avèrent plus déréels.

Il est certain que les principes, tout bien fondés qu’ils soient, de l’analyse des résistances, ont été dans la pratique l’occasion d’une méconnaissance toujours plus grande du sujet, faute d’être compris dans leur relation à l’intersubjectivité de la parole.

À suivre, en effet, le procès des sept premières séances qui nous sont intégralement rapportées du cas de l’homme aux rats, il paraît peu probable que Freud n’ait pas reconnu les résistances en leur lieu, soit là même où nos modernes techniciens nous font leçon qu’il en ait laissé passer l’occurrence, puisque c’est son texte même qui leur permet de les pointer, – manifestant une fois de plus cette exhaustion du sujet qui, dans les textes freudiens, nous émerveille sans qu’aucune interprétation en ait encore épuisé les ressources.

Nous voulons dire qu’il ne s’est pas seulement laissé prendre à encourager son sujet à passer outre à ses premières réticences, mais qu’il a parfaitement compris la portée séductrice de ce jeu dans l’imaginaire. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la description qu’il nous donne de l’expression de son patient pendant le pénible récit du supplice imaginaire qui constitue le thème de son obsession, celui du rat forcé dans l’anus du supplicié : « Son visage, nous dit-il, reflétait l’horreur d’une jouissance ignorée ». La signification actuelle de la répétition de ce récit ne lui a donc pas échappé, non plus que l’identification du psychanalyste au « capitaine cruel » qui a fait entrer de force ce récit dans la mémoire du sujet, et non plus donc la portée des éclaircissements théoriques dont le sujet requiert le gage pour poursuivre son discours.

(136)Loin pourtant d’interpréter ici la résistance, Freud nous étonne en accédant à sa requête, et si loin qu’il paraît entrer dans le jeu du sujet.

Mais le caractère extrêmement approximatif, au point de nous paraître vulgaire, des explications dont il le gratifie, nous instruit suffisamment : il ne s’agit point tant ici de doctrine, ni même d’endoctrination, que d’un don symbolique de la parole, gros d’un pacte secret, dans le contexte de la participation imaginaire qui l’inclut, et dont la portée se révélera plus tard à l’équivalence symbolique que le sujet institue dans sa pensée des rats et des florins dont il rétribue l’analyste.

Nous voyons donc que Freud loin de méconnaître la résistance, en use comme d’une disposition propice à la mise en branle des résonances de la parole, et il se conforme, autant qu’il se peut, à la définition première qu’il a donnée de la résistance, en s’en servant pour impliquer le sujet dans son message. Aussi bien rompra-t-il brusquement les chiens, dès qu’il verra qu’à être ménagée, la résistance tourne à maintenir le dialogue au niveau d’une conversation où le sujet dès lors perpétuerait sa séduction avec sa dérobade.

Mais nous apprenons que l’analyse consiste à jouer sur les multiples portées de la partition que la parole constitue dans les registres du langage : dont relève la surdétermination de l’ordre qu’intéresse l’analyse.

Et nous tenons du même coup le ressort du succès de Freud. Pour que le message de l’analyste réponde à l’interrogation profonde du sujet, il faut en effet que le sujet l’entende comme la réponse qui lui est particulière, et le privilège qu’avaient les patients de Freud d’en recevoir la bonne parole de la bouche même de celui qui en était l’annonciateur, satisfaisait en eux cette exigence.

Notons au passage qu’ici le sujet en avait eu un avant-goût à entrouvrir la « psychopathologie de la vie quotidienne », ouvrage alors dans la fraîcheur de sa parution.

Ce n’est pas dire que ce livre soit beaucoup plus connu maintenant même des analystes, mais la vulgarisation des notions freudiennes dans la conscience commune, leur rentrée dans ce que nous appelons le mur du langage, amortirait l’effet de notre parole, si nous lui donnions le style des propos tenus par Freud à l’homme aux rats.

(137)Mais il n’est pas question ici de l’imiter. Pour retrouver l’effet de la parole de Freud, ce n’est pas à ses termes que nous recourront, mais aux principes qui la gouvernent.

Ces principes ne sont rien d’autre que la dialectique de la conscience de soi, telle qu’elle se réalise de Socrate à Hegel, à partir de la supposition ironique que tout ce qui est rationnel est réel pour se précipiter dans le jugement scientifique que tout ce qui est réel est rationnel. Mais la découverte freudienne a été de démontrer que ce procès vérifiant n’atteint authentiquement le sujet que décentré de la conscience de soi, dans l’axe de laquelle la maintenait la reconstruction hégélienne de la phénoménologie de l’esprit : c’est dire qu’elle rend encore plus caduque toute attribution d’efficacité à la « prise de conscience » qui, de se réduire à l’objectivation d’un phénomène psychologique, fait déchoir la Selbstbewusstsein de son sens universel, et du même coup de sa particularité en la réduisant à sa forme générale.

Ces remarques définissent les limites dans lesquelles il est impossible à notre technique de méconnaître les moments structurants de la phénoménologie hégélienne : au premier chef la dialectique du Maître et de l’Esclave, ou celle de la belle âme et de la loi du cœur, et généralement tout ce qui nous permet de comprendre comment la constitution de l’objet se subordonne à la réalisation du sujet.

Mais s’il restait quelque chose d’inaccompli dans la reconnaissance, où se mesure le génie de Hegel, de l’identité foncière du particulier et de l’universel, c’est bien la psychanalyse qui lui apporte son fondement concret chaque fois qu’elle ouvre la voie à travers ses obstacles vers le point où ils se confondent pour un sujet dès aujourd’hui. Et si dans cette voie rien de proprement individuel et du même coup de collectif ne peut apparaître qui ne soit de l’ordre du mirage, c’est ce qui ne peut plus être oublié, grâce à elle, sinon par les psychanalystes eux-mêmes qui dans les prétendues « nouvelles tendances » de leur technique forgent une discipline renégate à son inspiration.

Que si Hegel seul peut nous permettre d’assumer authentiquement la position de notre neutralité, ce n’est pas que nous n’ayons rien à apprendre de la maïeutique de Socrate, ni même de l’usage technique où Platon nous la présente, ne serait-ce que pour situer par rapport à l’idée ce que nous mettons en (138)œuvre dans le sujet, et qui en est aussi distinct et distant que la répétition analysée par Kierkegaard l’est de la réminiscence supposée par Platon.

Mais il est aussi une différence historique qu’il n’est pas vain de mesurer de l’interlocuteur de Socrate au nôtre. Quand Socrate prend appui sur une raison artisane qu’il peut extraire aussi bien du discours de l’esclave, c’est pour faire accéder des maîtres authentiques à la nécessité d’un ordre qui fasse justice de leur puissance et vérité des maîtres-mots de la cité. Mais nous avons affaire à des esclaves qui se croient être des maîtres et qui trouvent dans un langage de mission universelle le soutien de leur servitude avec les liens de son ambiguïté. Si bien qu’on pourrait dire avec humour que notre but est de restituer en eux la liberté souveraine dont fait preuve Humpty Dumpty quand il rappelle à Alice qu’après tout il est le maître du signifiant, s’il ne l’est pas du signifié où son être a pris sa forme.

Nous retrouvons donc toujours notre double référence à la parole et au langage. Pour libérer la parole du sujet, nous l’introduisons au langage de son désir, c’est à dire au langage premier dans lequel, au delà de ce qu’il nous dit de lui, déjà il nous parle à son insu, et dans les symboles du symptôme tout d’abord.

C’est bien d’un langage qu’il s’agit, en effet, dans le symbolisme mis au jour dans l’analyse. Ce langage, répondant au vœu ludique qu’on peut trouver dans un aphorisme de Lichtenberg, a le caractère universel d’une langue qui se ferait entendre dans toutes les autres langues, mais en même temps, pour être le langage qui saisit le désir au point même où il s’humanise en se faisant reconnaître, il est absolument particulier au sujet.

Langage premier, disons-nous aussi, en quoi nous ne voulons pas dire langue primitive, puisque Freud, qu’on peut comparer à Champollion pour le mérite d’en avoir fait la totale découverte, l’a déchiffré tout entier dans les rêves de nos contemporains. Aussi bien le champ essentiel en est-il défini avec quelque autorité par l’un des préparateurs associés le plus tôt à ce travail, et l’un des rares qui y ait apporté du neuf, j’ai nommé Ernest Jones, le dernier survivant de ceux à qui furent donnés les sept anneaux du maître et qui atteste par sa présence aux postes d’honneur d’une association internationale qu’ils (139)ne sont pas seulement réservés aux porteurs de reliques.

Dans un article fondamental sur le symbolisme, le Dr Jones, vers la page 15, fait cette remarque que, bien qu’il y ait des milliers de symboles au sens où l’entend l’analyse, tous se rapportent au corps propre, aux relations de parenté, à la naissance, à la vie et à la mort.

Cette vérité, ici reconnue de fait, nous permet de comprendre que, bien que le symbole psychanalytiquement parlant soit refoulé dans l’inconscient, il ne porte en lui-même nul indice de régression, voire d’immaturation. Il suffit donc, pour qu’il porte ses effets dans le sujet, qu’il se fasse entendre, car ces effets s’opèrent à son insu, comme nous l’admettons dans notre expérience quotidienne, en expliquant maintes réactions des sujets normaux autant que névrosés, par leur réponse au sens symbolique d’un acte, d’une relation ou d’un objet.

Nul doute donc que l’analyste ne puisse jouer du pouvoir du symbole en l’évoquant d’une façon calculée dans les résonances sémantiques de ses propos.

