« La chose freudienne » fut publiée dans l’Évolution Psychiatrique, 1956, fascicule I pages 225-252 puis ensuite, avec des modifications en 1966, dans les Écrits.

 

LA CHOSE freudienne

ou

sens du retour à Freud en psychanalyse

 

Amplification d’une conférence prononcée à la clinique

neuro-psychiatrique de vienne le 7 novembre 1955

 

(225)Situation de temps et de lieu de cet exercice.

En ces jours où Vienne, pour se faire entendre à nouveau par la voix de l’Opéra, reprend en une variante pathétique ce qui fut sa mission de toujours en un point de convergence culturelle dont elle sut faire le concert, – je ne crois pas venir hors de saison y évoquer l’élection par quoi elle restera, cette fois à jamais, liée à une révolution de la connaissance à la mesure du nom de Copernic : entendez, le lieu éternel de la découverte de Freud, si l’on peut dire que par elle le centre véritable de l’être humain n’est désormais plus au même endroit que lui assignait toute une tradition humaniste.

Sans doute même pour les prophètes à qui leur pays ne fut pas tout à fait sourd, le moment doit-il venir où s’y observe leur éclipse, ceci fût-il après leur mort. La réserve convient à l’étranger quant aux forces qui mettent en jeu un tel effet de phase.

Aussi bien le retour à Freud dont je me fais ici l’annonciateur se situe-t-il ailleurs : là où l’appelle suffisamment le scandale symbolique que le Df Alfred Winterstein ici présent, a su comme président de la Société psychanalytique de Vienne, relever quand il se consommait, soit à l’inauguration de la plaque mémoriale qui désigne la maison où Freud élabora son œuvre héroïque, et qui n’est pas que ce monument n’ait pas été dédié à Freud par ses concitoyens, (226)mais qu’il ne soit pas dû à l’association internationale de ceux qui vivent de son parrainage.

Défaillance symptomatique, car elle trahit un reniement qui ne vient pas de cette terre où Freud de par sa tradition ne fut qu’un hôte de passage, mais du champ même dont il nous a légué le soin et de ceux à qui il en a confié la garde, je dis du mouvement de la psychanalyse où les choses en sont venues au point que le mot d’ordre d’un retour à Freud signifie un renversement.

Bien des contingences sont nouées dans cette histoire, depuis que le premier son du message freudien a retenti avec ses résonances dans la cloche viennoise pour étendre au loin ses ondes. Celles-ci parurent s’étouffer dans les sourds effondrements du premier conflit mondial. Leur propagation reprit avec l’immense déchirement humain où se fomenta le second, et qui fut leur plus puissant véhicule. Tocsin de la haine et tumulte de la discorde, souffle panique de la guerre, c’est sur leurs battements que nous parvint la voix de Freud, pendant que nous voyons passer la diaspora de ceux qui en étaient les porteurs et que la persécution ne visait pas par hasard. Ce train ne devait plus s’arrêter qu’aux confins de notre monde, pour s’y répercuter là où il n’est pas juste de dire que l’histoire perd son sens puisqu’elle y trouve sa limite, où l’on se tromperait même à croire l’histoire absente, puisque, déjà nouée sur plusieurs siècles, elle n’y est que plus pesante du gouffre que dessine son horizon trop court, mais où elle est niée en une volonté catégorique qui donne leur style aux entreprises : anhistorisme de culture, propre aux États-Unis de l’Amérique du Nord.

C’est cet anhistorisme qui définit l’assimilation requise pour être reconnu dans la société constituée par cette culture. C’est à sa sommation qu’avait à répondre un groupe d’émigrants qui, pour se faire reconnaître, ne pouvaient faire valoir que leur différence, mais dont la fonction supposait l’histoire à son principe, leur discipline étant celle qui avait rétabli le pont unissant l’homme moderne aux mythes antiques. La conjoncture était trop forte, l’occasion trop séduisante pour qu’on n’y cédât pas à la tentation offerte : d’abandonner le principe pour faire reposer la fonction sur la différence. Entendons bien la nature de cette tentation. Elle n’est pas celle de la facilité ni du profit. II est certes plus facile d’effacer les principes d’une doctrine que les stigmates d’une provenance, plus profitable d’asservir sa fonction à la demande, mais ici réduire sa fonction à sa différence, c’est céder à un mirage interne à la fonction même, celui qui la fonde sur cette différence. C’est y faire retour au principe réactionnaire qui recouvre la dualité de celui qui souffre et de celui qui guérit, de l’opposition de celui qui sait à celui qui ignore. Comment ne pas s’excuser de tenir cette opposition pour vraie quand elle est réelle, comment ne pas de là glisser à devenir les managers des âmes dans un contexte social qui en requiert l’office. Le plus corrupteur des conforts est le confort intellectuel, comme la pire corruption est celle du meilleur.

(227)C’est ainsi que le mot de Freud à Jung de la bouche de qui je le tiens, quand invités tous deux de la Clark University, ils arrivèrent en vue du port de New York et de la célèbre statue éclairant l’univers : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste », lui est renvoyé pour sanction d’une hybris dont l’antiphrase et sa noirceur n’éteignent pas le trouble éclat. La Némésis n’a eu, pour prendre au piège son auteur, qu’à le prendre au mot de son mot. Nous pourrions craindre qu’elle n’y ait joint un billet de retour de première classe.

À la vérité, s’il s’est passé quelque chose de tel, nous n’avons à nous en prendre qu’à nous. Car l’Europe paraît plutôt s’être effacée du souci comme du style, sinon de la mémoire de ceux qui en sont sortis, avec le refoulement de leurs mauvais souvenirs.

Nous ne nous plaindrons pas de cet oubli, s’il nous laisse plus libre de vous présenter le dessein d’un retour à Freud, tel que certains se le proposent dans l’enseignement de la Société française de psychanalyse. Ce n’est pas d’un retour du refoulé qu’il s’agit pour nous, mais de prendre appui dans l’antithèse que constitue la phase parcourue depuis la mort de Freud dans le mouvement psychanalytique, pour démontrer ce que la psychanalyse n’est pas, et de chercher avec vous le moyen de remettre en vigueur ce qui n’a cessé de la soutenir dans sa déviation même, à savoir le sens premier que Freud y préservait par sa seule présence et qu’il s’agit ici d’expliciter.

Comment ce sens pourrait-il nous manquer quand il nous est attesté dans l’œuvre la plus claire et la plus organique qui soit ? Et comment pourrait-il nous laisser hésitants quand l’étude de cette œuvre nous montre que ses étapes et ses virages sont commandés par le souci, inflexiblement efficace chez Freud, de le maintenir dans sa rigueur première ?

Textes qui se montrent comparables à ceux-là même que la vénération humaine a revêtu en d’autres temps des plus hauts attributs, en ce qu’ils supportent l’épreuve de cette discipline du commentaire, dont on retrouve la vertu à s’en servir selon la tradition non pas seulement pour replacer une parole dans le contexte de son temps, mais pour mesurer si la réponse qu’elle apporte aux questions qu’elle pose, est ou non dépassée par la réponse qu’on y trouve aux questions de l’actuel.

Vous apprendrai-je quelque chose, à vous dire que ces textes auxquels je consacre depuis quatre ans un séminaire de deux heures tous les mercredis de novembre à juillet, sans en avoir encore mis en œuvre plus du quart, si tant est que mon commentaire suppose leur ensemble, – nous ont donné à moi comme à ceux qui m’y suivent, la surprise de véritables découvertes ? Elles vont de concepts restés inexploités à des détails cliniques laissés à la trouvaille de notre exploration et qui témoignent de combien le champ dont Freud a fait l’expérience, dépassait les avenues qu’il s’est chargé de nous y ménager, et à quel point son observation qui donne parfois l’impression d’être exhaustive, (228)était peu asservie à ce qu’il avait à démontrer. Qui n’a pas été ému parmi les techniciens de disciplines étrangères à l’analyse que j’ai conduit à lire ces textes, de cette recherche en action : que ce soit celle qu’il nous fait suivre dans la Traumdeutung, dans l’observation de l’Homme aux loups ou dans l’Au-delà du principe du plaisir ? Quel exercice à former des esprits, et quel message à y prêter sa voix ! Quel contrôle aussi de la valeur méthodique de cette formation et de l’effet de vérité de ce message, quand les élèves à qui vous les transmettez, vous apportent le témoignage d’une transformation survenue parfois du jour au lendemain de leur pratique, devenue plus simple et plus efficace avant même qu’elle leur devienne plus transparente. Je ne saurais vous rendre un compte extensif de ce travail dans la causerie que je dois à l’amabilité de M. le Professeur Hoff de vous faire en ce lieu de haute mémoire, à l’accord de mes vues avec celle du Dr Dozent Arnold d’avoir eu l’idée de la produire maintenant devant vous, à mes relations excellentes et déjà datées avec M. Igor Caruso de savoir quel accueil elle rencontrerait à Vienne.

Mais je ne puis oublier aussi les auditeurs que je dois à la complaisance de M. Susini, directeur de notre Institut français à Vienne. Et c’est pourquoi au moment d’en venir au sens de ce retour à Freud dont je fais profession ici, il me faut me demander si, pour moins préparés qu’ils soient que les spécialistes à m’entendre, je ne risque pas de les décevoir.

L’adversaire.

Je suis sûr ici de ma réponse : – Absolument pas, si ce que je vais dire est bien comme il doit être. Le sens d’un retour à Freud, c’est un retour au sens de Freud. Et le sens de ce qu’a dit Freud, peut être communiqué à quiconque parce que, même adressé à tous, chacun y sera intéressé : un mot suffira pour le faire sentir, la découverte de Freud met en question la vérité, et il n’est personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité.

Avouez que voilà un propos bien étrange que de vous jeter à la tête ce mot qui passe presque pour mal famé, d’être proscrit des bonnes compagnies. Je demande pourtant s’il n’est pas inscrit au cœur même de la pratique analytique, puisque aussi bien celle-ci toujours refait la découverte du pouvoir de la vérité en nous et jusqu’en notre chair.

