Paru dans Études Philosophiques 1956, n° 4 (numéro spécial), pp. 567-584.

 

(567)Le centenaire de la naissance est rare à célébrer. Il suppose de l’œuvre une continuation de l’homme qui évoque la survie. C’est bien ce dont nous aurons à dénoncer les apparences dans notre double sujet.

Psychanalyste nous-même et longtemps confiné dans notre expérience, nous avons vu qu’elle s’éclairait à faire des termes où Freud l’a défini, l’usage non de préceptes, mais de concepts qui leur convient.

Engagé par là à la limite du possible, et sans doute au-delà de notre dessein, dans l’histoire en action de la psychanalyse, nous dirons ici des choses qui ne paraîtront osées qu’à confondre parti pris et relief.

Aussi bien la rédaction de notre titre est de nature, nous le savons, à détourner ceux que ces choses pourraient toucher, d’aller au-delà. Qu’on nous pardonne cette malice : ce dont il nous est arrivé de traiter sous ces termes, c’est de la situation vraie, de la formation valable. Ici c’est de la situation réelle, de la formation donnée que nous voudrions rendre compte, et pour une audience plus large.

Quel concours unanime n’obtiendrait-on pas à collapser psychanalyse et formation pour annoncer l’étude de la situation du psychanalyste. Et combien édifiant serait-il de la pousser jusqu’aux effets de son style de vie. Nous ne ferons que toucher un instant à sa relation au monde, pour introduire notre sujet.

On sait le « comment peut-on être psychanalyste » qui nous fait faire encore à l’occasion sur des lèvres mondaines figure de Persan, et que s’y enchaîne bientôt un « je n’aimerais pas vivre avec un psychanalyste », dont la mine pensive nous réconforte par l’aspect de ce que le sort nous épargne.

Cette révérence ambiguë n’est pas si loin qu’il semble du crédit, plus grave sans doute, que la science nous accorde. Car si l’on y note volontiers la pertinence de tel fait qui est censé nous regarder, c’est (568)de l’extérieur, et sous réserve de l’étrangeté, que l’on nous passe, de nos coutumes mentales.

Comment ne serions-nous pas satisfaits, comme du fruit de la distance que nous maintenons de l’incommunicable de notre expérience, de cet effet de ségrégation intellectuelle ?

Dommage qu’il contrarie un besoin de renfort, trop manifeste d’aller à peu près à n’importe où, et dont on peut mesurer dans notre décourageante littérature de combien peu il se contente. Ici il suffira que j’évoque le frémissement d’aise qui parcourut le rang de mes aînés quand un disciple de l’École[1], s’étant oint pour la conjoncture de pavlovisme, vint à leur donner son licet. Et le prestige du réflexe conditionné, voire de la névrose animale, n’a pas cessé depuis de faire des siennes dans nos rêveries… Que la rumeur pourtant vienne à certains, de ce qu’on appelle les sciences humaines, ils courent à la voix, et des zélotes sur l’estrade s’égaleront aux commandements de la figuration intelligente.

Assurément ce geste de la main tendue, mais jamais refermée, ne peut avoir de raison qu’interne : nous entendons par là que l’explication doit en être cherchée dans la situation de la psychanalyse plutôt que des psychanalystes. Car si nous avons pu définir ironiquement la psychanalyse comme le traitement qu’on attend d’un psychanalyste, c’est bien pourtant la première qui décide de la qualité du second.

Nous l’avons dit, il y a dans l’analyse une situation réelle qui s’indique à rapprocher le cliché le plus courant à s’y produire, qu’aucune notion nouvelle n’y a été introduite depuis Freud, et la référence la plus constante à entendre dans l’articulation des faits et des moyens, au point d’en apparaître le carrefour obligé, à savoir la notion de frustration. Or on chercherait vainement dans toute l’œuvre de Freud, de ce terme la moindre trace : car on n’y trouverait qu’à le rectifier par celui de Versagung, lequel implique renonciation, et qui donc s’en distingue de toute la différence du symbolique au réel, différence dont nous faisons la grâce à nos lecteurs de la considérer comme acquise, mais dont on peut dire que l’œuvre de Freud se résume à lui donner le poids d’une instance nouvelle.