Ce peut être là l’objet d’un retour à l’usage des effets symboliques, dans une technique renouvelée de l’interprétation.

Nous y pourrions prendre référence de ce que la tradition hindoue enseigne du dhvani[20],en ce qu’elle y distingue cette propriété de la parole de faire entendre ce qu’elle ne dit pas. C’est ainsi qu’elle l’illustre d’une historiette dont la naïveté, qui paraît de règle en ces exemples, montre assez d’humour pour nous induire à pénétrer la vérité qu’elle recèle.

Une jeune fille, dit-on, attend son amant sur le bord d’une rivière, quand elle voit un brahme y engager ses pas. Elle va à lui et s’écrie du ton du plus aimable accueil : « Quel bonheur aujourd’hui ! Le chien qui sur cette rive vous effrayait de ses aboiements n’y sera plus, car il vient d’être dévoré par un lion qui fréquente les alentours… »

L’absence du lion peut donc avoir autant d’effets que le bond qu’à être présent, il ne fait qu’une fois, au dire du proverbe.

Le caractère premier des symbole les rapproche, en effet, de ces nombres dont tous les autres sont composés, et s’ils sont donc sous-jacents à tous les sémantèmes de la langue, nous (140)pourrons par une recherche discrète de leurs interférences, au fil d’une métaphore dont le déplacement symbolique neutralisera les sens seconds des termes qu’elle associe, restituer à la parole sa pleine valeur d’évocation.

Cette technique exigerait pour s’enseigner comme pour s’apprendre une assimilation profonde des ressources d’une langue, et spécialement de celles qui sont réalisées concrètement dans ses textes poétiques. On sait que c’était le cas de Freud quant aux lettres allemandes, y étant inclus le théâtre de Shakespeare par la vertu d’une traduction sans égale. Toute son œuvre en témoigne, en même temps que du recours qu’il y trouve sans cesse, et non moins dans sa technique que dans sa découverte. Sans préjudice de l’appui d’une connaissance classique des Anciens, d’une initiation moderne au folklore, et d’une participation intéressée aux conquêtes de l’humanisme contemporain dans le domaine ethnographique.

On pourrait demander au technicien de l’analyse de ne pas tenir pour vain tout essai de le suivre dans cette voie.

Mais il y a un courant à remonter. On peut le mesurer à l’attention condescendante qu’on porte, comme à une nouveauté, au wording : la morphologie anglaise donne ici un support assez subtil à une notion encore difficile à définir, pour qu’on en fasse cas.

Ce qu’elle recouvre n’est pourtant guère encourageant et l’émerveillement dont un auteur[21] nous fait part du succès opposé qu’a rencontré auprès de son patient l’usage successif qu’il a fait sans préméditation, nous dit-il, des mots de need et de demand pour analyser la même résistance, laisse rêveur. Nous croyons ne faire preuve ni d’un grand besoin de purisme, ni d’une excessive exigence de rigueur, en y mesurant le degré de bafouillage que cet émerveillement démontre être courant dans la pratique.

Car need et demand pour le sujet ont un sens diamétralement opposé, et tenir que leur emploi puisse même un instant être confondu revient à méconnaître radicalement l’intimation de la parole.

Car dans sa fonction symbolisante, elle ne va à rien de moins (141)qu’à transformer le sujet à qui elle s’adresse par le lien qu’elle établit avec celui qui l’émet, soit : par la vertu du don qu’elle constitue.

C’est pourquoi il nous faut revenir, une fois encore, sur la structure de la communication interhumaine et dissiper définitivement le malentendu du langage-signe, source en ce domaine des confusions du discours comme des malfaçons de la parole.

Si la communication du langage est en effet conçue comme un signal par quoi l’émetteur informe le récepteur de quelque chose par le moyen d’un certain code, il n’y a aucune raison pour que nous n’accordions pas autant de créance et plus encore à tout autre signe quand le « quelque chose » dont il s’agit est le sujet lui-même : il y a même toute raison pour que nous donnions la préférence à tout mode d’expression qui se rapproche du signe naturel.

C’est ainsi que le discrédit est venu chez nous sur la technique de la parole et qu’on nous voit en quête d’un geste, d’une grimace, d’une attitude, d’une mimique, d’un mouvement, d’un frémissement, que dis-je, d’un arrêt du mouvement habituel, car nous sommes fins et rien n’arrêtera plus dans ses foulées notre lancer de limiers.

Nous allons montrer l’insuffisance de la notion du langage-signe par la manifestation même qui l’illustre le mieux dans le règne animal, et dont il semble que, si elle n’y avait récemment fait l’objet d’une découverte authentique, il aurait fallu l’inventer à cette fin.

Chacun admet maintenant que l’abeille revenue de son butinage à la ruche, transmet à ses compagnes par deux sortes de danse l’indication de l’existence d’un butin proche ou bien lointain. La seconde est la plus remarquable, car le plan où elle décrit la courbe en 8 qui lui a fait donner le nom de wagging dance et la fréquence des trajets que l’abeille y accomplit dans un temps donné, désigne exactement la direction déterminée en fonction de l’inclinaison solaire (où les abeilles peuvent se repérer par tous temps, grâce à leur sensibilité à la lumière polarisée) d’une part, et d’autre part la distance jusqu’à plusieurs kilomètres où se trouve le butin. Et les autres abeilles répondent à ce message en se dirigeant immédiatement vers le lieu ainsi désigné.

Une dizaine d’années d’observation patiente a suffi à (142)Karl von Frisch pour décoder ce mode de message, car il s’agit bien d’un code, ou d’un système de signalisation que seul son caractère générique nous interdit de qualifier de conventionnel.

Est-ce pour autant un langage ? Nous pouvons dire qu’il s’en distingue précisément par la corrélation fixe de ses signes à la réalité qu’ils signifient. Car dans un langage les signes prennent leur valeur de leur relation les uns aux autres, dans le partage lexical des sémantèmes autant que dans l’usage positionnel, voire flexionnel des morphèmes, contrastant avec la fixité du codage ici mis en jeu. Et la diversité des langues humaines prend, sous cet éclairage, sa pleine valeur.

En outre, si le message du mode ici décrit détermine l’action du socius, il n’est jamais retransmis par lui. Et ceci veut dire qu’il reste fixé à sa fonction de relais de l’action, dont aucun sujet ne le détache en tant que symbole de la communication elle-même[22].

La forme sous laquelle le langage s’exprime, définit par elle-même la subjectivité. Il dit : « Tu iras par ici, et quand tu verras ceci, tu prendras par là ». Autrement dit, il se réfère au discours de l’autre. Il est enveloppé comme tel dans la plus haute fonction de la parole, pour autant qu’elle engage son auteur en investissant son destinataire d’une réalité nouvelle, par exemple quand l’homme dit : « Tu es ma femme », pour signifier son propre don.

Telle est en effet la forme essentielle dont toute parole humaine dérive plutôt qu’elle n’y arrive.

D’où le paradoxe dont un de nos auditeurs les plus aigus a cru pouvoir nous opposer la remarque, lorsque nous avons commencé à faire connaître nos vues sur l’analyse en tant que dialectique, et qu’il a formulé ainsi : le langage humain constituerait donc une communication où l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée, formule que nous n’avons eu qu’à reprendre de la bouche de l’objecteur pour y reconnaître la frappe de notre propre pensée, à savoir que la parole inclut toujours subjectivement sa réponse, que le (143)« Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé » ne fait qu’homologuer cette vérité, et que c’est la raison pourquoi dans le refus paranoïaque de la reconnaissance, c’est sous la forme d’une verbalisation négative que l’inavouable sentiment vient à surgir dans l’« interprétation » persécutive.

Aussi bien quand vous vous applaudissez d’avoir rencontré quelqu’un qui parle le même langage que vous, ne voulez-vous pas dire que vous vous rencontrez avec lui dans le discours de tous, mais que vous lui êtes unis par une parole particulière.

On voit donc l’antinomie immanente aux relations de la parole et du langage. À mesure que le langage devient plus général, il est rendu impropre à la parole, et à nous devenir trop particulier il perd sa fonction de langage.

On sait l’usage qui est fait dans les traditions primitives, des noms secrets où le sujet identifie sa personne ou ses dieux jusqu’à ce point que les révéler, c’est se perdre ou les trahir, et les confidences de nos sujets, sinon nos propres souvenirs, nous apprennent qu’il n’est pas rare que l’enfant retrouve spontanément la vertu de cet usage.

Finalement c’est à l’intersubjectivité du « nous » qu’il assume, que se mesure en un langage sa valeur de parole.

Par une antinomie inverse, on observe que plus l’office du langage se neutralise en se rapprochant de l’information, plus il apparaît chargé de redondances. Cette notion de redondances a pris son départ de recherches d’autant plus précises qu’elles étaient plus intéressées, ayant reçu leur impulsion d’un problème d’économie portant sur les communications à longue distance et, notamment, sur la possibilité de faire voyager plusieurs conversations sur un seul fil téléphonique ; on peut y constater qu’une part importante du médium du langage est superflue pour que soit réalisée la communication effectivement cherchée.

Ceci est pour nous hautement instructif[23], car ce qui est (144)redondance pour l’information, c’est précisément ce qui, dans la parole, fait office de résonance.

Car la fonction du langage n’y est pas d’informer, mais d’évoquer.

Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. Ce qui me constitue comme sujet, c’est ma question. Pour me faire reconnaître de l’autre, je ne profère ce qui fut qu’en vue de ce qui sera. Pour le trouver, je l’appelle d’un nom qu’il doit assumer ou refuser pour me répondre.