En quoi l’inconscient serait-il en effet plus digne d’être reconnu que les défenses qui s’y opposent dans le sujet avec un succès qui les fait apparaître non moins réelles ? Je ne relève pas ici le commerce de la pacotille nietzschéenne du mensonge de la vie, ni ne m’émerveille qu’on croie croire, ni n’accepte qu’il suffise qu’on le veuille bien pour vouloir. Mais je demande d’où provient cette paix qui s’établit à reconnaître la tendance inconsciente, si elle n’est pas plus vraie que ce qui la contraignait dans le conflit ? Aussi bien n’est-ce pas que cette paix depuis quelque temps ne s’avère vite être une paix manquée, puisque non contents d’avoir reconnu comme inconsciente les défenses à attribuer au moi, les psychanalyste en identifient de plus en plus les mécanismes, (229)déplacement quant à l’objet, renversement contre le sujet, régression de la forme, à la dynamique même que Freud avait analysée dans la tendance, laquelle ainsi semble s’y continuer à un changement de signe près. Le comble n’est-il pas atteint quand on admet que la pulsion elle-même puisse être amenée par la défense à la conscience pour éviter que le sujet s’y reconnaisse ?

Encore me sers-je pour traduire l’exposé de ces mystères en un discours cohérent, de mots qui malgré moi y rétablissent la dualité qui les soutient. Mais ce n’est pas que les arbres du cheminement technique cachent la forêt de la théorie que je déplore, c’est qu’il s’en faille de si peu qu’on ne se croie dans la forêt de Bondy, exactement de ceci qui s’esquive derrière chaque arbre, qu’il doit y avoir des arbres plus vrais que les autres, ou, si vous voulez, que tous les arbres ne sont pas des bandits. Faute de quoi l’on demanderait où sont les bandits qui ne sont pas des arbres. Ce peu donc dont il va de tout en l’occasion, peut-être mérite-t-il qu’on s’en explique ? Cette vérité sans quoi il n’y a plus moyen de discerner le visage du masque, et hors laquelle il apparaît n’y avoir pas d’autre monstre que le labyrinthe lui-même, quelle est-elle ? Autrement dit, en quoi se distinguent-ils entre eux en vérité, s’ils sont tous d’une égale réalité ?

Ici les gros sabots s’avancent pour chausser les pattes de colombe sur lesquelles, on le sait, la vérité se porte, et engloutir à l’occasion l’oiseau avec : notre critère, s’écrie t on, est simplement économique, idéologue que vous êtes. Tous les arrangements de la réalité ne sont pas également économiques. Mais au point où la vérité s’est déjà portée, l’oiseau s’échappe et sort indemne avec notre question : – Économiques pour qui ?

Cette fois l’affaire va trop loin. L’adversaire ricane : « On voit ce que c’est. Monsieur donne dans la philosophie. Dans un moment, entrée de Platon et de Hegel. Ces signatures nous suffisent. Ce qu’elles avalisent est à mettre au panier, et quand même, comme vous l’avez dit, cela concernerait-il tout le monde, cela n’intéresse pas les spécialistes que nous sommes. Ça ne trouve même pas à se classer dans notre documentation ».

Vous pensez que je raille en ce discours. Nullement, j’y souscris.

Si Freud n’a pas apporté autre chose à la connaissance de l’homme que cette vérité qu’il y a du véritable, il n’y a pas de découverte freudienne. Freud prend place alors, dans la lignée des moralistes en qui s’incarne une tradition d’analyse humaniste, voie lactée au ciel de la culture européenne où Baltasar Gracián et La Rochefoucauld font figure d’étoiles de première grandeur et Nietzsche d’une nova aussi fulgurante que vite rentrée dans les ténèbres. Dernier venu d’entre eux et comme eux stimulé sans doute par un souci proprement chrétien de l’authenticité du mouvement de l’âme, Freud a su précipiter toute une casuistique en une carte de tendre où l’on n’a que faire d’une orientation pour les offices auxquels on la destine. Son objectivité est en effet strictement (230)liée à la situation analytique, laquelle entre les quatre murs qui limitent son champ, se passe fort bien qu’on sache où est le nord puisqu’on l’y confond avec l’axe long du divan, tenu pour dirigé vers la personne de l’analyste. La psychanalyse est la science des mirages qui s’établissent dans ce champ. Expérience unique, au demeurant assez abjecte, mais qui ne saurait être trop recommandée à ceux qui veulent s’introduire au principe des folies de l’homme, car, pour se montrer parente de toute une gamme d’aliénations, elles les éclaire.

Ce langage est modéré, ce n’est pas moi qui l’invente. On a pu entendre un zélote d’une psychanalyse prétendue classique définir celle-ci comme une expérience dont le privilège est strictement lié aux formes qui règlent sa pratique et qu’on ne saurait changer d’une ligne, parce qu’obtenues par un miracle du hasard, elles détiennent l’accès à une réalité transcendante aux aspects de l’histoire, et où le goût de l’ordre et l’amour du beau par exemple ont leur fondement permanent : à savoir les objets de la relation préœdipienne, merde et cornes au cul.

Cette position ne saurait être réfutée puisque les règles s’y justifient par leurs issues, lesquelles sont tenues pour probantes du bien-fondé des règles. Pourtant nos questions se reprennent à pulluler. Comment ce prodigieux hasard s’est-il produit ? D’où vient cette contradiction entre le mic-mac préœdipien où se réduit la relation analytique pour nos modernes, et le fait que Freud ne s’en trouvait satisfait qu’il ne l’eût ramenée à la position de l’Œdipe ? Comment la sorte d’osculation en serre chaude où confine ce new-look de l’expérience, peut-elle être le dernier terme d’un progrès qui paraissait au départ ouvrir des voies multipliées entre tous les champs de la création, – ou la même question posée à l’envers ? Si les objets décelés en cette fermentation élective ont été ainsi découverts par une autre voie que la psychologie expérimentale, celle-ci est-elle habilitée à les retrouver par ses procédés ?

Les réponses que nous obtiendrons des intéressés ne laissent pas de doute. Le moteur de l’expérience, même motivé en leurs termes, ne saurait être seulement cette vérité de mirage qui se réduit au mirage de la vérité. Tout est parti d’une vérité particulière, d’un dévoilement qui a fait que la réalité n’est plus pour nous telle qu’elle était avant, et c’est là ce qui continue à accrocher au vif des choses humaines la cacophonie insensée de la théorie, comme à empêcher la pratique de se dégrader au niveau des malheureux qui n’arrivent pas à s’en sortir (entendez que j’emploie ce terme pour en exclure les cyniques).

Une vérité, s’il faut le dire, n’est pas facile à reconnaître, après qu’elle a été une fois reçue. Non qu’il n’y ait des vérités établies, mais elles se confondent alors si facilement avec la réalité qui les entoure, que pour les en distinguer on n’a longtemps trouvé d’autre artifice que de les marquer du signe de l’esprit, et pour leur rendre hommage, de les tenir pour venues d’un autre monde. Ce (231)n’est pas tout de mettre au compte d’une sorte d’aveuglement de l’homme, le fait que la vérité ne soit jamais pour lui si belle fille qu’au moment où la lumière élevée par son bras dans l’emblème proverbial, la surprend nue. Et il faut faire un peu la bête pour feindre de ne rien savoir de ce qu’il en advient après. Mais la stupidité demeure d’une franchise taurine à se demander où l’on pouvait bien la chercher avant, l’emblème n’y aidant guère à indiquer le puits, lieu malséant voire malodorant, plutôt que l’écrin où toute forme précieuse doit se conserver intacte.

La chose parle d’elle-même.

Mais voici que la vérité dans la bouche de Freud prend ladite bête aux cornes : « Je suis donc pour vous l’énigme de celle qui se dérobe aussitôt qu’apparue, hommes qui tant vous entendez à me dissimuler sous les oripeaux de vos convenances. Je n’en admets pas moins que votre embarras soit sincère, car même quand vous vous faites mes hérauts, vous ne valez pas plus à porter mes couleurs que ces habits qui sont les vôtres et pareils à vous-mêmes, fantômes que vous êtes. Où vais-je donc passée en vous, où étais-je avant ce passage ? Peut-être un jour vous le dirai-je ? Mais pour que vous me trouviez où je suis, je vais vous apprendre à quel signe me reconnaître. Hommes, écoutez, je vous en donne le secret. Moi la vérité, je parle.

« Faut-il vous faire remarquer que vous ne le saviez pas encore. Quelques-uns certes parmi vous, qui s’autorisaient d’être mes amants, sans doute en raison du principe qu’en ces sortes de vantardises on n’est jamais si bien servi que par soi-même, avaient posé de façon ambiguë et non sans que la maladresse n’apparût de l’amour-propre qui les y intéressait, que les erreurs de la philosophie, entendez les leurs, ne pouvaient subsister que de mes subsides. À force d’étreindre pourtant ces filles de leur pensée, ils finirent par les trouver aussi fades qu’elles étaient vaines, et se remirent à frayer avec les opinions vulgaires selon les mœurs des anciens sages qui savaient mettre ces dernières à leur rang, conteuses ou plaideuses, artificieuses, voire menteuses, mais aussi les chercher à leur place, au foyer et au forum, à la forge ou à la foire. Ils s’aperçurent alors qu’à n’être pas mes parasites, celles-ci semblaient me servir bien plus, qui sait même ? être ma milice, les agents secrets de ma puissance. Plusieurs cas observés au jeu de pigeon-vole, de mues soudaines d’erreurs en vérité, qui ne semblaient rien devoir qu’à l’effet de la persévérance, les mirent sur la voie de cette découverte. Le discours de l’erreur, son articulation en acte, pouvait témoigner de la vérité contre l’évidence elle-même. C’est alors que l’un d’eux tenta de faire passer au rang des objets dignes d’étude la ruse de la raison. Il était malheureusement professeur, et vous fûtes trop heureux de retourner contre ses propos les oreilles d’âne dont on vous coiffait à l’école et qui depuis font usage de cornets à ceux des vôtres dont la feuille est un peu dure. Restez-en donc à votre vague sens de l’histoire et laissez les habiles fonder sur la garantie de ma firme à venir le marché mondial du mensonge, le (232)commerce de la guerre totale et la nouvelle loi de l’autocritique. Si la raison est si rusée que Hegel l’a dit, elle fera bien sans vous son ouvrage.