Hernie centrale à être ici pointée du doigt, d’une discordance diffuse, et telle qu’en effet les termes freudiens étant si l’on peut dire, et nous verrons que ce n’est pas rien, laissés en place, c’est pour chacun quand on en use, quelque chose d’autre qu’on désigne.

(569)Rien en effet qui satisfasse mieux aux exigences du concept que ces termes, c’est-à-dire qui soit plus identique à la structure d’une relation, nommément l’analytique, et à la chose qui s’y saisit, nommément le signifiant. C’est dire que ces concepts, entre eux puissamment articulés, ne correspondent à rien qui se donne immédiatement à l’intuition. Or c’est précisément cela qui leur est point par point substitué par une approximation qui ne peut être que grossière, et telle qu’on peut la comparer à ce que l’idée de la force ou celle de l’onde est pour quelqu’un qui n’a aucune notion de la physique.

C’est ainsi que le transfert, quoiqu’on en ait et que chacun en professe, reste avec la force d’adhésion d’un commun consentement identifié à un sentiment ou à une constellation de sentiments éprouvés par le patient : alors qu’à seulement le définir par l’effet de reproduction relatif à l’analyse, il ressort que le plus clair en doit passer inaperçu du sujet.

De même et de façon plus insidieuse encore, la résistance est-elle assimilée à l’attitude d’opposition que le mot évoque dans son emploi vulgaire : quand Freud ne saurait prêter à équivoque, à y ranger comme il le fait les événements les plus accidentels de la vie du sujet dans la mesure de l’obstacle qu’ils font à l’analyse, fût-ce seulement à obvier à sa présence physique.

Ces rappels triviaux bien entendu restent opaques sous cette forme. Pour savoir ce qu’est le transfert, il faut savoir ce qui se passe dans l’analyse. Pour savoir ce qui se passe dans l’analyse, il faut savoir d’où vient la parole. Pour savoir ce qu’est la résistance, il faut savoir ce qui fait écran à l’avènement de la parole : et ce n’est pas telle disposition individuelle, mais une interposition imaginaire qui dépasse l’individualité du sujet, en ce qu’elle structure son individualisation spécifiée dans la relation duelle.

Qu’on nous pardonne une formule aussi abstraite à orienter l’esprit. Aussi bien ne fait-elle, à la façon de la formule générale de la gravitation dans un texte d’histoire des sciences, qu’indiquer les assises de la recherche. Et l’on ne saurait exiger de la vulgarisation psychanalytique qu’elle s’abstienne de toute référence semblable.

Ce n’est pas en effet que la rigueur conceptuelle ni l’élaboration technique, ne se rencontrent dans les travaux psychanalytiques. S’ils y restent sporadiques voire inefficients, c’est pour un vice plus profond et à quoi les préceptes de la pratique ont conduit par une confusion singulière.

On sait l’attitude asystématique qui est posée au principe, tant de la règle dite analytique qui est imposée au patient de ne rien (570)omettre de ce qui lui vient à l’esprit et de renoncer à cette fin à toute critique et à tout choix, que de l’attention dite flottante que Freud indique expressément au psychanalyste pour n’être rien que l’attitude qui correspond à cette règle.

Ces deux préceptes entre quoi se tend en quelque sorte l’étoffe de l’expérience, mettent, semble-t-il, suffisamment en valeur le rôle fondamental du discours du sujet et de son écoute.

C’est bien ce à quoi s’adonnèrent, et non sans fruit, les psychanalystes dans l’âge d’or de la psychanalyse. Si la moisson qu’ils recueillirent tant aux divagations jamais si permises à l’issue d’une bouche qu’aux lapsus jamais si offerts à l’ouverture d’une oreille, fut si féconde, ce n’est pas sans raison.