Je m’identifie dans le langage, mais non comme un objet. Ce qui se réalise dans mon histoire, n’est pas le passé défini de ce qui fut puisqu’il n’est plus, ni même le parfait de ce qui a été dans ce que je suis, mais le futur antérieur de ce que j’aurai été pour ce que je suis en train de devenir.

Si maintenant je me place en face de l’autre pour l’interroger, nul appareil cybernétique, si riche que vous puissiez l’imaginer, ne peut faire une réaction de ce qui est la réponse. Sa définition comme second terme du circuit stimulus-réponse, n’est qu’une métaphore qui se soutient de la subjectivité imputée à l’animal pour l’élider ensuite dans le schéma physique où elle la réduit. C’est ce que nous avons appelé mettre le lapin dans le chapeau pour ensuite l’en faire sortir. Mais une réaction n’est pas une réponse.

Si je presse sur un bouton électrique et que la lumière se fasse, il n’y a de réponse que pour mon désir. Si pour obtenir le même résultat je dois essayer tout un système de relais dont je ne connais pas la position, il n’y a de question que pour mon attente, et il n’y en aura plus quand j’aurai obtenu du système une connaissance suffisante pour le manœuvrer à coup sûr.

Mais si j’appelle celui à qui je parle, par le nom quel qu’il soit que je lui donne, je lui intime la fonction subjective qu’il reprendra pour me répondre, même si c’est pour la répudier.

Dès lors, apparaît la fonction décisive de ma propre réponse et qui n’est pas seulement comme on le dit d’être reçue par le sujet comme approbation ou rejet de son discours, mais vraiment de le reconnaître on de l’abolir comme sujet. Telle est la responsabilité de l’analyste chaque fois qu’il intervient par la parole.

Aussi bien le problème des effets thérapeutiques de l’interprétation (145)inexacte qu’a posé M. Edward Glover[24] dans un article remarquable, l’a-t-il mené à des conclusions où la question de l’exactitude passe au second plan. C’est à savoir que non seulement toute intervention parlée est reçue par le sujet en fonction de sa structure, mais qu’elle y prend une fonction structurante en raison de sa forme, et que c’est précisément la portée des psychothérapies non analytiques, voire des plus communes « ordonnances » médicales, d’être des interventions qu’on peut qualifier de systèmes obsessionnels de suggestion, de suggestions hystériques d’ordre phobique, voire de soutiens persécutifs, chacune prenant son caractère de la sanction qu’elle donne à la méconnaissance par le sujet de sa propre réalité.

La parole en effet est un don de langage, et le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps. Les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet ; ils peuvent engrosser l’hystérique, s’identifier à l’objet du penis-neid, représenter le flot d’urine de l’ambition urétrale, ou l’excrément retenu de la jouissance avaricieuse.

Bien plus les mots peuvent eux-mêmes subir les lésions symboliques, accomplir les actes imaginaires dont le patient est le sujet. On se souvient de la Wespe (guêpe) castrée de son W initial pour devenir le S. P. des initiales de l’homme aux loups, au moment où il réalise la punition symbolique dont il a été l’objet de la part de Grouscha, la guêpe.

On se souvient aussi de l’S qui constitue le résidu de la formule hermétique où se sont condensées les invocations conjuratoires de l’homme aux rats après que Freud ait extrait de son chiffre l’anagramme du nom de sa bien-aimée, et qui, conjoint à l’amen terminal de sa jaculation, inonde éternellement le nom de la dame de l’éjet symbolique de son désir impuissant.

De même, un article de Robert Fliess[25], inspiré des remarques inaugurales d’Abraham, nous démontre que le discours dans son ensemble peut devenir l’objet d’une érotisation suivant les déplacements de l’érogénéité dans l’image corporelle, (146)momentanément déterminés par la relation analytique.

Le discours prend alors une fonction phallique-urétrale, érotique-anale, voire sadique-orale. Il est d’ailleurs remarquable que l’auteur en saisisse surtout l’effet dans les silences qui marquent l’inhibition de la satisfaction qu’en éprouve le sujet.

Ainsi la parole peut devenir objet imaginaire, voire réel, dans le sujet et, comme tel, ravaler sous plus d’un aspect la fonction du langage. Nous la mettrons alors dans la parenthèse de la résistance qu’elle manifeste.

Mais ce ne sera pas pour la mettre à l’index de la relation analytique, car celle-ci y perdrait jusqu’à sa raison d’être.

L’analyse ne peut avoir pour but que l’avènement d’une parole vraie et la réalisation par le sujet de son histoire dans sa relation à un futur.

Le maintien de cette dialectique s’oppose à toute orientation objectivante de l’analyse, et la mise en relief de cette nécessité est capitale pour pénétrer l’aberration des nouvelles tendances manifestées dans l’analyse.

C’est par un retour à Freud que nous illustrerons encore ici notre propos, et aussi bien par l’observation de l’homme aux rats puisque nous avons commencé de nous en servir.

Freud va jusqu’à en prendre à son aise avec l’exactitude des faits, quand il s’agit d’atteindre à la vérité du sujet. À un moment, il aperçoit le rôle déterminant qu’a joué la proposition de mariage apportée au sujet par sa mère à l’origine de la phase actuelle de sa névrose. Il en a eu d’ailleurs l’éclair, nous l’avons montré dans notre séminaire, en raison de son expérience personnelle. Néanmoins, il n’hésite pas à en interpréter au sujet l’effet, comme d’une interdiction portée par son père défunt contre sa liaison avec la dame de ses pensées.

Ceci n’est pas seulement matériellement inexact. Ce l’est aussi psychologiquement, car l’action castratrice du père, que Freud affirme ici avec une insistance qu’on pourrait croire systématique, n’a dans ce cas joué qu’un rôle de second plan. Mais l’aperception du rapport dialectique est si juste que l’interprétation de Freud portée à ce moment déclenche la levée décisive des symboles mortifères qui lient narcissiquement le sujet à la fois à son père mort et à la dame idéalisée, leurs deux images se soutenant, dans une équivalence caractéristique de l’obsessionnel, l’une de l’agressivité fantasmatique qui la perpétue, (147)l’autre du culte mortifiant qui la transforme en idole.

De même, est-ce en reconnaissant la subjectivation forcée de la dette[26] obsessionnelle dont son patient joue la pression jusqu’au délire, dans le scénario, trop parfait à en exprimer les termes imaginaires pour que le sujet tente même de le réaliser, de la restitution vaine, que Freud arrive à son but : soit à lui faire retrouver dans l’histoire de l’indélicatesse de son père, de son mariage avec sa mère, de la fille « pauvre, mais jolie », de ses amours blessées, de la mémoire ingrate à l’ami salutaire, – avec la constellation fatidique, qui présida à sa naissance même, la béance impossible à combler de la dette symbolique dont sa névrose est le protêt.

Nulle trace ici d’un recours au spectre ignoble de je ne sais quelle « peur » originelle, ni même à un masochisme pourtant facile à agiter, moins encore à ce contre-forçage obsessionnel que certains propagent sous le nom d’analyse des défenses. Les résistances elles-mêmes, je l’ai montré ailleurs, sont utilisées aussi longtemps qu’on le peut dans le sens du progrès du discours. Et quand il faut y mettre un terme, c’est en y cédant qu’on y vient.

C’est pourtant ainsi que le patient arrive à introduire dans sa subjectivité sa médiation véritable sous la forme transférentielle de la fille imaginaire qu’il donne à Freud pour en recevoir de lui l’alliance, et qui dans un rêve-clef lui dévoile son vrai visage : celui de la mort qui le regarde de ses yeux de bitume.

Aussi bien si c’est avec ce pacte symbolique que sont tombées chez le sujet les ruses de sa servitude, la réalité ne lui aura pas fait défaut pour combler ces épousailles, et la note en guise d’épitaphe qu’en 1923 Freud dédie à ce jeune homme qui, dans le risque de la guerre, a trouvé « la fin de tant de jeunes gens de valeur sur lesquels on pouvait fonder tant d’espoirs », concluant le cas avec la rigueur du destin, l’élève à la beauté de la tragédie.

Pour savoir comment répondre au sujet dans l’analyse, la méthode est de reconnaître d’abord la place où est son ego, cet ego que Freud lui même a défini comme ego formé d’un (148)nucleus verbal, autrement dit de savoir par qui et pour qui le sujet pose sa question. Tant qu’on ne le saura pas, on risquera le contresens sur le désir qui y est à reconnaître et sur l’objet à qui s’adresse ce désir.

L’hystérique captive cet objet dans une intrigue raffinée et son ego est dans le tiers par le médium de qui le sujet jouit de cet objet où sa question s’incarne. L’obsessionnel entraîne dans la cage de son narcissisme les objets où sa question se répercute dans l’alibi multiplié de figures mortelles et, domptant leur haute voltige, en adresse l’hommage ambigu vers la loge où lui-même a sa place, celle du maître qui ne peut se voir.

Trahit sua quemque voluptas ; l’un s’identifie au spectacle, et l’autre donne à voir.

Pour le premier sujet, vous avez à lui faire reconnaître où se situe son action, pour qui le terme d’acting-out prend son sens littéral puisqu’il agit hors de lui-même. Pour l’autre, vous avez à vous faire reconnaître dans le spectateur, invisible de la scène, à qui l’unit la médiation de la mort.

C’est donc toujours dans le rapport du moi du sujet au je de son discours, qu’il vous faut comprendre le sens du discours pour désaliéner le sujet.

Mais vous ne sauriez y parvenir si vous vous en tenez à l’idée que le moi du sujet est identique à la présence qui vous parle.