« Mais vous n’avez pas pour autant rendues désuètes ni sans terme vos échéances à mon endroit. C’est d’après hier et d’avant demain qu’elles sont datées. Et il importe peu que vous vous ruiez en avant pour leur faire honneur ou pour vous y soustraire, car c’est par derrière qu’elles vous saisiront dans les deux cas. Que vous me fuyiez dans la tromperie ou pensiez me rattraper dans l’erreur, je vous rejoins dans la méprise contre laquelle vous êtes sans refuge. Là où la parole la plus caulte montre un léger trébuchement, c’est à sa perfidie qu’elle manque, je le publie maintenant, et ce sera dès lors un peu plus coton de faire comme si de rien n’était, dans la société bonne ou mauvaise. Mais nul besoin de vous fatiguer à mieux vous surveiller. Quand même les juridictions conjointes de la politesse et de la politique, décréteraient non recevable tout ce qui se réclamerait de moi à se présenter de façon si illicite, vous n’en seriez pas quittes pour si peu, car l’intention la plus innocente se déconcerte à ne pouvoir plus taire que ses actes manqués sont les plus réussis et que son échec récompense son vœu le plus secret. Au reste n’est-ce pas assez pour juger de votre défaite, de me voir m’évader d’abord du donjon de la forteresse où vous croyez le plus sûrement me retenir, en me situant non pas en vous, mais dans l’être lui-même. Je vagabonde dans ce que vous tenez pour être le moins vrai par essence : dans le rêve, dans le défi au sens de la pointe la plus gongorique et le nonsense du calembour le plus grotesque, dans le hasard, et non pas dans sa loi, mais dans sa contingence, et je ne procède jamais plus sûrement à changer la face du monde qu’à lui donner le profil du nez de Cléopâtre.

« Vous pouvez donc réduire le trafic sur les voies que vous vous épuisâtes à faire rayonner de la conscience, et qui faisaient l’orgueil du moi, couronné par Fichte des insignes de sa transcendance. Le commerce au long cours de la vérité ne passe plus par la pensée : chose étrange, il semble que ce soit désormais par les choses : rébus, c’est par vous que je communique, comme Freud le formule à la fin du premier paragraphe du sixième chapitre, consacré au travail du rêve, de son travail sur le rêve et sur ce que le rêve veut dire.

« Mais vous allez là prendre garde : la peine qu’a eue celui-ci à devenir professeur, lui épargnera peut-être votre négligence, sinon votre égarement, dit la vérité. Entendez bien ce qu’il a dit, et, comme il l’a dit de moi la vérité qui parle, le mieux pour le bien saisir est de le prendre au pied da la lettre. Sans doute ici les choses sont mes signes, mais je vous le redis, signes de ma parole. Le nez de Cléopâtre, s’il a changé le cours du monde, c’est d’être entré dans son discours, car pour le changer long ou court, il a suffi mais il fallait qu’il fût un nez parlant.

« Mais c’est du vôtre maintenant qu’il va falloir vous servir, bien qu’à des fins plus naturelles. Qu’un flair plus sûr que toutes vos catégories vous guide (233)dans la course où je vous provoque : car si la ruse de la raison, si dédaigneuse qu’elle fût de vous, restait ouverte à votre foi, je serai, moi la vérité, contre vous la grande trompeuse, puisque ce n’est pas seulement par la fausseté que passent mes voies, mais par la faille trop étroite à trouver au défaut de la feinte et par la nuée sans accès du rêve, par la fascination sans motif du médiocre et l’impasse séduisante de l’absurdité. Cherchez, chiens que vous devenez à m’entendre, limiers que Sophocle a préféré lancer sur les traces hermétiques du voleur d’Apollon qu’aux trousses sanglantes d’Œdipe, sûr qu’il était de trouver avec lui au rendez-vous sinistre de Colone l’heure de la vérité. Entrez en lice à mon appel et hurlez à ma voix. Déjà vous voilà perdus, je me démens, je vous défie, je me défile : vous dites que je me défends ».

Parade.

Le retour aux ténèbres que nous tenons pour attendu à ce moment, donne le signal d’une murder party engagée par l’interdiction à quiconque de sortir, puisque chacun dès lors peut cacher la vérité sous sa robe, voire, comme en la fiction galante des « bijoux indiscrets », dans son ventre. La question générale est : qui parle ? et elle n’est pas sans pertinence. Malheureusement les réponses sont un peu précipitées. La libido est d’abord accusée, ce qui nous porte dans la direction des bijoux, mais il faut bien s’apercevoir que le moi lui-même, s’il apporte des entraves à la libido en mal de se satisfaire, est parfois l’objet de ses entreprises. On sent là-dessus qu’il va s’effondrer d’une minute à l’autre, quand un fracas de débris de verre apprend à tous que c’est à la grande glace du salon que l’accident vient d’arriver, le golem du narcissisme, évoqué en toute hâte pour lui porter assistance, ayant fait par là son entrée. Le moi dès lors est généralement tenu pour l’assassin, à moins que ce ne soit pour la victime, moyennant quoi les rayons divins du bon président Schreber commencent à déployer leur filet sur le monde, et le sabbat des instincts se complique sérieusement.

La comédie que je suspends ici au début de son second acte est plus bienveillante qu’on ne croit, puisque, faisant porter sur un drame de la connaissance la bouffonnerie qui n’appartient qu’à ceux qui le jouent sans le comprendre, elle restitue à ceux-ci l’authenticité d’où ils déchurent toujours plus.

Mais si une métaphore plus grave convient au protagoniste, c’est celle qui nous montrerait en Freud un Actéon perpétuellement lâché par des chiens dès l’abord dépistés, et qu’il s’acharne à relancer à sa poursuite, sans pouvoir ralentir la course où seule sa passion pour la déesse le mène. Le mène si loin qu’il ne peut s’arrêter qu’aux grottes où la Diane chtonienne dans l’ombre humide qui les confond avec le gîte emblématique de la vérité, offre à sa soif, avec la nappe égale de la mort, la limite quasi mystique du discours le plus rationnel qui ait été au monde, pour que nous y reconnaissions le lieu où le symbole se substitue à la mort pour s’emparer de la première boursouflure de la vie.

(234)Cette limite et ce lieu, on le sait, sont loin encore d’être atteints pour ses disciples, si tant est qu’ils ne refusent pas de l’y suivre, et l’Actéon donc qui ici est dépecé, n’est pas Freud, mais bien chaque analyste à la mesure de la passion qui l’enflamma et qui a fait, selon la signification qu’un Giordano Bruno dans ses Fureurs héroïques sut tirer de ce mythe, de lui la proie des chiens de ses pensées.

Pour mesurer ce déchirement, il faut entendre les clameurs irrépressibles qui s’élèvent des meilleurs comme des pires, à tenter de les ramener au départ de la chasse, avec les mots que la vérité nous y donna pour viatique : « je parle », pour enchaîner : « il n’est parole que de langage ». Ils couvrent aussitôt la suite.

« Logomachie ! telle est la strophe d’un côté. Que faites-vous du préverbal, du geste et de la mimique, du ton, de l’air de la chanson, de l’humeur et du con-tact af-fec-tif ? ». À quoi d’autres non moins animés donnent l’antistrophe : « Tout est langage : langage que mon cœur qui bat plus fort quand la venette me saisit, et si ma patiente défaille au vrombissement d’un avion à son zénith, c’est pour dire le souvenir qu’elle a gardé du dernier bombardement ». – « Oui, aigle de la pensée, et quand la forme de ton semblant mécanique surgit dans l’ovale éclairé dans la nuit par le pinceau du projecteur, c’est la réponse du ciel ».

On ne contestait pourtant, à s’essayer à ces prémisses, l’usage d’aucune forme de communication à quoi quiconque pût recourir en ses exploits, ni les signaux, ni les images, et fonds ni forme, aucun non plus qu’aucune, ce fonds fût-il un fonds de sympathie, et la vertu n’étant pas discutée d’aucune bonne forme.

On se prenait seulement à répéter après Freud le mot de sa découverte : ça parle, et là sans doute où l’on s’y attendait le moins, là où ça souffre. S’il fut un temps où il suffisait pour y répondre d’écouter ce que ça disait, (car à l’entendre la réponse y est déjà), tenons donc que les grands des origines, les géants du fauteuil furent frappés de la malédiction promise aux audaces titanesques, ou que leurs sièges cessèrent d’être conducteurs de la bonne parole dont ils se trouvaient investis à s’y asseoir ci-devant. Quoi qu’il en soit, depuis, entre le psychanalyste et la psychanalyse, on multiplie les rencontres dans l’espoir que l’Athénien s’atteigne avec l’Athéna sortie couverte de ses armes du cerveau de Freud. Dirai-je le sort jaloux, toujours pareil, qui contraria ces rendez-vous : sous le masque où chacun venait au devant de sa chacune, hélas ! trois fois hélas ! et cri d’horreur à y penser, une autre ayant pris la place d’elle, celui qui était là, non plus n’était pas lui.

Revenons donc posément à épeler avec la vérité ce qu’elle a dit d’elle-même. La vérité a dit : « je parle ». Pour que nous reconnaissions ce « je » à ce qu’il parle, peut-être n’était-ce pas sur le « je » qu’il fallait nous jeter, mais aux arêtes du parler que nous devions nous arrêter. « Il n’est parole (235)que de langage » nous rappelle que le langage est un ordre que des lois constituent, desquelles nous pourrions apprendre au moins ce qu’elles excluent. Par exemple que le langage, c’est différent de l’expression naturelle et que ce n’est pas non plus un code ; que ça ne se confond pas avec l’information, collez-vous-y pour le savoir à la cybernétique ; et que c’est si peu réductible à une superstructure qu’on vit le matérialisme lui-même s’alarmer de cette hérésie, bulle de Staline à voir ici.