Mais cette richesse même de données, sources de connaissance, les menèrent vite à un nœud dont ils surent faire une impasse. Pouvaient-ils, ces données acquises, s’empêcher de s’orienter sur elles à travers ce qu’ils entendaient dès lors. À la vérité le problème ne se posa à eux qu’à partir du moment où le patient devenu bientôt autant au fait de ce savoir qu’ils l’étaient eux-mêmes, leur servit toute préparée l’interprétation qui était leur tâche, ce qui, il faut le dire, est bien le tour le plus fâcheux qu’on puisse faire à un augure.

N’en croyant plus leurs deux oreilles, ils voulurent retrouver l’au-delà qu’avait eu en effet toujours le discours, mais sans qu’ils sussent ce qu’il était. C’est pourquoi ils s’en inventèrent une troisième présumée appelée à le percevoir sans intermédiaire. Et pour désigner cette immédiateté du transcendant, rien ne fut épargné des métaphores du compact : l’affect, le vécu, l’attitude, la décharge, le besoin d’amour, l’agressivité latente, l’armure du caractère et le verrou de la défense, laissons le gobelet et passons la muscade, dont la reconnaissance n’était plus dès lors accessible qu’à ce je ne sais quoi dont un claquement de langue est la probation dernière et qui introduit dans l’enseignement une exigence inédite : celle de l’inarticulé.

À partir de là, les fantaisies psychologiques purent se donner libre cours. Ce n’est pas ici le lieu de faire l’histoire dans l’analyse des variations de la mode. Elles sont peu remarquées de ses adeptes, toujours captivés par la dernière : l’exhaustion des fantasmes, la régression instinctuelle, le déjouement de la défense, l’épongeage de l’angoisse, la libération de l’agressivité, l’identification au moi fort de l’analyste, la manducation imaginaire de ses attributs, la dynamique, ah ! la dynamique où se reconstruit la relation d’objet, et aux derniers échos l’objectif où une discipline fondée sur l’histoire du sujet, vient à culminer : ce couple de l’hic et nunc, dont le coassement jumeau n’est (571)pas seulement ironique à faire les cornes à notre latin perdu, mais à fleurer un humanisme de meilleur aloi en ressuscitant les corneilles auxquelles nous revoilà bayant, sans plus n’avoir pour tirer nos auspices de la nique de leur oblique volètement et du volet narquois de leur clin d’œil, que les démangeaisons de notre contre-transfert.

Ce domaine de nos errances n’est pas pourtant pure fumée : son labyrinthe est bien celui dont nous fut donné le fil, mais par un cas étrange ce fil perdu a dissipé en reflets ses murailles, et nous faisant sauter par sa cassure vingt siècles de mythologie, changé les couloirs de Dédale en ce palais de l’Arioste où de l’aimée et du rival qui vous défient, tout n’est que leurre.

Freud là comme partout est criant : tout son effort de 1897 à 1914[2] a été de faire la part de l’imaginaire et du réel dans les mécanismes de l’inconscient. Il est singulier que ceci ait mené les psychanalystes en deux étapes, d’abord à faire de l’imaginaire un autre réel, et de nos jours à y trouver la norme du réel.

Sans doute l’imaginaire n’est-il pas l’illusoire et donne-t-il matière à l’idée. Mais ce qui permit à Freud d’y faire la descente au trésor dont ses suivants furent enrichis, c’est la détermination symbolique où la fonction imaginaire se subordonne, et qui chez Freud est toujours rappelée puissamment, qu’il s’agisse du mécanisme de l’oubli verbal ou de la structure de fétichisme.

Et l’on peut dire qu’en insistant pour que l’analyse de la névrose fût toujours ramenée au nœud de l’Œdipe, il ne visait à rien d’autre qu’à assurer l’imaginaire dans sa concaténation symbolique, car l’ordre symbolique exige trois termes au moins, ce qui impose à l’analyste de ne pas oublier l’Autre présent, entre les deux qui d’être là, n’enveloppent pas celui qui parle.