Cette erreur est favorisée par la terminologie de la topique qui ne tente que trop la pensée objectivante, en lui permettant de glisser du moi défini comme le système perception-conscience, c’est-à-dire comme le système des objectivations du sujet, au moi conçu comme corrélatif d’une réalité absolue, et ainsi d’y retrouver, en un singulier retour du refoulé de la pensée psychologiste, la « fonction du réel » à quoi un Pierre Janet ordonne ses conceptions.

Un tel glissement ne s’est opéré que faute de reconnaître que dans l’œuvre de Freud la topique de l’ego, de l’id et du superego est subordonnée à la métapsychologie dont il promeut les termes à la même époque et sans laquelle elle perd son sens. Ainsi s’est-on engagé dans une orthopédie psychologique qui n’a pas fini de porter ses fruits.

Michaël Balint a analysé d’une façon tout à fait pénétrante les effets intriqués de la théorie et de la technique dans la genèse (149)d’une nouvelle conception de l’analyse, et il ne trouve pas mieux pour en indiquer l’issue que le mot d’ordre qu’il emprunte à Rickman, de l’avènement d’une Two-body psychology.

On ne saurait mieux dire en effet. L’analyse devient la relation de deux corps entre lesquels s’établit une communication fantasmatique où l’analyste apprend au sujet à se saisir comme objet ; la subjectivité n’y est admise que dans la parenthèse de l’illusion, et la parole y est mise à l’index d’une recherche du vécu qui en devient le but suprême, mais le résultat dialectiquement nécessaire en apparaît dans le fait que la subjectivité du psychanalyste étant délivrée de tout frein, laisse le sujet livré à toutes les intimations de sa parole.

La topique intra-subjective une fois entifiée se réalise en effet dans la division du travail entre les sujets en présence. Et cet usage détourné de la formule de Freud que tout ce qui est de l’id doit devenir de l’ego, apparaît sous une forme démystifiée ; le sujet transformé en un cela a à se conformer à un ego où l’analyste n’aura pas de peine à reconnaître son allié, puisque c’est de son propre ego qu’en vérité il s’agit.

C’est bien ce processus qui s’exprime dans mainte formulation théorique du splitting de l’ego dans l’analyse. La moitié de l’ego du sujet passe de l’autre côté du mur qui sépare l’analysé de l’analyste, puis la moitié de la moitié, et ainsi de suite, en une procession asymptotique qui ne parviendra pourtant à annuler, si loin qu’elle soit poussée dans l’opinion où le sujet sera venu de lui-même, toute marge qui puisse l’avertir de l’aberration de l’analyse.

Mais comment le sujet d’une analyse axée sur le principe que toutes ses formulations sont des systèmes de défense, pourrait-il être défendu contre la désorientation totale où ce principe laisse la dialectique de l’analyste ?

L’interprétation de Freud, dont le procédé dialectique apparaît si bien dans l’observation de Dora, ne présente pas ces dangers, car, lorsque les préjugés de l’analyste (c’est-à-dire son contre-transfert, terme dont l’emploi correct à notre gré ne saurait être étendu au delà des raisons dialectiques de l’erreur) l’ont fourvoyé dans son intervention, il le paie aussitôt de son prix par un transfert négatif. Car celui-ci se manifeste avec une force d’autant plus grande qu’une telle analyse a déjà (150)engagé plus loin le sujet dans une reconnaissance authentique, et il s’ensuit habituellement la rupture.

C’est bien ce qui est arrivé dans le cas de Dora, en raison de l’acharnement de Freud à vouloir lui faire reconnaître l’objet caché de son désir en cette personne de M. K. où les préjugés constituants de son contre-transfert l’entraînaient à voir la promesse de son bonheur.

Sans doute Dora était-elle elle-même feintée en cette relation, mais elle n’en a pas moins vivement ressenti que Freud le fût avec elle. Mais quand elle revient le voir, après le délai de quinze mois où s’inscrit le chiffre fatidique de son « temps pour comprendre », on la sent entrer dans la voie d’une feinte d’avoir feint, et la convergence de cette feinte au second degré, avec l’intention agressive que Freud lui impute non sans exactitude certes, mais sans en reconnaître le véritable ressort, nous présente l’ébauche de la complicité intersubjective qu’une « analyse des résistances » forte de ses droits, eût pu entre eux perpétuer. Nul doute qu’avec les moyens qui nous sont maintenant offerts par notre progrès technique, l’erreur humaine eût pu se proroger au delà des limites où elle devient diabolique.

Tout ceci n’est pas de notre cru, car Freud lui-même a reconnu après coup la source préjudicielle de son échec dans la méconnaissance où il était alors lui-même de la position homosexuelle de l’objet visé par le désir de l’hystérique.

Sans doute tout le procès qui a abouti à cette tendance actuelle de la psychanalyse remonte-t-il, et d’abord, à la mauvaise conscience que l’analyste a pris du miracle opéré par sa parole. Il interprète le symbole, et voici que le symptôme, qui l’inscrit en lettres de souffrance dans la chair du sujet, s’efface. Cette thaumaturgie est malséante à nos coutumes. Car enfin nous sommes des savants et la magie n’est pas une pratique défendable. On s’en décharge en imputant au patient une pensée magique. Bientôt nous allons prêcher à nos malades l’Évangile selon Lévy-Bruhl. En attendant, nous voici redevenus des penseurs, et voici aussi rétablies ces justes distances qu’il faut savoir garder avec les malades et dont on avait sans doute un peu vite abandonné la tradition si noblement exprimée dans ces lignes de Pierre Janet sur les petites capacités de l’hystérique comparées à nos hauteurs. « Elle ne comprend rien (151)à la science, nous confie-t-il parlant de la pauvrette, et ne s’imagine pas qu’on puisse s’y intéresser… Si l’on songe à l’absence de contrôle qui caractérise leur pensée, au lieu de se scandaliser de leurs mensonges, qui sont d’ailleurs très naïfs, on s’étonnera plutôt qu’il y en ait encore tant d’honnêtes, etc. ».

Ces lignes, pour représenter le sentiment auquel sont revenus maints de ces analystes de nos jours qui condescendent à parler au malade « son langage », peuvent nous servir à comprendre ce qui s’est passé entre temps. Car si Freud avait été capable de les signer, comment aurait-il pu entendre comme il l’a fait la vérité incluse aux historiettes de ses premiers malades, voire déchiffrer un sombre délire comme celui de Schreber jusqu’à l’élargir à la mesure de l’homme éternellement enchaîné à ses symboles ?

Notre raison est-elle si faible que de ne pas se reconnaître égale dans la médiation du discours savant et dans l’échange premier de l’objet symbolique, et de n’y pas retrouver la mesure identique de sa ruse originelle ?

Va-t-il falloir rappeler ce que vaut l’aune de la « pensée », aux praticiens d’une expérience qui en rapproche l’occupation plutôt d’un érotisme intestin que d’un équivalent de l’action ?

Faut-il que celui qui vous parle vous témoigne qu’il n’a pas, quant à lui, besoin de recourir à la pensée, pour comprendre que s’il vous parle en ce moment de la parole, c’est en tant que nous avons en commun une technique de la parole qui vous rend aptes à l’entendre quand il vous en parle, et qui le dispose à s’adresser à travers vous à ceux qui n’y entendent rien ?

Car si nous ne saisissons dans la parole qu’un reflet de la pensée cachée derrière le mur du langage, bientôt nous en viendrons à ne plus vouloir entendre que les coups frappés derrière le mur, à les chercher non pas dans la ponctuation mais dans les trous du discours.

Dès lors, nous ne serons plus occupés qu’au décodage de ce mode de communication et, comme il faut avouer que nous ne nous sommes pas mis dans les conditions les plus propres à en recevoir le message, nous aurons à le faire répéter quelquefois pour être sûrs de le comprendre, voire pour faire comprendre au sujet que nous le comprenons, et il se pourra qu’après un nombre suffisant de ces allers et retours le sujet ait simplement (153)appris de nous à frapper ses coups en mesure, forme de « mise au pas » qui en vaut bien une autre.

À mi-chemin de cet extrême, la question est posée : la psychanalyse reste-t-elle une relation dialectique où le non-agir de l’analyste guide le discours du sujet vers la réalisation de sa vérité, ou se réduira-t-elle à une relation fantasmatique où « deux abîmes se frôlent » sans se toucher jusqu’à épuisement de la gamme des régressions imaginaires, – à une sorte de bundling[27], poussé à ses limites suprêmes en fait d’épreuve psychologique.

En fait, cette illusion. qui nous pousse à chercher la réalité du sujet au delà du mur du langage est la même par laquelle le sujet croit que sa vérité est en nous déjà donnée, que nous la connaissons à l’avance, et c’est aussi bien par là qu’il est béant à notre intervention objectivante.

Sans doute n’a-t-il pas, quant à lui, à répondre de cette erreur subjective qui, avouée ou non dans son discours, est immanente au fait qu’il est entré dans l’analyse, et qu’il en a conclu le pacte principiel. Et l’on saurait d’autant moins négliger la subjectivité de ce moment que nous y trouvons la raison de ce qu’on peut appeler les effets constituants du transfert en tant qu’ils se distinguent par un indice de réalité des effets constitués qui leur succèdent.

Freud, rappelons-le, touchant les sentiments qu’on rapporte au transfert, insistait sur la nécessité d’y distinguer un facteur de réalité, et ce serait, concluait-il, abuser de la docilité du sujet que de vouloir le persuader en tous les cas que ces sentiments sont une simple répétition transférentielle de la névrose. Dès lors, comme ces sentiments réels se manifestent comme primaires et que le charme propre de nos personnes reste un facteur aléatoire, il peut sembler qu’il y ait là quelque mystère.