Si vous voulez en savoir plus, lisez Saussure, et comme un clocher peut cacher même le soleil, je précise qu’il ne s’agit pas de la signature qu’on rencontre en psychanalyse, mais de Ferdinand, qu’on peut dire le fondateur de la linguistique moderne.

 

 

 

Ordre de la chose.

Un psychanalyste doit aisément s’y introduire à la distinction fondamentale du signifiant et du signifié, et commencer à l’exercer avec les deux réseaux qu’ils organisent dans des dimensions différentes.

Le premier réseau, du signifiant, est la structure synchronique du matériel du langage en tant que chaque élément y prend son emploi exact d’être différent des autres ; tel est le principe de répartition qui règle seul la fonction des éléments de la langue à ses différents niveaux, depuis le couple d’opposition phonématique jusqu’aux locutions composées dont c’est la tâche de la plus moderne recherche que de dégager les formes stables.

Le second réseau, du signifié, est l’ensemble diachronique des discours concrètement prononcés, lequel réagit historiquement sur le premier, de même que la structure de celui-ci commande les voies du second. Ici ce qui domine, c’est l’unité de signification laquelle s’avère ne jamais se résoudre en une pure indication du réel, mais toujours renvoyer à une autre signification. C’est-à-dire que si les significations saisissent les choses, c’est seulement à constituer leur ensemble en l’enveloppant dans le signifiant, et que si leur trame recouvre cet ensemble toujours assez pour le déborder, c’est que le signifiant dans son ensemble n’est signification de rien. Ce qui confirme que le langage n’est jamais signal, mais mouvement dialectique.

On peut, rien qu’en partant de là, remarquer que toute dénonciation verbale d’un désordre participe du désordre contre quoi elle réclame, en ceci que le désordre s’est installé par son discours. Hegel, dans sa dialectique de la belle âme, avait déjà montré que cette remarque n’est tautologique qu’à méconnaître l’effet tauto-ontique où elle s’enracine, c’est-à-dire que l’être est premier du désordre de quoi la belle âme vit en tous les sens (y compris le sens économique) qu’on peut trouver au terme : de quoi vivre, et qu’à dénoncer le désordre, la belle âme ne procède qu’à la médiation encore méconnue d’elle de la conduite par quoi elle en subsiste.

Cette dialectique ne semblait pas pouvoir pénétrer au delà du délire de la présomption à quoi Hegel l’appliquait, c’est-à-dire au delà du piège offert (236)par le mirage de la conscience au « je », infatué de son sentiment et l’y assumant en tant que « loi du cœur ».

Mais précisément le « je » que Hegel met en cause est un être légal, et comme tel plus concret que l’être réel où l’on avait cherché jusque là à le fonder par abstraction, comme il apparaît aussitôt à reconnaître que cet être implique un état-civil et un état-comptable.

Il était réservé à Freud de démontrer que c’est dans cet être légal que certains désordres manifestés par l’homme dans son être réel, c’est-à-dire dans son organisme fonctionnant comme totalité sans qu’on y puisse saisir leur relation, trouvaient enfin leur répondant. Et il en expliquait la possibilité par la béance congénitale que présente l’être réel de l’homme dans ses relations naturelles, et par la reprise à un usage parfois idéographique, mais aussi bien phonétique voire grammatical, des éléments imaginaires qui apparaissent morcelés dans cette béance. Les aperçus qui en résultèrent aussitôt sur l’omniprésence de la fonction symbolique dans l’être humain rendirent immédiatement sensibles à l’intuition ce qui caractérise la position du sujet parlant dans la société, ou encore ce qui distingue la société humaine des sociétés animales : à savoir que l’individu y est pris à titre d’unité dans une séquence d’échanges plus ou moins circulaires (soit : à échéances plus ou moins longues) selon les lois d’une combinatoire du don dont le principe lui échappe et qui est sans rapport immédiat, ni même direct, semblent nous dire les ethnologues, avec ses besoins.

Le conflit d’ordre, quoi qu’il en soit, est chez l’individu patent, et vu la profondeur où le pénètre l’ordre symbolique, peut retentir jusqu’à des limites que l’on recule un peu plus chaque jour dans l’organique. La psychanalyse n’est rien d’autre que la reconnaissance de la chaîne symbolique où ces effets s’ordonnent, parce que c’est le seul moyen pour que la vérité qu’ils symbolisent, vienne à se faire reconnaître, ce qui n’abolit pas pour autant tout conflit, mais en transfère la charge au sujet qui peut faire valoir cette vérité dans la lutte.

Les seuls termes où nous formulons cette fin, laissent assez pressentir que l’analyse ne débouche pas dans une éthique individualiste. Mais sa pratique dans la sphère américaine s’est ravalée si sommairement à un moyen d’obtenir le « success » et à un mode d’exigence de la « happiness » qu’il convient de préciser que c’est là le reniement de la psychanalyse, celui qui résulte chez trop de ses tenants du fait pur et radical qu’ils n’ont jamais rien voulu savoir de la découverte freudienne et qu’ils n’en sauront jamais rien, même au sens du refoulement : car il s’agit en cet effet du mécanisme de la méconnaissance systématique en ce qu’il simule le délire, même dans ses formes de groupe.

(237)Une référence plus rigoureuse de l’expérience analytique à la structure générale de la sémantique où elle a ses racines, eût pourtant permis de les convaincre avant d’avoir à les vaincre.

Car ce sujet dont nous parlions à l’instant comme du légataire de la vérité reconnue, n’est justement pas le moi perceptible dans les données plus ou moins immédiates de la jouissance consciente ou de l’aliénation laborieuse. Cette distinction de fait est la même qui se retrouve dans l’a de l’inconscient freudien en tant qu’il est séparé par un abîme des fonctions préconscientes, à l’v du testament de Freud en la 31e de ses Neue Vorlesungen : « Wo Es war, soll Ich werden ».

Formule éblouissante en sa brièveté et si coextensive à la propriété des significations où elle renvoie que les signifiants y prennent le poids d’une parole consécratoire.

Analysons-les dès lors. Contrairement à la forme que ne peut éviter la traduction anglaise : « Where the id was, there the ego shall be », Freud n’a pas dit : das Es, ni : das Ich, comme il le fait habituellement pour désigner ces instances où il a ordonné alors depuis dix ans sa nouvelle topique, et ceci, vu la rigueur inflexible de son style, donne à leur emploi dans cette sentence un accent particulier. De toutes façons sans même avoir à confirmer par la critique interne de l’œuvre de Freud qu’il a bien écrit Das Ich und das Es pour maintenir cette distinction fondamentale entre le sujet véritable de l’inconscient et le moi comme constitué en son noyau par une série d’identifications aliénantes, – il apparaît ici que c’est au lieu : Wo, où Es, sujet dépourvu d’aucun das ou autre article objectivant, war, était, c’est d’un lieu d’être qu’il s’agit, et qu’en ce lieu : soll, c’est un devoir au sens moral qui là s’annonce, comme le confirme l’unique phrase qui succède à celle-ci pour clore le chapitre[1], Ich, je, dois-je (comme on annonçait : ce suis-je, avant qu’on dise : c’est moi), werden, devenir, c’est-à-dire non pas survenir, ni même advenir, mais venir au jour de ce lieu même en tant qu’il est lieu d’être.

C’est ainsi que nous consentirions contre les principes d’économie significative qui doivent dominer une traduction, à forcer un peu en français les formes du signifiant pour les aligner au poids que l’allemand reçoit mieux ici d’une signification encore rebelle, et pour cela de nous servir de l’homophonie du es allemand avec l’initiale du mot : sujet. Du même pas en viendrons-nous à une indulgence au moins momentanée pour la traduction première qui fut donnée du mot es par le soi, le ça qui lui fut préféré non sans motif ne nous paraissant pas beaucoup plus adéquat, puisque c’est au das allemand de : was ist das ? qu’il répond dans das ist, c’est. Ainsi le (238)c’ élidé qui va apparaître si nous nous en tenons à l’équivalence reçue, nous suggère-t-il la production d’un verbe : s’être, où s’exprimerait le mode de la subjectivité absolue, en tant que Freud l’a proprement découverte dans son excentricité radicale : « Là où c’était, peut-on dire, là où s’était, voudrions-nous faire qu’on entendît, c’est mon devoir que je vienne à être [2] ».

Vous entendez bien que ce n’est pas dans une conception grammaticale des fonctions où ils apparaissent, qu’il s’agit d’analyser si et comment le je et le moi se distinguent et se recouvrent dans chaque sujet particulier.

Ce que la conception linguistique qui doit former le travailleur dans son initiation de base lui apprendra, c’est à attendre du symptôme qu’il fasse la preuve de sa fonction de signifiant, c’est-à-dire de ce par quoi il se distingue de l’indice naturel que le même terme désigne couramment en médecine. Et pour satisfaire à cette exigence méthodique, il s’obligera à reconnaître son emploi conventionnel dans les significations suscitées par le dialogue analytique. (Dialogue dont nous allons tenter de dire la structure). Mais ces significations même, il les tiendra pour ne pouvoir être saisies avec certitude que dans leur contexte, soit dans la séquence que constituent pour chacune la signification qui renvoie à elle et celle à quoi elle renvoie dans le discours analytique.

Ces principes de base entrent aisément en application dans la technique, et en l’éclairant, ils dissipent beaucoup des ambiguïtés qui, pour se maintenir même dans les concepts majeurs du transfert et de la résistance, rendent ruineux l’usage que l’on en fait dans la pratique.

 

 

La résistance aux résistants.