Mais malgré ce que Freud ajoute à cet avertissement par sa théorie du mirage narcissique, le psychanalyste s’engage toujours plus avant dans la relation duelle, sans que le frappe l’extravagance de l’« introjection du bon objet », par laquelle nouveau pélican il s’offre, heureusement sous des espèces fantasmatiques, à l’appétit du consommateur, ni que l’arrêtent dans les textes célébrant cette conception de l’analyse, les doutes qu’y prendront nos neveux à s’interroger sur les obscénités de frères obscurantins qui trouvaient faveur et foi en notre novecento.

À vrai dire la notion même d’analyse préœdipienne résume cette débandade du collier où c’est au devant des perles qu’on jette les pourceaux. Curieusement les formes du rituel technique se valorisent (572)à mesure de la dégradation des objectifs. La cohérence de ce double procès dans la nouvelle psychanalyse est sentie par ses zélotes. Et l’un d’eux qui, des pages de Michelet qui font trôner la chaise percée sur les mœurs du Grand Siècle, trouvait eau à son moulin et matière à hausser le ton jusqu’à cette profession sans ambages : la beauté sera stercoraire ou ne sera pas, n’en tirait pas moindre courage à prôner comme un miracle les conditions où cette vérité dernière s’était produite, et leur maintien à ne pas changer d’une ligne : ainsi du compte des minutes que passe l’analyste sur son siège et où l’inconscient du sujet peut régler ses habitudes.

On aurait pu prévoir les issues où l’imaginaire, pour rejoindre le réel, doit trouver le no man’s land qui en effaçant leur frontière, lui en ouvre l’accès. Les sensoriums non spatialisants les indiquent, où l’hallucination elle-même prête à difficulté dans sa limite. Mais le calcul de l’homme est toujours devancé par son jaillissement inventif, et c’est à la surprise heureuse de tous qu’un novice dans un travail dont nous dirons quel fut pour lui le succès, vint une fois, en quelques pages modestes et sans fioritures, nous rapporter cette solution élégante d’un cas rebelle : « Après deux ou trois ans (nous vérifierons le chiffre), mon patient ne pouvait toujours pas me sentir ; un jour enfin mon insistance non moins patiente en vint à bout : il perçut mon odeur. « La guérison était là ».

On aurait tort de bouder ces audaces, elles ont leurs lettres de noblesse. Et « l’ingénieux Docteur Swift » ici ne nous ménagerait pas son patronage. À preuve ce Grand Mistère ou l’art de méditer sur la garde-robe renouvellé et dévoilé, dont nous citerons seulement dans une traduction de l’époque (La Haye, chez Jean Van Duren, 1729) pour n’y rien altérer, la page 18, où il vante les lumières qu’on peut tirer de « la matière fécale, qui, tandis qu’elle est encore fraîche… exhale des particules, qui montant au travers des nerfs optiques et des nerfs olfactoires de quiconque se tient vis-à-vis, excitent en lui par sympathie les mêmes affections qu’a l’Auteur de l’excrément, et, si on est bien instruit de ce profond mistère, c’en est assez pour apprendre tout ce qu’on veut de son tempérament, de ses pensées, de ses actions même, et de l’état de sa fortune ».

« C’est pourquoi je me flatte que mes supérieurs (nous apprendrons, p. 23, que ce sont des Docteurs et Membres de la Société Royale réunis en une Association jalouse de son secret), ne me blâmeront pas si à la fin de ce Traité, je propose de confier l’inspection des Privés à des Personnes qui aient plus de science et de jugement, que ceux qui font aujourd’hui cet office. Combien leur dignité… n’éclaterait-elle pas (573)davantage, si elle n’était accordée qu’à des Philosophes et à des Ministres, qui par le goût, l’odeur, la teinture, la substance des évacuations du corps naturel, sauraient découvrir quelle est la constitution du corps politique, et avertir l’État des complots secrets que forment des gens inquiets et ambitieux ».

Nous serions vain à nous complaire à l’humour cynique du Dean au déclin de sa vie, sinon de sa pensée : mais en passant nous voulons rappeler sous un mode sensible même aux entendements olfactifs, la différence d’un matérialisme naturaliste et du matérialisme freudien, lequel, loin de nous dépouiller de notre histoire, nous assure de sa permanence sous sa forme symbolique, hors des caprices de notre assentiment.