Mais ce mystère s’éclaircit à l’envisager dans la phénoménologie (153)du sujet, en tant que le sujet se constitue dans la recherche de la vérité. Il n’est que de recourir aux données traditionnelles que les bouddhistes ne seront pas seuls à nous fournir, pour reconnaître dans cette forme du transfert l’erreur propre de l’existence, et sous trois chefs dont ils font le compte ainsi : l’amour, la haine et l’ignorance. C’est donc comme contre effet du mouvement analytique que nous comprendrons leur équivalence dans ce qu’on appelle un transfert positif à l’origine – chacun trouvant à s’éclairer des deux autres sous cet aspect existentiel, si l’on n’en excepte pas le troisième généralement omis pour sa proximité du sujet.

Nous évoquons ici l’invective par où nous prenait à témoin du manque de retenue dont faisait preuve un certain travail (déjà trop cité par nous) dans son objectivation insensée du jeu des instincts dans l’analyse, quelqu’un, dont on reconnaîtra la dette à notre endroit par l’usage conforme qu’il y faisait du terme de réel. C’est en ces mots en effet qu’il « libérait », comme on dit, « son cœur » : « Il est grand temps que finisse cette escroquerie qui tend à faire croire qu’il se passe dans le traitement quoi que ce soit de réel ». Laissons de côté ce qu’il en est advenu, car hélas ! si l’analyse n’a pas guéri le vice oral du chien dont parle l’Écriture, son état est pire qu’avant : c’est le vomissement des autres qu’il ravale.

Mais si la question posée dans cette boutade, mieux inspirée que bien intentionnée, a bien son sens, nous croyons qu’il faut l’envisager dans la distinction fondamentale du symbolique, de l’imaginaire et du réel.

La réalité en effet dans l’expérience analytique reste souvent voilée sous des formes négatives, mais il n’est pas trop malaisé de la situer.

Elle se rencontre, par exemple, dans ce que nous réprouvons habituellement comme interventions actives ; mais ce serait une erreur que d’en définir par là la limite.

Car il est clair, d’autre part, que l’abstention de l’analyste, son refus de répondre, est un élément de la réalité dans l’analyse. Plus exactement, c’est dans cette négativité en tant qu’elle est pure, c’est-à-dire détachée de tout motif particulier, que réside la jointure entre le symbolique et le réel. Ce qui se comprend en ceci que ce non-agir est fondé sur notre savoir affirmé du principe que tout ce qui est réel est rationnel, et sur (154)le motif qui s’ensuit que c’est au sujet qu’il appartient de retrouver sa mesure.

Il reste que cette abstention n’est pas soutenue indéfiniment ; quand la question du sujet a pris forme de vraie parole, nous la sanctionnons de notre réponse, mais aussi avons-nous montré qu’une vraie parole contient déjà sa réponse et que seulement nous doublons de notre lai son antienne. Qu’est-ce à dire ? Sinon que nous ne faisons rien que donner à la parole du sujet sa ponctuation dialectique.

On voit dès lors l’autre moment où le symbolique et le réel se conjoignent, et nous l’avions déjà marqué théoriquement : dans la fonction du temps, et ceci vaut que nous arrêtions un moment sur les effets techniques du temps.

Le temps joue son rôle dans la technique sous plusieurs incidences.

Il se présente dans la durée totale de l’analyse d’abord, et implique le sens à donner au terme de l’analyse, qui est la question préalable à celle des signes de sa fin. Nous toucherons au problème de la fixation de son terme. Mais d’ores et déjà, il est clair que cette durée ne peut être anticipée pour le sujet que comme indéfinie.

Ceci pour deux raisons, qu’on ne peut distinguer que dans la perspective dialectique :

          – l’une qui tient aux limites de notre champ et qui confirme notre propos sur la définition de ses confins : nous ne pouvons prévoir du sujet quel sera son temps pour comprendre, en tant qu’il inclut un facteur psychologique qui nous échappe comme tel ;

          – l’autre qui est proprement du sujet et par où la fixation d’un terme équivaut à une projection spatialisante, où il se trouve d’ores et déjà aliéné à lui-même : du moment que l’échéance de sa vérité peut être prévue, quoi qu’il puisse en advenir dans l’intersubjectivité intervallaire, c’est que la vérité est déjà là, c’est-à-dire que nous rétablissons dans le sujet son mirage originel en tant qu’il place en nous sa vérité et qu’en le sanctionnant de notre autorité, nous installons son analyse en une aberration, qui sera impossible à corriger dans ses résultats.

(155)C’est bien ce qui s’est passé dans le cas célèbre de l’homme aux loups, dont l’importance exemplaire a été si bien comprise par Freud qu’il y reprend appui dans son article sur l’analyse finie ou indéfinie[28].

La fixation anticipée d’un terme, première forme d’intervention active, inaugurée (proh pudor !) par Freud lui-même, quelle que soit la sûreté divinatoire (au sens propre du terme[29]), dont puisse faire preuve l’analyste à suivre son exemple, laissera toujours le sujet dans l’aliénation de sa vérité.

Aussi bien en trouvons-nous la confirmation en deux faits du cas de Freud :

Premièrement, l’homme aux loups, – malgré tout le faisceau de preuves démontrant l’historicité de la scène primitive, malgré la conviction qu’il manifeste à son endroit, imperturbable aux mises en doute méthodiques dont Freud lui impose l’épreuve –, jamais n’arrive pourtant à en intégrer sa remémoration dans son histoire.

Deuxièmement, l’homme aux loups démontre ultérieurement son aliénation de la façon la plus catégorique, sous une forme paranoïde.

Il est vrai qu’ici se mêle un autre facteur, par où la réalité intervient dans l’analyse, à savoir le don d’argent dont nous nous réservons de traiter ailleurs la valeur symbolique, mais dont la portée déjà s’indique dans ce que nous avons évoqué du lien de la parole au don constituant de l’échange primitif. Or ici le don d’argent est renversé par une initiative de Freud où nous pouvons reconnaître, autant qu’à son insistance à revenir sur ce cas, la subjectivation non résolue en lui des problèmes que ce cas laisse en suspens. Et personne ne doute que ç’ait été là un facteur déclenchant de la psychose, au reste sans savoir dire trop bien pourquoi.

Ne comprend-on pas pourtant qu’admettre un sujet à être (156)nourri dans le prytanée de la psychanalyse (car c’est en fait d’une collecte du groupe qu’il tenait sa pension) pour le mérite du service à elle rendu par l’observation de son cas, c’est précipiter définitivement en lui l’aliénation de sa vérité ?

Un rêve du sujet durant le supplément d’analyse où Mme Ruth Mac Brunswick le prend en charge, démontre ce que nous avançons au delà de toute rigueur souhaitable, – ses images symbolisant jusqu’au mur même de notre métaphore, derrière lequel se pressent dans un vain effort les loups de la scène primitive, jusqu’à ce qu’ils arrivent à le tourner avec l’aide de l’analyste qui n’intervient ici qu’en fonction seconde. Rien ne serait plus instructif pour notre propos que de montrer comment Mme Mac Brunswick a mené ce rôle second. L’identification de l’ensemble du discours de la première analyse à ce mur même qu’il faut tourner, serait la plus belle illustration des rôles réciproques de la parole et du langage dans la médiation analytique, mais la place nous manque ici pour en donner le développement.

Ceux qui suivent notre enseignement le connaissent déjà, et ceux qui nous ont suivi maintenant pourront le retrouver sans doute par leurs propres moyens.

Nous voulons en effet toucher un autre aspect particulièrement brûlant dans l’actualité, de la fonction du temps dans la technique. Nous voulons parler de la durée de la séance.

Ici il s’agit encore d’un élément qui appartient manifestement à la réalité, puisqu’il représente notre temps de travail et, sous cet angle, il tombe sous le chef d’une réglementation professionnelle qui peut être tenue pour prévalente.

Mais ses incidences subjectives ne sont pas moins importantes. Et d’abord pour l’analyste. Le caractère tabou sous lequel on l’a produit dans de récents débats prouve assez que la subjectivité du groupe est fort peu libérée à son égard, et le caractère scrupuleux, pour ne pas dire obsessionnel, que prend pour certains, sinon pour la plupart, l’observation d’un standard dont les variations historiques et géographiques ne semblent au reste inquiéter personne, est bien le signe de l’existence d’un problème qu’on est d’autant moins disposé à aborder qu’on sent qu’il entraînerait fort loin dans la mise en question de la fonction de l’analyste.

Pour le sujet en analyse, d’autre part, on n’en saurait (157)méconnaître l’importance. L’inconscient, profère-t-on sur un ton d’autant plus entendu qu’on est moins capable de justifier ce qu’on veut dire, l’inconscient demande du temps pour se révéler. Nous en sommes bien d’accord. Mais nous demandons quelle est sa mesure ? Est-ce celle de l’univers de la précision, pour employer l’expression de M. Alexandre Koyré ? Sans doute nous vivons dans cet univers, mais son avènement pour l’homme est de date récente, puisqu’il remonte exactement à l’horloge de Huyghens, soit à l’an 1659, et le malaise de l’homme moderne n’indique pas précisément que cette précision soit en soi pour lui un facteur de libération. Ce temps de la chute des graves est-il sacré comme répondant au temps des astres en tant que posé dans l’éternel par Dieu qui, comme Lichtenberg nous l’a dit, remonte nos cadrans solaires ? Peut-être en prendrons-nous quelque meilleure idée en comparant le temps de la création d’un objet symbolique et le moment d’inattention où nous le laissons choir ?