À considérer seulement la résistance dont l’emploi se confond de plus en plus avec celui de la défense, et tout ce qu’elle implique dans ce sens comme manœuvres de réduction dont on peut plus s’aveugler sur la coercition qu’elles exercent, il est bon de rappeler que la première résistance à quoi l’analyse a à faire, c’est celle du discours lui-même en tant qu’il est d’abord discours de l’opinion, et que toute objectivation psychologique s’avérera solidaire de ce discours. C’est en effet ce qui a motivé la simultanéité remarquable avec laquelle les burgraves de l’analyse sont arrivés à un point mort de leur pratique vers les années 1920 : c’est qu’ils en savaient dès lors trop et pas assez, pour en faire reconnaître à leurs patients, qui n’en savaient guère moins, la vérité.

Mais le principe dès lors adopté de la primauté à accorder à l’analyse de la résistance, est loin d’avoir conduit à un développement favorable. Pour la raison que faire passer une opération en première urgence, ne suffit à lui faire atteindre son objectif, si l’on ne sait pas bien en quoi il consiste.

(239)Or c’est précisément vers un renforcement de la position objectivante chez le sujet que l’analyse de la résistance s’est orientée, au point que cette directive s’étale maintenant dans les principes à donner à la conduite d’une cure-type.

Bien loin donc qu’il faille maintenir le sujet dans un état d’observation, il faut qu’on sache qu’à l’y engager, on entre dans le cercle d’un malentendu que rien ne pourra briser dans la cure, pas plus que dans la critique. Toute intervention dans ce sens ne pourrait donc se justifier que d’une fin dialectique, à savoir de démontrer sa valeur d’impasse.

Mais j’irai plus loin et pour dire : vous ne pouvez à la fois procéder vous-même à cette objectivation du sujet et lui parler comme il convient. Et ce pour une raison qui n’est pas seulement qu’on ne peut à la fois, comme dit le proverbe anglais, manger son gâteau et le garder : c’est-à-dire avoir vis-à-vis des mêmes objets deux conduites dont les conséquences s’excluent. Mais pour le motif plus profond qui s’exprime dans la formule qu’on ne peut servir deux maîtres, c’est-à-dire conformer son être à deux actions qui s’orientent en sens contraire.

Car l’objectivation en matière psychologique est soumise dans son principe à une loi de méconnaissance qui régit le sujet non seulement comme observé, mais comme observateur. C’est-à-dire que ce n’est pas de lui que vous avez à lui parler, car il suffit à cette tâche, et ce faisant, ce n’est même pas à vous qu’il parle : si c’est à lui que vous avez à parler, c’est littéralement d’autre chose, c’est-à-dire d’une chose autre que ce dont il s’agit quand il parle de lui, et qui est la chose qui vous parle, chose qui, quoi qu’il dise, lui resterait à jamais inaccessible, si d’être une parole qui s’adresse à vous elle ne pouvait évoquer en vous sa réponse, et si, d’en avoir entendu le message sous cette forme inversée, vous ne pouviez, à le lui retourner, lui donner la double satisfaction de l’avoir reconnu et de lui en faire reconnaître la vérité.

Cette vérité que nous connaissons ainsi ne pouvons-nous donc la connaître ? Adæquatio rei et intellectus, tel se définit le concept de la vérité depuis qu’il y a des penseurs, et qui nous conduisent dans les voies de leur pensée. Un intellect comme le nôtre sera bien à la hauteur de cette chose qui nous parle, voire qui parle en nous, et même à se dérober derrière le discours qui ne dit rien que pour nous faire parler, il ferait beau voir qu’elle ne trouve pas à qui parler.

C’est bien la grâce que je vous souhaite, c’est d’en parler qu’il s’agit maintenant, et la parole est à ceux qui mettent la chose en pratique.

intermède.

Ne vous attendez pourtant à rien de trop ici, car depuis que la chose psychanalytique est devenue chose reçue et que ses servants vont chez la manucure, le ménage qu’ils font s’accommode de sacrifices au bon ton, ce qui pour les idées dont les psychanalystes n’ont jamais eu à revendre, est bien commode : les idées en solde pour tous feront le solde de (240)ce qui manque à chacun. Nous sommes gens assez au fait des choses pour savoir que le chosisme n’est pas bien porté ; et voilà notre pirouette toute trouvée.

Qu’allez-vous chercher autre chose que ce moi que vous distinguez avec défense à nous d’y voir, nous rétorque-t-on. Nous l’objectivons, soit. Quel mal y a-t-il à cela ? Ici c’est à pas de loup que procèdent les souliers fins pour nous porter à la figure le coup de savate que voici : croyez-vous donc que le moi puisse être pris pour une chose, ce n’est pas nous qui mangeons de ce pain-là.

De trente-cinq ans de cohabitation avec le moi sous le toit de la seconde topique freudienne, dont dix de liaison plutôt orageuse, régularisée enfin par le ministère de mademoiselle Anna Freud en un mariage dont le crédit social n’a fait qu’aller en augmentant, au point qu’on m’assure qu’il demandera bientôt à se faire bénir par l’Église, en un mot comme en cent, de l’expérience la plus suivie des psychanalystes, vous ne tirerez rien de plus que ce tiroir.

Il est vrai qu’il est rempli jusqu’au bord de vieilles nouveautés et de nouvelles vieilleries dont l’amas ne laisse pas d’être divertissant. Le moi est une fonction, le moi est une synthèse, une synthèse de fonctions, une fonction de synthèse. Il est autonome ! Celle-là est bien bonne. C’est le dernier fétiche introduit au saint des saints de la pratique qui s’autorise de la supériorité des supérieurs. Il en vaut bien un autre en cet emploi, chacun sachant que pour cette fonction, elle tout à fait réelle, c’est l’objet le plus démodé, le plus sale et le plus repoussant qui fait toujours le mieux l’affaire. Que celui-ci vaille à son inventeur la vénération qu’il recueille là où il est en service, passe encore, mais le plus beau est qu’il lui confère dans des milieux éclairés le prestige d’avoir fait rentrer la psychanalyse dans les lois de la psychologie générale. C’est comme si S. E. l’Aga Khan, non content de recevoir le fameux pesant d’or qui ne lui nuit pas dans l’estime de la société cosmopolite, se voyait décerner le prix Nobel pour avoir distribué en échange à ses zélateurs le règlement détaillé du pari mutuel.

Mais la dernière trouvaille est la meilleure : le moi, comme tout ce que nous manions depuis quelque temps dans les sciences humaines, est une notion o-pé-ra-tion-nelle.

Ici je prends recours auprès de mes auditeurs de ce chosisme naïf qui les maintient si bienséants sur ces bancs à m’écouter malgré le ballet des appels du service, pour qu’ils veuillent bien avec moi stopper cet o-pé.

En quoi cet o-pé distingue-t-il rationnellement ce qu’on fait de la notion du moi en analyse de l’usage courant de toute autre chose, de ce pupitre pour prendre la première qui nous tombe sous la main ? En si peu de chose que je me fais fort de démontrer que les discours qui les concernent, et c’est cela qui est en cause, coïncident point par point.

(241)Car ce pupitre n’est pas moins que le moi, tributaire du signifiant, soit du mot qui portant sa fonction au général auprès du lutrin de mémoire querelleuse et du meuble Tronchin de noble pedigree, fait qu’il n’est pas seulement de l’arbre bûcheronné, menuisé et recollé par l’ébéniste, à des fins de commerce solidaires des modes créatrices de besoins qui en soutiennent la valeur d’échange, sous la condition d’un dosage qui ne l’amène pas trop vite à satisfaire le moins superflu de ces besoins par l’usage dernier où le réduira son usure : nommément comme bois de chauffage.

D’autre part, les significations où renvoie le pupitre, ne le cèdent en rien en dignité à celles que le moi intéresse, et la preuve, c’est qu’elles enveloppent à l’occasion le moi lui-même, si c’est par les fonctions que M. Heinz Hartmann lui attribue qu’un de nos semblables peut devenir notre pupitre : à savoir, maintenir une position convenable à cette intention plus ou moins consentie. Fonction opérationnelle sans doute qui permettra au dit semblable d’échelonner en lui toutes les valeurs possibles de la chose qu’est ce pupitre : depuis la location onéreuse qui maintint et maintient encore la cote du petit bossu de la rue Quincampoix au-dessus des vicissitudes et de la mémoire elle-même du premier grand krach spéculatif des temps modernes, en descendant par tous les offices de commodité familière, d’ameublement de l’espace, de cession vénale ou d’usufruit, jusqu’à l’usage, et pourquoi pas ? on a déjà vu ça, de combustible.

Ce n’est pas tout, car je suis prêt à prêter ma voix au vrai pupitre pour qu’il tienne discours sur son existence qui, tout ustensile qu’elle soit, est individuelle, sur son histoire qui, si radicalement aliénée qu’elle nous paraisse, a laissé des traces mémoriales auxquelles ne manque rien de ce qu’exige l’historien : des-documents-des-textes-des-notes-de-fournisseurs, sur sa destinée même qui, toute inerte qu’elle soit, est dramatique, puisqu’un pupitre est périssable, qu’il a été engendré dans le labeur, qu’il a un sort soumis à des hasards, à des traverses, à des avatars, à des prestiges, voire à des fatalités dont il devient l’intersigne, et qu’il est promis à une fin dont il n’est pas besoin qu’il sache rien pour qu’elle soit la sienne, puisque c’est la fin que l’on sait.

Mais il n’y aurait encore rien que de banal à ce qu’après cette prosopopée, l’un de vous rêve qu’il est ce pupitre doué ou non de la parole, et comme l’interprétation des rêves est maintenant chose connue sinon commune, il n’y aurait pas lieu d’être surpris qu’à déchiffrer l’emploi de signifiant que ce pupitre aura pris dans le rébus où le rêveur aura enfermé son désir, et à analyser le renvoi plus ou moins équivoque que cet emploi comporte aux significations qu’aura intéressées en lui la conscience de ce pupitre, avec ou sans son discours, nous touchions ce qu’on peut appeler le préconscient de ce pupitre.