Ceci n’est pas peu de chose, s’il représente proprement les traits de l’inconscient, que Freud, loin de les arrondir, a toujours plus affirmés. Dès lors pourquoi éluder les questions que l’inconscient provoque.

Si l’association dite libre nous y donne accès, est-ce par une libération qui se compare à celle des automatismes neurologiques ?

Si les pulsions qui s’y découvrent sont du niveau diencéphalique, voire du rhinencéphale, comment concevoir qu’elles se structurent en termes de langage ?

Car si dès l’origine c’est dans le langage que se sont fait connaître leurs effets, – leurs ruses que nous avons appris depuis à reconnaître, ne dénotent pas moins, dans leur trivialité comme dans leurs finesses, une procédure langagière ?

Les pulsions qui dans les rêves se jouent en calembours d’almanach, fleurent aussi bien cet air de Witz qui à la lecture de la Traumdeutung touche les plus naïfs. Car ce sont les mêmes pulsions dont la présence distancie le trait d’esprit du comique, de s’y affirmer sous une plus altière altérité[3].

Mais la défense elle-même dont la dénégation suffit à indiquer l’ambiguïté inconsciente, ne fait pas usage de formes moins rhétoriques. Et ses modes se conçoivent mal sans recours aux tropes et aux figures, celles-ci de parole ou de mots aussi vrai que dans Quintilien[4], et qui vont de l’accisme et de la métonymie à la catachrèse et à l’antiphrase, à l’hypallage, voire à la litote (reconnaissable dans ce que (574)décrit M. Fenichel), et ceci s’impose à nous toujours plus avant à mesure que la défense nous apparaît plus inconsciente.

Ce qui nous contraint à conclure qu’il n’est pas de forme si élaborée du style où l’inconscient n’abonde, sans en excepter les érudites, les concettistes et les précieuses, qu’il ne dédaigne pas plus que ne le fait l’auteur de ces lignes, le Góngora de la psychanalyse, à ce qu’on dit, pour vous servir.

Si ceci est de nature à nous décourager de le retrouver dans le péristaltisme d’un chien si pavlovisé qu’on le suppose, ce n’est pas non plus pour obliger les analystes à prendre des bains de poésie macaronique, ni les leçons de tablature des arts courtois, dont leurs débats pourtant s’agrémenteraient heureusement. Encore pourrait-on leur imposer un rudiment qui les formât à la problématique du langage, assez pour leur permettre de distinguer le symbolisme de l’analogie naturelle avec laquelle ils le confondent habituellement.

Ce rudiment est la distinction du signifiant et du signifié dont on honore à juste titre Ferdinand de Saussure, de ce que par son enseignement elle soit maintenant inscrite au fondement des sciences humaines. Notons seulement que, même mention faite de précurseurs comme Baudouin de Courtenay, cette distinction était parfaitement claire aux anciens, et attestée dans Quintilien et saint Augustin.

La primauté du signifiant sur le signifié y apparaît déjà impossible à éluder de tout discours sur le langage, non sans qu’elle déconcerte trop la pensée pour avoir pu même de nos jours être affrontée par les linguistes.

Seule la psychanalyse est en mesure d’imposer à la pensée cette primauté en démontrant que le signifiant se passe de toute cogitation, fût-ce des moins réflexives, pour exercer des regroupements non douteux dans les significations qui asservissent le sujet, bien plus : pour se manifester en lui par cette intrusion aliénante dont la notion de symptôme en analyse prend un sens émergent : le sens du signifiant qui connote la relation du sujet au signifiant.

Aussi bien dirions-nous que la découverte de Freud est cette vérité que la vérité ne perd jamais ses droits, et qu’à réfugier ses créances jusque dans le domaine voué à l’immédiateté des instincts, seul son registre permet de concevoir cette durée inextinguible du désir dont le trait n’est pas le moins paradoxal à souligner de l’inconscient, comme Freud le fait à n’en pas démordre.