Quoi qu’il en soit, si le travail de notre fonction durant ce temps reste problématique, nous croyons avoir assez mis en évidence la fonction de travail de ce qu’y réalise le patient.

Mais la réalité, quelle qu’elle soit, de ce temps y prend dès lors une valeur particulière, celle d’une sanction de la qualité dans ce travail.

Sans doute jouons-nous de notre côté un rôle d’enregistrement, en assumant la fonction, fondamentale en tout échange symbolique, de recueillir ce que do kamo, l’homme dans son authenticité, appelle la parole qui dure.

Témoin pris à partie de la sincérité du sujet, dépositaire du procès-verbal de son discours, référence de son exactitude, garant de sa droiture, gardien de son testament, tabellion de ses codicilles, l’analyste participe du scribe.

Mais il reste avant tout le maître de la vérité dont ce discours est le progrès. C’est lui, avant tout, qui en ponctue, avons-nous dit, la dialectique. Et ici, il est appréhendé comme juge du prix de ce discours. Ceci comporte deux conséquences.

La suspension de la séance ne peut pas ne pas être éprouvée par le sujet comme une ponctuation dans son progrès. Nous savons comment il en calcule l’échéance pour l’articuler à ses propres délais, voire à ses échappatoires, comment il l’anticipe en la soupesant à la façon d’une arme, en la guettant comme un abri.

(158)L’indifférence avec laquelle la coupure du timing interrompt les moments de hâte dans le sujet, peut être fatale à la conclusion vers quoi se précipitait son discours, voire y fixer un malentendu, sinon donner prétexte à une ruse rétorsive.

Il est remarquable que les débutants semblent plus frappés que nous des effets de cette incidence.

C’est un fait qu’on constate bien dans la pratique des textes des écritures symboliques, qu’il s’agisse de la Bible ou des canoniques chinois : l’absence de ponctuation y est une source d’ambiguïté, la ponctuation posée fixe le sens, son changement le renouvelle ou le bouleverse, et, fautive, elle équivaut à l’altérer.

Certes la neutralité que nous manifestons à appliquer strictement cette règle maintient la voie de notre non-agir.

Mais ce non-agir a lui-même sa limite, sans quoi nous n’interviendrions jamais. Et ce n’est pas en maintenir la voie que de la pousser sur ce seul point à la rigueur.

Le danger qui s’annonce à la seule évocation d’une formation obsessionnelle à son propos, est d’y rencontrer la connivence du sujet. Et elle trouvera à s’exercer chez d’autres types de sujet que l’obsessionnel lui-même. Nulle part pourtant elle ne trouvera mieux à se démontrer qu’à comprendre le sens que prend chez l’obsessionnel le travail. Sens de travail forcé qui s’impose même à ses loisirs. Ce sens est soutenu par sa relation subjective au maître en tant que c’est sa mort qu’il attend.

L’obsessionnel manifeste en effet une des attitudes que Hegel n’a pas développée dans sa dialectique du maître et de l’esclave. L’esclave s’est dérobé devant le risque de la mort, où l’occasion de la maîtrise lui était offerte dans une lutte de pur prestige. Mais puisqu’il sait qu’il est mortel, il sait aussi que le maître peut mourir. Dès lors, il peut accepter de travailler pour le maître et de renoncer à la jouissance entre temps : et, dans l’incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend.

Telle est la raison intersubjective, tant du doute que de la procrastination qui sont des traits de caractère chez l’obsessionnel.

Cependant tout son travail s’opère sous le chef de cette intention, et devient de ce chef doublement aliénant. Car non seulement l’œuvre du sujet lui est dérobée par un autre, ce qui (159)est la relation constituante de tout travail, mais la reconnaissance par le sujet de sa propre essence dans son œuvre où ce travail trouve sa raison, ne lui échappe pas moins, car lui-même « n’y est pas », il est dans le moment anticipé de la mort du maître, à partir de quoi il vivra, mais en attendant quoi il s’identifie à lui comme mort, et ce moyennant quoi il est lui-même déjà mort.

Néanmoins il s’efforce à tromper le maître par la démonstration des bonnes intentions manifestées dans son travail. C’est ce que les bons enfants du catéchisme analytique expriment dans leur rude langage en disant que l’ego du sujet cherche à séduire son super-ego.

Cette formulation intra-subjective se démystifie immédiatement à la comprendre dans la relation analytique, où le working through du sujet est en effet utilisé pour la séduction de l’analyste.

Ce n’est pas par hasard non plus que, dès que le progrès dialectique approche de la mise en cause des intentions de l’ego chez nos sujets, le fantasme de la mort de l’analyste, souvent ressenti sous la forme d’une crainte, voire d’une angoisse, ne manque jamais de se produire.

Et le sujet de repartir dans une élaboration encore plus démonstrative de sa « bonne volonté ».

Comment douter, dès lors, de l’effet de quelque dédain marqué par le maître pour le produit d’un tel travail ? La résistance du sujet peut s’en trouver absolument déconcertée.

De ce moment, son alibi jusqu’alors inconscient commence à se découvrir pour lui, et on le voit rechercher passionnément la raison de tant d’efforts.

Nous n’en dirions pas tant si nous n’étions pas convaincu qu’à expérimenter en un moment maintenant venu à sa conclusion de notre expérience, ce qu’on a appelé nos séances courtes, nous avons pu faire venir au jour chez tel sujet mâle, des fantasmes de grossesse anale avec le rêve de sa résolution par césarienne, dans un délai où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l’art de Dostoïevski.

Au reste nous ne sommes pas là pour défendre ce procédé, mais pour montrer qu’il a un sens dialectique précis dans son application technique.

Et nous ne sommes pas seuls à avoir fait la remarque qu’il (160)rejoint à la limite la technique qu’on désigne sous le nom de zen, et qui est appliquée comme moyen de révélation du sujet dans l’ascèse traditionnelle de certaines écoles extrême-orientales.

Sans aller jusqu’aux extrêmes où se porte cette technique, puisqu’ils seraient contraires à certaines des limitations que la nôtre s’impose, une application discrète de son principe dans l’analyse nous paraît beaucoup plus admissible que certains modes dits d’analyse des résistances, pour autant qu’elle ne comporte en elle-même aucun danger d’aliénation du sujet.

Car elle ne brise le discours que pour accoucher la parole.

Nous voici donc au pied du mur, au pied du mur du langage. Nous y sommes à notre place, c’est-à-dire du même côté que le patient, et c’est sur ce mur, qui est le même pour lui et pour nous, que nous allons tenter de répondre à l’écho de sa parole.

Au-delà de ce mur, il n’y a rien qui ne soit pour nous ténèbres extérieures. Est-ce à dire que nous soyons entièrement maîtres de la situation ? Certainement pas, et Freud là-dessus nous a légué son testament sur la réaction thérapeutique négative.

La clef de ce mystère, dit-on, est dans l’instance d’un masochisme primordial, soit dans une manifestation à l’état pur de cet instinct de mort dont Freud nous a proposé l’énigme à l’apogée de son expérience.

Nous ne pouvons en faire fi, pas plus que nous ne pourrons ici ajourner son examen.

Car nous pouvons remarquer que se conjoignent dans un même refus de cet achèvement de la doctrine, ceux qui mènent l’analyse autour d’une conception de l’ego dont nous avons dénoncé l’erreur, et ceux qui, comme Reich, vont si loin dans le principe d’aller chercher au delà de la parole l’ineffable expression organique, que pour, comme lui, la délivrer de son armure, ils pourraient comme lui symboliser dans la superposition des deux formes vermiculaires dont on peut voir dans son livre de l’analyse du caractère le stupéfiant schéma, l’induction orgasmique qu’ils attendent comme lui de l’analyse.

Conjonction qui nous laissera sans doute augurer favorablement de la rigueur des formations de l’esprit, quand nous aurons montré le rapport profond qui unit la notion de l’instinct de mort aux problèmes de la parole.

La notion de l’instinct de mort, pour si peu qu’on la considère, se propose comme ironique, son sens devant être cherché (161)dans la conjonction de deux termes contraires : l’instinct en effet dans son acception la plus compréhensive est la loi qui règle dans sa succession un cycle de comportement pour l’accomplissement d’une fonction vitale, et la mort apparaît d’abord comme la destruction de la vie.

Pourtant la définition que Bichat, à l’orée de la biologie, a donnée de la vie comme de l’ensemble des forces qui résistent à la mort, non moins que la conception la plus moderne que nous en trouvons chez un Cannon dans la notion de l’homéostase, comme fonction d’un système entretenant son propre équilibre, – sont là pour nous rappeler que vie et mort se composent en une relation polaire au sein même de phénomènes qu’on rapporte à la vie.

Dès lors la congruence des termes contrastés de l’instinct de mort aux phénomènes de répétition auxquels l’explication de Freud les rapporte en effet sous la qualification de l’automatisme, ne devrait pas faire de difficultés, s’il s’agissait là d’une notion biologique.

Chacun sent bien qu’il n’en est rien, et c’est là ce qui fait buter maints d’entre nous sur son problème. Le fait que beaucoup s’arrêtent à l’incompatibilité apparente de ces termes peut même retenir notre attention en ce qu’il manifeste une innocence dialectique que déconcerterait sans doute le problème classiquement posé à la sémantique dans l’énoncé déterminatif : un hameau sur le Gange, par quoi l’esthétique hindoue illustre la deuxième forme des résonances du langage[30].