(242)Ici j’entends une protestation que, bien qu’elle soit réglée comme papier à musique, je ne sais trop comment nommer : c’est qu’à vrai dire elle relève de ce qui n’a de nom dans aucune langue, et qui, pour s’annoncer en général sous la motion nègre-blanc de la personnalité totale, résume tout ce qui nous tympanise en psychiatrie de phénoménologie à la gomme et dans la société de progressisme stationnaire. Protestation de la belle âme sans doute, mais sous les formes qui conviennent à l’être ni chair ni poisson, à l’air mi figue mi raisin, à la démarche entre chien et loup de l’intellectuel moderne, qu’il soit de droite ou de gauche. C’est en effet de ce côté que la protestation fictive de ceux qui provignent du désordre, trouve ses apparentements nobles. Écoutons plutôt le ton de celle-ci.

Ce ton est mesuré mais grave : le préconscient non plus que la conscience, nous fait-on observer, ne sont pas du pupitre, mais de nous-mêmes qui le percevons et lui donnons son sens avec d’autant moins de peine du reste que nous avons fabriqué la chose. Mais se fût-il agi d’un être plus naturel, il convient de ne jamais ravaler inconsidérément dans la conscience la forme haute qui, quelle que soit notre faiblesse dans l’univers, nous y assure une imprescriptible dignité, voyez roseau au dictionnaire de la pensée spiritualiste.

Il faut reconnaître qu’ici Freud m’incite à l’irrévérence par la façon dont, quelque part en passant et comme sans y toucher, il s’exprime sur les modes de provocation spontanée qui sont de règle dans la mise en action de la conscience universelle. Et ceci m’ôte toute gêne à poursuivre mon paradoxe.

La différence est-elle donc si grande entre le pupitre et nous quant à la conscience, s’il en acquiert si facilement le semblant, à être mis en jeu entre moi et vous, que mes phrases aient permis qu’on s’y trompe. C’est ainsi qu’à être placé avec l’un de nous entre deux glaces parallèles, il sera vu se refléter indéfiniment, ce qui veut dire qu’il sera beaucoup plus semblable à celui qui regarde qu’on n’y pense, puisqu’à voir se répéter de la même façon son image, celui-ci aussi se voit bien par les yeux d’un autre quand il se regarde ; puisque sans cet autre qu’est son image, il ne se verrait pas se voir.

Autrement dit le privilège du moi par rapport aux choses est à chercher ailleurs que dans cette fausse récurrence à l’infini de la réflexion qui constitue le mirage de la conscience, et qui malgré sa parfaite inanité, émoustille encore assez ceux qui travaillent de la pensée, pour qu’ils y voient un progrès prétendu de l’intériorité, alors que c’est un phénomène topologique dont la distribution dans la nature est aussi sporadique que les dispositions de pure extériorité qui le conditionnent, si tant est que l’homme ait contribué à les répandre avec une fréquence immodérée.

Comment d’autre part écarter le terme de préconscient des affectations de ce pupitre, ou de celles qui se trouvent en puissance ou en acte en aucune autre chose, et qui de s’ajuster aussi exactement à mes affections, viendront à la conscience avec elles ?

(243)Que le moi soit le siège de perceptions et non pas le pupitre, nous le voulons bien, mais il reflète en cela l’essence des objets qu’il perçoit et non pas la sienne en tant que la conscience serait son privilège, puisque ces perceptions sont pour la plus grande part inconscientes.

Ce n’est pas pour rien du reste que nous repérions l’origine de la protestation dont nous devons nous occuper ici, dans ces formes bâtardes de la phénoménologie qui enfument les analyses techniques de l’action humaine et spécialement celles qui seraient requises en médecine. Si leur matière à bon marché, pour employer ce qualificatif que M. Jaspers affecte spécialement à son estimation de la psychanalyse, est bien ce qui donne à l’œuvre de celui-ci son style, comme son poids à sa statue de directeur de conscience en fonte et de maître à penser de fer-blanc, elles ne sont pas sans usage, et c’est même toujours le même : faire diversion.

On s’en sert ici par exemple pour ne pas aller au fait que le pupitre ne parle pas, dont les tenants de la fausse protestation ne veulent rien savoir, parce qu’à m’entendre le leur accorder, mon pupitre aussitôt deviendrait parlant.

Le discours de l’autre.

« En quoi prévaut-il donc sur le pupitre que je suis, leur dirait-il, ce moi que vous traitez dans l’analyse ?

« Car si sa santé est définie par son adaptation à une réalité tenue tout uniment pour être à sa mesure, et s’il vous faut d’alliance de « la partie saine du moi » pour réduire, dans l’autre partie sans doute, des discordances à la réalité, qui n’apparaissent telles qu’à votre principe de tenir la situation analytique pour simple et anodine, et dont vous n’aurez de cesse que vous ne les fassiez voir du même œil que vous par le sujet, n’est-il pas clair qu’il n’y a pas d’autre discrimination de la partie saine du moi du sujet que son accord avec votre optique qui, pour être supposée saine, devient ici la mesure des choses, de même qu’il n’y a pas d’autre critère de la guérison que l’adoption complète par le sujet de cette mesure qui est la vôtre, – ce que confirme l’aveu courant chez des auteurs graves que la fin de l’analyse est obtenue avec l’identification au moi de l’analyste.

« Assurément la conception qui s’étale aussi tranquillement, non moins que l’accueil qu’elle rencontre, laisse à penser qu’à l’encontre du lieu commun qui veut qu’on en impose aux naïfs, il est encore bien plus facile aux naïfs d’en imposer. Et l’hypocrisie qui se dévoile dans la déclaration dont le repentir apparaît avec une régularité si curieuse en ce discours, qu’il faut parler au sujet « son langage », donne encore plus à méditer quant à la profondeur de cette naïveté. Encore faut-il y surmonter l’écœurement qui se lève à l’évocation qu’elle suggère du parler babyish sans lequel des parents avisés ne croiraient pas pouvoir induire à leurs hautes raisons les pauvres petits qu’il faut bien faire tenir tranquilles ! Simples égards qu’on tient pour dus à ce que l’imbécillité analytique projette dans la notion de la faiblesse du moi des névrosés.

(244)« Mais nous ne sommes pas ici pour rêver entre la nausée et le vertige. Il reste que tout pupitre que je sois à vous parler, je suis le patient idéal puisque avec moi pas tant de peine à se donner, les résultats sont acquis d’emblée, je suis guéri d’avance. Puisqu’il s’agit seulement de substituer à mon discours le vôtre, je suis un moi parfait puisque je n’en ai jamais eu d’autre et que je m’en remets à vous de m’informer des choses auxquelles mes dispositifs de réglage ne vous permettent pas de m’adapter directement, à savoir de toutes celles qui ne sont pas vos dioptries, votre taille et la dimension de vos papiers ».

Voilà, me semble-t-il, qui est fort bien parlé pour un pupitre. Sans doute veux-je rire. Dans ce qu’il a dit à mon gré, il n’avait pas son mot à dire. Pour la raison qu’il était lui-même un mot ; il était moi en tant que sujet grammatical. Tiens, un grade de gagné, et bon à être ramassé par le soldat d’occasion dans le fossé d’une revendication toute éristique, mais aussi à nous fournir une illustration de la devise freudienne qui, à s’exprimer comme : « Là où était ça, le je doit être », confirmerait pour notre profit le caractère faible de la traduction qui substantifie le Ich en passant un t au doit du soll et fixe le cours du Es au taux du cécédilla. Il reste que le pupitre n’est pas un moi, si éloquent ait-il été, mais un moyen dans mon discours.

Mais après tout, à envisager sa vertu dans l’analyse, le moi aussi est un moyen, et nous pouvons les comparer.

Comme le pupitre l’a pertinemment fait remarquer, il présente sur le moi l’avantage de n’être pas un moyen de résistance, et c’est bien pour cela que je l’ai choisi pour supporter mon discours et alléger d’autant ce qu’une plus grande interférence de mon moi dans la parole de Freud, eût provoqué en vous de résistance : satisfait que je serais déjà, si ce qui doit vous en rester malgré cet effacement, vous faisait trouver ce que je dis « intéressant ». Locution dont ce n’est pas sans motif qu’elle désigne en son euphémisme ce qui ne nous intéresse que modérément, et qui trouve à boucler sa boucle dans son antithèse par quoi sont appelées désintéressées les spéculations d’intérêt universel.

Mais voyons voir un peu que ce que je dis vienne à vous intéresser, comme on dit pour combler l’antonomase par le pléonasme : personnellement, le pupitre sera bientôt en morceau pour nous servir d’arme.

Eh bien ! tout cela se retrouve pour le moi, à ceci près que ses usages apparaissent renversés dans leur rapport à ses états. Moyen de la parole à vous adressée de l’inconscient du sujet, arme pour résister à sa reconnaissance, c’est morcelé qu’il porte la parole, et c’est entier qu’il sert à ne pas l’entendre.

C’est en effet dans la désagrégation de l’unité imaginaire que constitue le moi que le sujet trouve le matériel signifiant de ses symptômes. Et c’est (245)de la sorte d’intérêt qu’éveille en lui le moi que viennent les significations qui en détournent son discours.

La passion imaginaire.

Cet intérêt du moi est une passion dont la nature était déjà entrevue par la lignée des moralistes où on l’appelait l’amour-propre, mais dont seule l’investigation psychanalytique a su analyser la dynamique dans sa relation à l’image du corps propre. Cette passion apporte à toute relation avec cette image, constamment représentée par mon semblable, une signification qui m’intéresse tellement, c’est-à-dire qui me fait être dans une telle dépendance de cette image, qu’elle vient à lier au désir de l’autre tous les objets de mes désirs de plus près qu’au désir qu’ils suscitent en moi.

Il s’agit des objets en tant que nous en attendons l’apparition dans un espace structuré par la vision, c’est-à-dire des objets caractéristiques du monde humain. Quant à la connaissance dont dépend le désir de ces objets, les hommes sont loin de confirmer la locution qui veut qu’ils n’y voient pas plus loin que le bout de leur nez, car leur malheur bien au contraire veut que ce soit au bout de leur nez que commence leur monde, et qu’ils n’y puissent appréhender leur désir que par le même truchement qui leur permet de voir leur nez lui-même, c’est-à-dire en quelque miroir. Mais à peine discerné ce nez, ils en tombent amoureux, et ceci est la première signification par où le narcissisme enveloppe les formes du désir. Ce n’est pas la seule, et la montée croissante de l’agressivité au firmament des préoccupations analytiques resterait obscure à s’y tenir.