Mais pour écarter toute méprise, il faut articuler que ce registre de la vérité est à prendre à la lettre, c’est-à-dire que la détermination symbolique, soit ce que Freud appelle surdétermination, est à tenir (575)d’abord comme fait de syntaxe, si l’on veut saisir ses effets d’analogie. Car ces effets s’exercent du texte au sens, loin d’imposer leur sens au texte. Comme il se voit aux désirs proprement insensés qui de ces effets sont les moins retors.

De cette détermination symbolique, la logique combinatoire nous donne la forme la plus radicale, et il faut savoir renoncer à l’exigence naïve qui voudrait en soumettre l’origine aux vicissitudes de l’organisation cérébrale qui la reflète à l’occasion.

Rectification salubre, quelque offense qu’elle apporte au préjugé psychologique. Et il ne semble pas de trop pour la soutenir de rappeler tous les lieux où l’ordre symbolique trouve son véhicule, fût-ce dans le silence peuplé de l’univers surgi de la physique. L’industrie humaine que cet ordre détermine plutôt qu’elle ne le sert, n’est pas seulement là pour le conserver, mais déjà visiblement le proroge au delà de ce que l’homme en maîtrise, et les deux kilos de langage dont nous pouvons pointer la présence sur cette table, sont moins inertes à les retrouver courant sur les ondes croisées de nos émissions, pour ouvrir l’oreille même des sourds à la vérité que Rabelais sut enclore en son apologue des paroles gelées.

Un psychanalyste doit s’assurer dans cette évidence que l’homme est, dès avant sa naissance et au delà de sa mort, pris dans la chaîne symbolique, laquelle a fondé le lignage avant que s’y brode l’histoire, – se rompre à cette idée que c’est dans son être même, dans sa personnalité totale comme on s’exprime comiquement, qu’il est en effet pris comme un tout, mais à la façon d’un pion, dans le jeu du signifiant, et ce dès avant que les règles lui en soient transmises, pour autant qu’il finisse par les surprendre, – cet ordre de priorités étant à entendre comme un ordre logique, c’est-à-dire toujours actuel.

De cette hétéronomie du symbolique, nulle préhistoire ne nous permet d’effacer la coupure. Bien au contraire tout ce qu’elle nous livre ne fait que plus la creuser : outils dont la forme sérielle nous tourne plus vers le rituel de leur fabrication que vers les usages à quoi ils aient été adaptés, – entassements qui ne montrent rien d’autre que le symbole anticipant de l’entrée du symbolique dans le monde, – sépultures qui, au delà de toute motivation que nous puissions leur rêver, sont des édifices que ne connaît pas la nature.

Cette extériorité du symbolique par rapport à l’homme est la notion même de l’inconscient. Et Freud a constamment prouvé qu’il y tenait comme au principe même de son expérience.

Témoin le point où il rompt net avec Jung, c’est-à-dire quand celui-ci publie ses « métamorphoses de la libido ». Car l’archétype, (576)c’est faire du symbole le fleurissement de l’âme, et tout est là : le fait que l’inconscient soit individuel et collectif important peu à l’homme qui, explicitement dans son Moïse, implicitement dans Totem et Tabou, admet qu’un drame oublié traverse dans l’inconscient les âges. Mais ce qu’il faut dire, ce conformément à Aristote c’est que ce n’est pas l’âme qui parle, mais l’homme qui parle avec son âme, à condition d’ajouter que ce langage il le reçoit, et que pour le supporter il y engouffre bien plus que son âme : ses instincts même dont le fond ne résonne en profondeur que de répercuter l’écho du signifiant. Aussi bien quand cet écho en remonte, le voici qui s’en émerveille et y élève la louange du romantisme éternel. Spricht die Seele, so spricht… Elle parle, l’âme, entendez là… ach ! schon die Seele nicht mehr[5]Vous pouvez l’écouter ; l’illusion ne durera pas longtemps. Interrogez plutôt là-dessus M. Jones, un des rares disciples à avoir tenté d’articuler quelque chose qui se tînt sur le symbolisme : il vous dira le sort de la Commission spéciale instaurée pour son étude au Congrès de 1910[6].