Il faut aborder en effet cette notion par ses résonances dans ce que nous appellerons la poétique de l’œuvre freudienne, première voie d’accès pour en pénétrer le sens, et dimension essentielle à en comprendre la répercussion dialectique des origines de l’œuvre à l’apogée qu’elle y marque. Il faut se souvenir, par exemple, que Freud nous témoigne avoir trouvé sa vocation médicale dans l’appel entendu d’une lecture publique du fameux Hymne à la nature de Goethe, soit dans ce texte retrouvé par un ami où le poète au déclin de sa vie a accepté de reconnaître un enfant putatif des plus jeunes effusions de sa plume.

À l’autre extrême de la vie de Freud, nous trouvons (162)dans l’article sur l’analyse en tant que finie et indéfinie, la référence expresse de sa nouvelle conception au conflit des deux principes auxquels Empédocle d’Agrigente, au Ve siècle avant Jésus-Christ, soit dans l’indistinction présocratique de la nature et de l’esprit, soumettait les alternances de la vie universelle.

Ces deux faits nous sont une suffisante indication qu’il s’agit là d’un mythe de la dyade dont la promotion dans Platon est au reste évoquée dans l’« au-delà du principe du plaisir », mythe qui ne peut se comprendre dans la subjectivité de l’homme moderne qu’en l’élevant à la négativité du jugement où il s’inscrit.

C’est-à-dire que de même que l’automatisme de répétition qu’on méconnaît tout autant à vouloir en diviser les termes, ne vise rien d’autre que la temporalité historisante de l’expérience du transfert, de même l’instinct de mort exprime essentiellement la limite de la fonction historique du sujet. Cette limite est la mort, non pas comme échéance éventuelle de la vie de l’individu, ni comme certitude empirique du sujet, mais selon la formule qu’en donne Heidegger, comme « possibilité absolument propre, inconditionnelle, indépassable, certaine et comme telle indéterminée du sujet », entendons-le du sujet défini par son historicité.

En effet cette limite est à chaque instant présente en ce que cette histoire a d’achevé. Elle représente le passé sous sa forme absolument réelle, c’est-à-dire non pas le passé physique dont l’existence est abolie, ni le passé épique tel qu’il s’est parfait dans l’œuvre de mémoire, ni le passé historique où l’homme trouve le garant de son avenir, mais le passé qui se manifeste toujours présent dans l’éternel retour.

Tel est le mort dont la subjectivité fait son partenaire dans la triade que sa médiation institue dans le conflit universel de Philia, l’amour, et de Neikos, la discorde.

Il n’est plus besoin dès lors de recourir à la notion périmée du masochisme primordial pour comprendre la raison des jeux répétitifs où la subjectivité fomente tout ensemble la maîtrise de sa déréliction et la naissance du symbole.

Ce sont ces jeux d’occultation que Freud, en une intuition géniale, a produit à notre regard pour que nous y reconnaissions que le moment où le désir s’humanise est aussi celui où l’enfant naît au langage.

(163)Nous pouvons maintenant y saisir que le sujet n’y maîtrise pas seulement sa privation en l’assumant, mais qu’il y élève son désir à une puissance seconde. Car son action détruit l’objet qu’elle fait apparaître et disparaître dans la provocation anticipante de son absence et de sa présence. Elle négative ainsi le champ de forces du désir pour devenir à elle-même son propre objet. Et cet objet prenant aussitôt corps dans le couple symbolique de deux jaculations élémentaires, annonce dans le sujet l’intégration diachronique de la dichotomie des phonèmes, dont le langage existant offre la structure synchronique à son assimilation ; aussi bien l’enfant commence-t-il à s’engager dans le système du discours concret de l’ambiance, en reproduisant plus ou moins approximativement dans son Fort ! et dans son Da ! les vocables qu’il en reçoit.

Fort ! Da ! C’est bien déjà dans sa solitude que le désir du petit d’homme est devenu le désir d’un autre, d’un alter ego qui le domine et dont l’objet de désir est désormais sa propre peine.

Que l’enfant s’adresse maintenant à un partenaire imaginaire ou réel, il le verra obéir également à la négativité de son discours, et son appel ayant pour effet de le faire se dérober, il cherchera dans une intimation bannissante la provocation du retour qui le ramène à son désir.

Ainsi le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir.

Le premier symbole où nous reconnaissions l’humanité dans ses vestiges, est la sépulture, et le truchement de la mort se reconnaît en toute relation où l’homme vient à la vie de son histoire.

Seule vie qui perdure et qui soit véritable, puisqu’elle se transmet sans se perdre dans la tradition perpétuée de sujet à sujet. Comment ne pas voir de quelle hauteur elle transcende cette vie héritée par l’animal et où l’individu s’évanouit dans l’espèce, puisqu’aucun mémorial ne distingue son éphémère apparition de celle qui la reproduira dans l’invariabilité du type. Mises à part en effet ces mutations hypothétiques du phylum que doit intégrer une subjectivité que l’homme n’approche encore que du dehors, – rien, sinon les expériences où l’homme l’associe, ne distingue un rat du rat, un cheval du (164)cheval, rien sinon ce passage inconsistant de la vie à la mort, – tandis qu’Empédocle se précipitant dans le Vésuve, laisse à jamais présent dans la mémoire des hommes cet acte symbolique de son être-pour-la-mort.

La liberté de l’homme s’inscrit toute dans le triangle constituant de la renonciation qu’il impose au désir de l’autre par la menace de la mort pour la jouissance des fruits de son servage, – du sacrifice consenti de sa vie pour les raisons qui donnent à la vie humaine sa mesure, – et du renoncement suicide du vaincu frustrant de sa victoire le maître qu’il abandonne à son inhumaine solitude.

De ces figures de la mort, la troisième est le suprême détour par où la particularité immédiate du désir, reconquérant sa forme ineffable, retrouve dans la dénégation un triomphe dernier. Et il nous faut en reconnaître le sens, car nous avons affaire à elle. Elle n’est pas en effet une perversion de l’instinct, mais cette affirmation désespérée de la vie qui est la forme la plus pure où nous reconnaissions l’instinct de mort.

Le sujet dit : « Non ! » à ce jeu de furet de l’intersubjectivité où le désir ne se fait reconnaître un moment que pour se perdre dans un vouloir qui est vouloir de l’autre. Patiemment, il soustrait sa vie précaire aux moutonnantes agrégations de l’Éros du symbole pour l’affirmer enfin dans une malédiction sans parole.

Aussi quand nous voulons atteindre dans le sujet ce qui était avant les jeux sériels de la parole, et ce qui est primordial à la naissance des symboles, nous le trouvons dans la mort, d’où son existence prend tout ce qu’elle a de sens. C’est comme désir de mort en effet qu’il s’affirme pour les autres ; s’il s’identifie à l’autre, c’est en le figeant en la métamorphose de son image essentielle, et tout être par lui n’est jamais évoqué que parmi les ombres de la mort.

Dire que ce sens mortel révèle dans la parole un centre extérieur au langage, est plus qu’une métaphore et manifeste une structure. Cette structure est différente de la spatialisation de la circonférence ou de la sphère où l’on se plaît à schématiser les limites du vivant et de son milieu : elle répond plutôt à ce groupe relationnel que la logique symbolique désigne topologiquement comme un anneau.

À vouloir en donner une représentation intuitive, il semble (165)que plutôt qu’à la superficialité d’une zone, c’est à la forme tridimensionnelle d’un tore qu’il faudrait recourir, pour autant que son extériorité périphérique et son extériorité centrale ne constituent qu’une seule région.

Ce schéma satisfait à la circularité sans fin du processus dialectique qui se produit quand le sujet réalise sa solitude, soit dans l’ambiguïté vitale du désir immédiat, soit dans la pleine assomption de son être-pour-la-mort.

Mais l’on y peut saisir du même coup que la dialectique n’est pas individuelle, et que la question de la terminaison de l’analyse est celle du moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c’est-à-dire de tous ceux qu’elle s’associe dans une œuvre humaine. De toutes celles qui se proposent dans le siècle, l’œuvre du psychanalyste est peut-être la plus haute parce qu’elle y opère comme médiatrice entre l’homme du souci et le sujet du savoir absolu. C’est aussi pourquoi elle exige une longue ascèse subjective, et qui ne sera jamais interrompue, la fin de l’analyse didactique elle-même n’étant pas séparable de l’engagement du sujet dans sa pratique.

Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique. Qu’il connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages. Pour les ténèbres du mundus autour de quoi s’enroule la tour immense, qu’il laisse à la vision mystique le soin d’y voir s’élever sur un bois éternel le serpent pourrissant de la vie.

Qu’on nous laisse rire si l’on impute à ces propos de détourner le sens de l’œuvre de Freud des assises biologiques qu’il lui eût souhaitées vers les références culturelles dont elle est parcourue. Nous ne voulons ici vous prêcher la doctrine ni du facteur b, par quoi l’on désignerait les unes, ni du facteur c, où l’on reconnaîtrait les autres. Nous avons voulu seulement vous rappeler l’a, b, c, méconnu de la structure du langage, et vous faire épeler à nouveau le b-a, ba, oublié, de la parole.

Car, quelle recette vous guiderait-elle dans une technique qui se compose de l’un et tire ses effets de l’autre, si vous ne reconnaissiez de l’un et l’autre le champ et la fonction.