C’est un point que je crois avoir moi-même contribué à élucider en concevant la dynamique dite du stade du miroir, comme conséquence d’une prématuration de la naissance, générique chez l’homme, d’où résulte au temps marqué l’identification jubilatoire de l’individu encore infans à la forme totale où s’intègre ce reflet de nez, soit à l’image de son corps : opération qui, pour être faite à vue de nez, c’est le cas de le dire, soit à peu près de l’acabit de cet aha ! qui nous éclaire sur l’intelligence du chimpanzé, émerveillés que nous sommes toujours d’en saisir le miracle sur la face de nos pairs, ne manque pas d’entraîner une déplorable suite.

Comme le remarque fort justement un poète bel esprit, le miroir ferait bien de réfléchir un peu plus avant de nous renvoyer notre image. Car à ce moment le sujet n’a encore rien vu. Mais pour peu que la même capture se reproduise devant le nez d’un de ses semblables, le nez d’un notaire par exemple, Dieu sait où le sujet va être emmené par le bout du nez, vu les endroits où ces officiers ministériels ont l’habitude de fourrer le leur. Aussi bien tout ce que nous avons de reste, mains, pieds, cœur, bouche, voire les yeux même répugnant à suivre, une rupture d’attelage vient à menacer dont l’annonce en angoisse ne saurait qu’entraîner des mesures de rigueur. Rassemblement ! c’est-à-dire appel au pouvoir de cette image du moi dont jubilait la (246)lune de miel du miroir, à cette union sacrée de la droite et de la gauche qui s’y affirme, pour intervertie qu’elle apparaisse si le sujet s’y montre un peu plus regardant.

Mais de cette union quel plus beau modèle que l’image elle-même de l’autre, c’est-à-dire du notaire en sa fonction. C’est ainsi que les fonctions de maîtrise qu’on appelle improprement fonctions de synthèse du moi, instaurent sur le fondement d’une aliénation libidinale le développement qui s’ensuit, et nommément ce que nous avons autrefois appelé le principe paranoïaque de la connaissance humaine, selon quoi ses objets sont soumis à une loi de reduplication imaginaire, évoquant l’homologation d’une série indéfinie de notaires, qui ne doit rien à leur chambre syndicale.

Mais la signification décisive pour nous de l’aliénation constituante de l’Urbild du moi, apparaît dans la relation d’exclusion qui structure dès lors dans le sujet la relation duelle de moi à moi. Car si la coaptation imaginaire de l’un à l’autre devrait faire que les rôles se répartissent de façon complémentaire entre le notaire et le notarié par exemple, l’identification précipitée du moi à l’autre dans le sujet a pour effet que cette répartition ne constitue jamais une harmonie même cinétique, mais s’institue sur le « toi ou moi » permanent d’une guerre où il en va de l’existence de l’un ou l’autre de deux notaires en chacun des sujets. Situation qui se symbolise dans le « Vous en êtes un autre » de la querelle transitiviste, forme originelle de la communication agressive.

On voit à quoi se réduit le langage du moi : l’illumination intuitive, le commandement récollectif, l’agressivité rétorsive de l’écho verbal. Ajoutons-y ce qui lui revient des déchets automatiques du discours commun : le serinage éducatif et la ritournelle délirante, modes de communication que reproduisent parfaitement des objets à peine plus compliqués que ce pupitre, une construction de feed-back pour les premiers, pour les seconds un disque de gramophone, de préférence rayé au bon endroit.

C’est pourtant dans ce registre que prétend se soutenir l’analyse systématique de la défense si elle est cohérente avec ses principes. On saisit la structure qui s’oppose à ce que, même en un forçage, elle y trouve son issue. C’est pourquoi l’analyse stricte de la relation d’objet débouche soit dans la réalité par un acting out de signe contraire à la suggestion, soit dans la paranoïa transitoire par la sorte d’ébriété mégalomaniaque que notre ami Michael Balint, d’une plume si amie de la vérité qu’elle nous le rend plus ami encore, dépeint comme l’indice de la terminaison de l’analyse, soit dans le symptôme psychosomatique par une hypochondrie où se retrouvent les lois de la fantasmatique kleinienne.

La théorie d’une two-ego analysis[3] ne rend donc compte de ses propres résultats que pour autant qu’elle est insoutenable.

(247)L’action analytique.

C’est pourquoi nous enseignons qu’il n’y a pas seulement dans la situation analytique deux sujets présents, mais deux sujets pourvus chacun de deux objets qui sont le moi et l’autre, cet autre ayant l’indice d’un petit a initial. Or en raison des singularités d’une mathématique dialectique avec lesquelles il faudra se familiariser, leur réunion dans la paire des sujets S et A, ne compte en tout que quatre termes pour la raison que la relation d’exclusion qui joue entre a et a’, réduit les deux couples ainsi notés à un seul dans la confrontation des sujets.

Dans cette partie à quatre, l’analyste agira sur les résistances significatives qui lestent, freinent et dévient la parole, en apportant lui-même dans le quatuor le signe primordial de l’exclusion connotant l’ou bien – ou bien – de la présence ou de l’absence, qui dégage formellement la mort incluse dans la Bildung narcissique. Signe qui manque, notons-le au passage, dans l’appareil algorithmique de la logique moderne qui s’intitule symbolique, et y démontre l’insuffisance dialectique qui la rend encore inapte à la formalisation des sciences humaines.

Ceci veut dire que l’analyste intervient concrètement dans la dialectique de l’analyse en faisant le mort, en cadavérisant sa position comme disent les Chinois, soit par son silence là où il est l’Autre avec un grand A, soit en annulant sa propre résistance là où il est l’autre avec un petit a. Dans les deux cas et sous les incidences respectives du symbolique et de l’imaginaire, il présentifie la mort.

Encore convient-il qu’il reconnaisse et donc distingue son action dans l’un et l’autre de ces deux registres, pour savoir pourquoi il intervient, à quel instant l’occasion s’en offre et comment en agir.

La condition primordiale en est qu’il soit pénétré de la différence radicale de l’Autre auquel sa parole doit s’adresser, et de ce second autre qui est celui qu’il voit et dont et par qui le premier lui parle dans le discours qu’il poursuit devant lui. Car c’est ainsi qu’il saura être celui à qui ce discours s’adresse.

L’apologue de mon pupitre et la pratique courante du discours de la conviction lui montreront assez s’il y songe, qu’aucun discours, sur quelque inertie qu’il s’appuie ou à quelque passion qu’il fasse appel, ne s’adresse jamais qu’au bon entendeur auquel il porte son salut. Ce qu’on appelle l’argument ad hominem lui-même n’est considéré par celui qui le pratique que comme une séduction destinée à obtenir de l’autre dans son authenticité, l’acceptation d’une parole, parole qui constitue entre les deux sujets un pacte, avoué ou non, mais qui se situe dans un cas comme dans l’autre au-delà des raisons de l’argument.

Pour l’ordinaire chacun sait que les autres tout comme lui resteront inaccessibles aux contraintes de la raison, hors d’une acceptation de principe d’une (248)règle du débat qui ne va pas sans un accord explicite ou implicite sur ce qu’on appelle son fonds, ce qui équivaut presque toujours à un accord anticipé sur son enjeu. Ce qu’on appelle logique ou droit n’est jamais rien de plus qu’un corps de règles qui furent laborieusement ajustées à un moment de l’histoire dûment daté et situé par un cachet d’origine, agora ou forum, église, voire parti. Je n’espérerai donc rien de ces règles hors de la bonne foi de l’Autre, et en désespoir de cause ne m’en servirai, si je le juge bon ou si on m’y oblige, que pour amuser la mauvaise foi.

Le lieu de la parole.

L’Autre est donc le lieu où se constitue le je qui parle avec celui qui entend, ce que l’un dit était déjà la réponse et l’autre décidant à l’entendre si l’un a ou non parlé.

Mais en retour ce lieu s’étend aussi loin dans le sujet qu’y règnent les lois de la parole, c’est-à-dire bien au delà du discours qui prend du moi ses mots d’ordre, depuis que Freud a découvert son champ inconscient et les lois qui le structurent.

Ce n’est pas en raison d’un mystère qui serait celui de l’indestructibilité de certains désirs infantiles que ces lois de l’inconscient déterminent les symptômes analysables. Le modelage imaginaire du sujet par ses désirs plus ou moins fixés ou régressés dans leur relation à l’objet est insuffisant et partiel à en donner la clé.

L’insistance répétitive de ces désirs dans le transfert et leur remémoration permanente dans un signifiant dont le refoulement s’est emparé, c’est-à-dire où le refoulé fait retour, trouvent leur raison nécessaire et suffisante, si l’on admet que le désir de la reconnaissance domine dans ces déterminations le désir qui est à reconnaître en le conservant comme tel jusqu’à ce qu’il soit reconnu.

Les lois de la remémoration et de la reconnaissance symbolique, en effet, sont différentes dans leur essence et dans leur manifestation des lois de la réminiscence imaginaire, c’est-à-dire de l’écho du sentiment ou de l’empreinte (Prägung) instinctuelle, même si les éléments qu’ordonnent les premières comme signifiants sont empruntés au matériel auquel les secondes donnent signification.

Il suffit pour toucher la nature de la mémoire symbolique d’avoir une fois étudié, comme je l’ai fait faire en mon séminaire, la suite symbolique la plus simple, celle d’une série linéaire de signes connotant l’alternative de la présence ou de l’absence, chacun étant choisi au hasard sous quelque mode pur ou impur qu’on procède. Qu’à cette suite on apporte alors l’élaboration la plus simple, celle d’y noter les séquences ternaires en une nouvelle série, et l’on verra apparaître des lois syntaxiques qui imposent à chaque terme de celle-ci certaines exclusions de possibilité jusqu’à ce que soient levées les compensations qu’exigent ses antécédents.