Si l’on considère d’autre part la, préférence que Freud a gardée pour son Totem et Tabou, et le refus obstiné qu’il a opposé à toute relativation du meurtre du père considéré comme drame inaugural de l’humanité, on conçoit que ce qu’il maintient par là, c’est la primordialité de ce signifiant que représente la paternité au delà des attributs qu’elle agglutine et dont le lien de la génération n’est qu’une part. Cette portée de signifiant apparaît sans équivoque dans l’affirmation ainsi produite que le vrai père, le père symbolique, est le père mort. Et la connexion de la paternité à la mort, que Freud relève explicitement dans maintes relations cliniques, laisse voir d’où ce signifiant tient son rang primordial.

Tant d’effets de masses pour rétablir une perspective, ne donneront pas pourtant au psychanalyste les moyens mentaux d’opérer dans le champ qu’elle cerne. Il ne s’agit pas de niveau mental bien entendu, mais du fait que l’ordre symbolique n’est abordable que par son propre appareil. Fera-t-on de l’algèbre sans savoir écrire ? De même ne peut-on traiter du moindre effet de signifiant, non plus qu’y parer, sans soupçonner fût-ce ce qu’implique un fait d’écriture.

Faut-il que les vues de ceux que la Traumdeutung[7] a menés à l’analyse aient été si courtes, ou les cheveux trop longs de la tête de (577)Méduse qu’elle leur présentait ? Qu’est cette nouvelle interprétation des rêves sinon le renvoi de l’orinomante au seul fondement, mais irréfragable, de toute mantique, à savoir la batterie de son matériel ? Nous ne voulons pas dire la matière de ladite batterie, mais sa finitude ordinale. Bâtonnets jetés au sol ou lames illustres du tarot, simple jeu de pair ou impair ou koua suprêmes du Yi-king, en vous tout destin possible, toute dette concevable peut se résumer, car rien en vous ne vaut que la combinatoire, où le géant du langage reprend sa stature d’être soudain délivré des liens gullivériens de la signification. Si le rêve y convient mieux encore, c’est que cette élaboration que reproduit vos jeux y est à l’œuvre dans son développement : « Seule l’élaboration du rêve nous intéresse », dit Freud, et encore : « Le rêve est un rébus ». Qu’eût-il fallu qu’il ajoutât, pour que nous n’en attendions pas les mots de l’âme ? Les phrases d’un rébus ont-elles jamais eu le moindre sens, et son intérêt, celui que nous prenons à son déchiffrement, ne tient-il pas à ce que la signification manifeste en ses images est caduque, n’y ayant de portée qu’à faire entendre le signifiant qui s’y déguise.

Ceci mériterait même d’en tirer un retour de lumière sur les sources dont nous nous éclairons ici, en incitant les linguistes à rayer de leurs papiers l’illusoire locution qui, au reste pléonasmatiquement, fait parler d’écriture « idéographique ». Une écriture, comme le rêve lui-même, peut être figurative, elle est toujours comme le langage articulée symboliquement, soit tout comme lui phonématique, et phonétique en fin de compte.

Le lapsus enfin nous fera-t-il saisir en son dépouillement ce que veut dire qu’il tolère d’être résumé dans la formule : que le discours vient à y surmonter la signification feinte ?

Arriverons-nous par là à arracher l’augure à son désir d’entrailles et à le ramener au but de cette attention flottante dont, depuis les quelque cinquante millions d’heures d’analyste qui y ont trouvé leurs aises et leur malaise, il semble que personne ne se soit demandé quel il est.

Car si Freud a donné cette sorte d’attention comme la contre partie[8] (Gegenstück) de l’association libre, le terme de flottante n’implique pas sa fluctuation, mais bien plutôt l’égalité de son niveau, ce qu’accentue le terme allemand : gleichschwebende.