(166)L’expérience psychanalytique a retrouvé dans l’homme l’impératif du verbe comme la loi qui l’a formé à son image. Elle manie la fonction poétique du langage pour donner à son désir sa médiation symbolique. Qu’elle vous fasse comprendre enfin que c’est dans le don de la parole[31] que réside toute la réalité de ses effets ; car c’est par la voie de ce don que toute réalité est venue à l’homme et par son acte continué qu’il la maintient.

Si le domaine que définit ce don de la parole doit suffire à votre action comme à votre savoir, il suffira aussi à votre dévouement. Car il lui offre un champ privilégié.

Quand les Dévas, les hommes et les Asuras, lisons-nous au premier Brâhmana de la cinquième leçon du Bhrad-âranyaka Upanishad, terminaient leur noviciat avec Prajapâti, ils lui firent cette prière : « Parle-nous ».

« Da, dit Prajapâti, le dieu du tonnerre. M’avez-vous entendu ? ». Et les Devas répondirent : « Tu nous as dit : Damyata, domptez-vous », – le texte sacré voulant dire que les puissances d’en haut se soumettent à la loi de la parole.

« Da, dit Prajapâti, le dieu du tonnerre. M’avez-vous entendu ? ». Et les hommes répondirent : « Tu nous as dit : Datta, donnez », – le texte sacré voulant dire que les hommes se reconnaissent par le don de la parole.

« Da, dit Prajapâti, le dieu du tonnerre. M’avez-vous entendu ? ». Et les Asuras répondirent : « Tu nous as dit : Dayadhvam, faites grâce », – le texte sacré voulant dire que les puissances d’en bas résonnent à l’invocation de la parole.

C’est là, reprend le texte, ce que la voix divine fait entendre dans le tonnerre : Soumission, don, grâce. Da da da.

Car Prajapâti à tous répond : « Vous m’avez entendu ».



[1]. Cf. Le temps logique ou l’assertion de certitude anticipée, voir Cahiers d’art, 1945.

[2]. Ferenczi, Confusion of tongues between the adult and the child, Int. Jour. of Psycho., 1949, XXX, IV, pp. 225-230.

[3]. C’est là la croix d’une déviation autant pratique que théorique. Car identifier l’ego à la discipline du sujet, c’est confondre l’isolation imaginaire avec la maîtrise des instincts. C’est par là s’offrir à des erreurs de jugements dans la conduite du traitement : ainsi à viser un renforcement de l’ego dans maintes névroses motivées par sa structure trop forte, ce qui est une voie sans issue. N’avons-nous pas lu, sous la plume de notre ami Michaël Balint, qu’un renforcement de l’ego doive être favorable au sujet souffrant d’ejaculatio praecox, parce qu’il lui permettrait une suspension plus prolongée de son désir. Comment le penser pourtant, si c’est précisément au fait que son désir est suspendu à la fonction imaginaire de l’ego que le sujet doit le court-circuit de l’acte, dont la clinique psychanalytique montre clairement qu’il est lié à l’identification narcissique au partenaire.

[4]. Ceci dans le travail même qui reçoit notre palme à la fin de notre introduction.

[5]. G. W., XII, p. 71, Cinq psychanalyses, p. 356, traduction faible « du terme ».

[6]. G. W., XII, p. 72, n. 1, dernières lignes. On retrouve soulignée dans la note la notion de Nachträglichkeit, Cinq psych., p. 356, n. 1.

[7]. Dans un article à la portée du lecteur français le moins exigeant, puisqu’il est paru dans la Revue neurologique dont la collection se trouve habituellement dans les bibliothèques de salles de garde.

[8]. Nous empruntons ces termes au regretté Edouard Pichon qui, tant dans les indications qu’il donna pour la venue au jour de notre discipline que pour celles qui le guidèrent dans les ténèbres des personnes, montra une divination que nous ne pouvons rapporter qu’à son exercice de la sémantique.

[9]. Idem note précédente.

[10]. Cf. Gegenwunschträume, in Traumdeutung, G. W., II, pp. 156-157 et pp. 163-164. Trad. anglaise, Standard édition, IV, p. 151 et pp. 157-158. Trad. franç., éd. Alcan, p. 110 et p. 146.

[11]. Cf. Oberndorf (C. I.), Unsatisfactory results of psychoanalytic therapy, Psychoanalytic Quarterly, 19, 393-407.

[12] Cf. entre autres : Do Kamo, de Maurice Leenhardt, chap. IX, et X.

[13] Jules H. Massermann, Language, behavior and dynamic psychiatry, in Intern. Journal of Psychan., 1944, 1 et 2, pp. 1-8.

[14]. Aphorisme de Lichtenberg : « Un fou qui s’imagine être un prince ne diffère du prince qui l’est en fait, que parce que celui-ci est un prince négatif, tandis que celui-là est un fou négatif. Considérés sans leur signe, ils sont semblables ».

[15]. Pour obtenir immédiatement la confirmation subjective de cette remarque de Hegel, il suffit d’avoir vu, dans l’épidémie récente, un lapin aveugle au milieu d’une route, érigeant vers le soleil couchant le vide de sa vision changée en regard : il est humain jusqu’au tragique.

[16]. Les lignes supra et infra montrent l’acception que nous donnons à ce terme.

[17] L’erreur de Reich, sur laquelle nous reviendrons, lui a fait prendre des armoiries pour une armure.

[18]. Cf. Claude Lévi-Strauss Language and the analysis of social laws, in American anthropologist, vol. 53, n° 2, april-june 1951, pp. 155-163.

[19]. Cf. sur l’hypothèse galiléenne et sur l’horloge de Huyghens : An experiment in measurement, par Alexandre Koyré, in Proceedings of American philosophical Society, vol. 97, avril 1953.

[20]. Il s’agit de l’enseignement d’Abhinavagupta, au Xe siècle. Cf. l’ouvrage du Dr Kanti Chandra Pandey : Indian esthetics, in Chowkamba Sanskrit series, Studies, vol. II, Bénarès, 1950.

[21]. Ernst Kris, Ego psychology and interpretation, Psychoanalytic Quarterly, XX, n° 1, January 1951, pp. 15-29, cf. le passage cité pp. 27-28.

[22]. Ceci à l’usage de qui peut l’entendre encore, après avoir été chercher dans le Littré la justification d’une théorie qui fait de la parole une « action à côté », par la traduction qu’il donne en effet du grec parabolê (mais pourquoi pas « action vers » ?) sans y avoir du même coup remarqué que si ce mot toutefois désigne ce qu’il veut dire, c’est en raison de l’usage sermonnaire qui réserve le mot verbe, depuis le Xe siècle, au Logos incarné.

[23]. À chaque langage, sa forme de transmission, et la légitimité de telles recherches étant fondée sur leur réussite, il n’est pas interdit d’en faire un usage moralisant. Considérons, par exemple, la sentence que nous avons épinglée en épigraphe à notre préface. Son style, d’être embarrassé de redondances vous paraîtra peut-être plat. Mais que vous l’en allégiez, et sa hardiesse s’offrira à l’enthousiasme qu’elle mérite.

Oyez :

« Parfaupe ouclaspa nannanbryle anaphi ologi psysoscline ixispad anlana – égniakune n’rbiol’ ô blijouter têtumaine ennouconç’… ».

Voici dégagée enfin la pureté de son message. Le sens y relève la tête, l’aveu de l’être s’y dessine et notre esprit vainqueur lègue au futur son empreinte immortelle.

[24]. Edward Glover, The therapeutic effect of inexact interpretation ; a contribution to the theory of suggestion, Int. J. Psa., XII, p. 4.

[25]. Robert Fliess, Silence and verbalization. A supplement to the theory of the « analytic rule », Int. J. Psa, XXX, p. 1.

[26]. Équivalent pour nous ici du terme Zwangsbefürchtung qu’il faut décomposer sans rien perdre des ressources sémantiques de la langue allemande.

[27]. On désigne, sous ce terme, la coutume d’origine celtique et encore en usage dans certaines sectes bibliques en Amérique, qui permet aux fiancés, et même à l’hôte de passage conjoint à la jeune fille de la maison, de coucher ensemble dans le même lit, à la condition qu’ils gardent leurs vêtements. Le mot tire son sens de ce que la jeune fille y est ordinairement empaquetée dans des draps.

(Quincey en parle. Cf. aussi le livre d’Aurand le Jeune sur cette pratique dans la secte des Amish.)

Ainsi le mythe de Tristan et Yseut, voire le complexe qu’il représente, parrainerait désormais le psychanalyste dans sa quête de l’âme promise à des épousailles mystifiantes par la voie de l’exténuation de ses fantasmes instinctuels.

[28]. Car c’est là la traduction correcte des deux termes qu’on a traduits, avec cette infaillibilité dans le contresens que nous avons déjà signalée, par « analyse terminée et analyse interminable ».

[29]. Cf. Aulu-Gelle, Nuits attiques, II, 4 : « Dans un procès, quand il s’agit de savoir qui sera chargé de l’accusation, et que deux ou plusieurs personnes demandent à se faire inscrire pour ce ministère, le jugement par lequel le tribunal nomme l’accusateur s’appelle divination… Ce mot vient de ce que l’accusateur et l’accusé étant deux choses corrélatives, et qui ne peuvent subsister l’un sans l’autre, et l’espèce de jugement dont il s’agit ici présentant un accusé sans accusateur, il faut recourir à la divination pour trouver ce que la cause ne donne pas, ce qu’elle laisse encore inconnu, c’est-à-dire l’accusateur ».

[30] C’est la forme appelée Laksanalaksana..

[31] On entend bien qu’il ne s’agit pas ici de ces « dons » qui sont toujours censés faire défaut aux novices, mais d’un don qui leur manque en effet plus souvent qu’à leur tour.