(249)C’est au cœur de cette détermination de la loi symbolique que Freud s’est porté d’emblée par sa découverte, car dans cet inconscient dont il nous dit avec insistance qu’il n’a rien à faire avec tout ce qui a été désigné sous ce nom jusqu’alors, il a reconnu l’instance des lois où se fondent l’alliance et la parenté, en y installant dès la Traumdeutung le complexe d’Œdipe comme sa motivation centrale. Et c’est ce qui me permet maintenant de vous dire pourquoi les motifs de l’inconscient se limitent, – point sur quoi Freud s’est déclaré dès l’abord et n’a jamais fléchi –, au désir sexuel. C’est essentiellement en effet sur la liaison sexuelle, et en l’ordonnant à la loi des alliances préférentielles et des relations interdites, que la première combinatoire des échanges de femmes entre les lignées nominales prend son appui, pour développer en un échange de biens gratuits et en un échange de maîtres-mots le commerce fondamental et le discours concret qui supportent les sociétés humaines.

Le champ concret de la conservation individuelle par contre, par ses attaches à la division non pas du travail, mais de la jouissance et du travail, déjà manifesté depuis la première transformation introduisant dans l’aliment sa signification humaine jusqu’aux formes les plus élaborées de la production des biens qui se consomment, montre assez qu’il se structure dans cette dialectique du maître et de l’esclave où nous pouvons reconnaître l’émergence symbolique de la lutte à mort imaginaire où nous avons tout à l’heure défini la structure essentielle du moi : il n’y a pas dès lors à s’étonner que ce champ s’y reflète exclusivement. Autrement dit ceci explique que l’autre grand désir générique, celui de la faim, ne soit pas représenté, comme Freud l’a toujours soutenu, dans ce que l’inconscient conserve pour le faire reconnaître.

Ainsi s’éclaire toujours plus l’intention de Freud, si lisible à qui ne se contente pas d’ânonner son texte, au moment où il promut la topique du moi, et qui fut de restaurer dans sa rigueur la séparation, jusque dans leur interférence inconsciente, du champ du moi et de celui de l’inconscient premièrement découvert par lui, en montrant la position « en travers » du premier par rapport au second, à la reconnaissance duquel il résiste par l’incidence de ses propres significations dans la parole.

C’est bien là que gît le contraste entre les significations de la culpabilité dont la découverte dans l’action du sujet a dominé la phase première de l’histoire de l’analyse, et les significations de frustration affective, de carence instinctuelle et de dépendance imaginaire du sujet qui dominent sa phase actuelle.

Que la prévalence des secondes telle qu’elle se consolide à présent dans l’oubli des premières, nous promette une propédeutique d’infantilisation générale, c’est peu de le dire, quand la psychanalyse laisse déjà s’autoriser de son principe des pratiques de mystification sociale à grande échelle.

(250)La dette symbolique.

Notre action ira-t-elle donc à refouler la vérité même qu’elle emporte en son exercice ? Fera-t-elle rentrer en sommeil celle-ci, que Freud dans la passion de l’homme aux rats maintiendrait offerte à jamais à notre reconnaissance, si même nous devions de plus en plus en détourner notre vigilance : à savoir que c’est des forfaitures et des vains serments, des manques de parole et des mots en l’air dont la constellation a présidé à la mise au monde d’un homme, qu’est pétri l’invité de pierre qui vient troubler, dans les symptômes, le banquet de ses désirs.

Car le raisin vert de la parole par quoi l’enfant reçoit trop tôt d’un père l’authentification du néant de l’existence, et la grappe de la colère qui répond aux mots de fausse espérance dont sa mère l’a leurré en le nourrissant au lait de son vrai désespoir, agacent plus ses dents que d’avoir été sevré d’une jouissance imaginaire ou même d’avoir été privé de tels soins réels.

Tirerons-nous notre épingle du jeu symbolique par où la faute réelle paye le prix de la tentation imaginaire ? Détournerons-nous notre étude de ce qu’il advient de la loi quand d’avoir été intolérable à une fidélité du sujet, elle fut par lui méconnue déjà quand ignorée encore, et de l’impératif si, de s’être présenté dans l’imposture, il est en lui récusé avant que d’être discerné : c’est-à-dire des ressorts qui, dans la maille rompue de la chaîne symbolique, font monter de l’imaginaire cette figure obscène et féroce où il faut voir la signification véritable du surmoi.

Qu’il soit entendu ici que notre critique de l’analyse qui se prétend être celle de la résistance et se réduit de plus en plus à la mobilisation des défenses, ne porte que sur le fait qu’elle est aussi désorientée dans sa pratique que dans ses principes, pour la rappeler à l’ordre de ses fins légitimes.

Les manœuvres de complicité duelle où elle s’efforce pour des effets de bonheur et de succès ne sauraient prendre de valeur à nos yeux que de la moindre résistance des significations qui intéressent le moi en ces effets, à la parole qui s’avoue à tel moment donné de l’analyse.

Nous croyons que c’est dans l’aveu de cette parole dont le transfert est l’actualisation énigmatique, que l’analyse doit retrouver son centre avec sa gravité, et qu’on n’aille pas imaginer à nos propos de tout à l’heure que nous concevions cette parole sous quelque mode mystique évocateur du karma. Car ce qui frappe dans le drame pathétique de la névrose, ce sont les aspects absurdes d’une symbolisation déconcertée, dont le quiproquo à mesure qu’on le pénètre plus avant, apparaît plus dérisoire.

Adæquatio rei et intellectus : l’énigme homonymique que nous pouvons faire jaillir du génitif rei, qui sans même changer d’accent peut être celui du mot reus, lequel veut dire partie en cause en un procès, particulièrement l’accusé, et métaphoriquement celui qui est en dette de quelque chose, nous surprend à donner à la fin sa formule à l’adéquation singulière dont nous (251)posions la question pour notre intellect et qui trouve sa réponse dans la dette symbolique dont le sujet est responsable comme sujet de la parole.

La formation des analystes à venir.

Aussi est-ce aux structures du langage si manifestement reconnaissables aux mécanismes primordialement découverts de l’inconscient, que nous reviendrons à reprendre notre analyse des modes sous lesquels la parole sait recouvrer la dette qu’elle engendre.

Que l’histoire de la langue et des institutions et les résonances, attestées ou non dans la mémoire, de la littérature et des significations impliquées aux œuvres de l’art, soient nécessaires à l’intelligence du texte de notre expérience, c’est un fait dont Freud, pour y avoir pris lui-même son inspiration, ses procédés de pensée et ses armes techniques, témoigne si massivement qu’on peut le toucher rien qu’à feuilleter les pages de son œuvre. Mais il n’a pas cru superflu d’en poser la condition à toute institution d’un enseignement de la psychanalyse.

Que cette condition ait été négligée, et jusque dans la sélection des analystes, ceci ne saurait être étranger aux résultats que nous voyons, et nous indique que c’est à articuler techniquement ses exigences que nous pourrons seulement y satisfaire. C’est d’une initiation aux méthodes du linguiste, de l’historien et je dirai du mathématicien, qu’il doit être maintenant question pour qu’une nouvelle génération de praticiens et de chercheurs recouvre le sens de l’expérience freudienne et son moteur. Elle y trouvera aussi à se préserver de l’objectivation psycho-sociologique, où le psychanalyste en ses incertitudes va chercher la substance de ce qu’il fait, alors qu’elle ne peut lui apporter qu’une abstraction inadéquate où sa pratique s’enlise et se dissout.

Cette réforme sera une œuvre institutionnelle, car elle ne peut se soutenir que d’une communication constante avec des disciplines qui se définiraient comme sciences de l’inter-subjectivité, ou encore par le terme de sciences conjecturales, que j’indique pour ceux qui sont en état de reconnaître l’ordre de recherches qui est en train d’émerger dans les sciences humaines en les regroupant.

Mais c’est aussi une œuvre que seul un enseignement véritable, c’est-à-dire toujours renouvelé à son inspiration, maintiendra dans sa voie, puisque c’est du sein même de l’expérience qu’elle doit régir que se lève la moisson de faits captivants qui nous ramènent à des modes plus ou moins larvés de « pensée magique ». Ce n’est pas moi qui y insiste ni qui use de ce terme, disons plutôt : à faire que les pensées de pouvoir qui nous guettent en toute action, dévorent sa mesure, ici plus liée qu’en toute autre à la vérité.

C’est à cette mesure de vérité que Freud seulement se réfère quand il déclare tenir pour impossibles les trois grandes gageures qu’il compte ainsi : éduquer les enfants, gouverner les hommes et les assister, comme c’est notre (252)tâche, dans une reconnaissance de soi qu’ils ne peuvent trouver qu’en marge d’eux-mêmes, puisque c’est là que parle la vérité par Freud découverte.

Car la vérité s’y avère complexe par essence, humble en ses offices et étrangère à la réalité, insoumise au choix du sexe, parente de la mort et, à tout prendre, plutôt inhumaine, Diane peut-être… Actéon trop coupable à courre la déesse, proie où se prend, veneur, l’ombre que tu deviens, laisse la meute aller sans que ton pas se presse, Diane à ce qu’ils vaudront reconnaîtra les chiens…

 



[1]. C’est à savoir : « Es ist Kulturarbeit etwa die Trockenlegung der Zuydersee. C’est une tâche civilisatrice de la sorte de l’assèchement du Zuydersee ».

[2]. On ne peut que se demander quel démon a inspiré l’auteur quel qu’il soit de la traduction qui existe en français, à la produire en ces termes : « Le moi doit déloger le ça ». Il est vrai qu’on peut y savourer le ton d’un côté où l’on s’entend à la sorte d’opération ici évoquée.

[3]. Si ceci rejaillit sur le terme two-body psychology introduit par le regretté Rickman, ce ne vise pas, disons-le, la doctrine originale autant qu’ouverte où l’auteur cité quelques lignes plus haut intègre ce terme.