Remarquons d’autre part que la troisième oreille dont nous nous sommes servi pour dénier leur existence aux au-delà incertains d’un (578)sens occulte, n’en est pas moins de fait l’invention d’un auteur, Reik (Theodor), plutôt sensé dans sa tendance à s’accommoder sur un en-deçà de la parole.

Mais quel besoin peut avoir l’analyste d’une oreille de surcroît quand il semble qu’il en ait trop de deux parfois à s’engager à pleines voiles dans le malentendu fondamental de la relation de compréhension. Nous le répétons à nos élèves : « Gardez-vous de comprendre ! » et laissez cette catégorie nauséeuse à Mrs Jaspers et consorts. Qu’une de vos oreilles s’assourdisse, autant que l’autre doit être aiguë. Et c’est celle que vous devez tendre à l’écoute des sons ou phonèmes, des mots, des locutions, des sentences, sans y omettre pauses, scansions, coupes, périodes et parallélismes, car c’est là que se prépare le mot à mot de la version, faute de quoi l’intuition analytique est sans support et sans objet.

C’est ainsi que dans la théorie comme dans la pratique qui sont venues à prévaloir, ce signifiant premier qui dit que : le numéro deux se réjouit d’être impair[9], introduisant une vérité qui, d’exiger que le numéro deux s’exerce à la connaître, ne le montre que mieux fondé à s’en réjouir – est traduit d’une façon qui, pour satisfaire à la vue basse des amateurs de « relation d’objet », laisse peut-être à désirer dans l’invitation qu’elle adresse au sujet en ces termes : des numéros, sont deux, qui n’ont pas leur pareil, attendent Godot.

 

 

 

Nous pensons nous faire entendre, – et que l’intérêt que nous montrons ici pour la mantique n’est pas pour approuver le style de la tireuse de cartes, qui dans la théorie des instincts donne le ton.

Bien au contraire l’étude de la détermination symbolique permettrait de réduire, sinon du même coup de dégager ce que l’expérience psychanalytique livre de données positives : et ce n’est pas rien.

La théorie du narcissisme et celle du moi telle que Freud l’a orientée dans sa seconde topique, sont des données qui prolongent les recherches les plus modernes de l’éthologie naturelle (précisément sous le chef de la théorie des instincts).

Mais même leur solidarité, où elles se fondent, est méconnue, et (579)la théorie du moi n’est plus qu’un énorme contresens : le retour à ce que la psychologie intuitive elle-même a vomi.

Car le manque théorique que nous pointons dans la doctrine, nous met au défaut de l’enseignement, qui réciproquement en répond. Soit au deuxième sujet de notre propos où nous sommes passé depuis un moment.

La technique de la psychanalyse s’exerçant sur la relation du sujet au signifiant, ce qu’elle a conquis de connaissances ne se situe qu’à s’ordonner autour.

Ceci lui donne sa place dans le regroupement qui s’affirme comme ordre des sciences conjecturales.

Car la conjecture n’est pas l’improbable : la stratégie peut l’ordonner en certitude. De même le subjectif n’est-il pas la valeur de sentiment avec quoi on le confond : les lois de l’intersubjectivité sont mathématiques.

C’est dans cet ordre que s’édifient les notions de structure, faute de quoi la vue par le dedans des névroses et la tentative d’abord des psychoses restent en panne.

La perspective d’une telle recherche exige une formation qui y réserve au langage son rôle substantiel. C’est ce que Freud formule expressément dans le programme d’un Institut idéal, dont on ne s’étonnera pas après ce que nous avançons, qu’il développe l’ensemble même des études philologiques[10].

Nous pouvons ici comme plus haut partir d’un contraste brutal, en notant que rien dans aucun des Instituts relevant d’une affiliation qui s’autorise de son nom, n’a jamais été même ébauché dans ce sens.

L’ordre du jour étant ici le legs de Freud, nous chercherons ce qu’il devient dans l’état des choses présent.

L’histoire nous montre chez Freud le souci qui le guide dans l’organisation de la A. I. P. ou Association internationale de Psychanalyse, et spécialement à partir de 1912 quand il y patronne la forme d’autorité qui y prévaudra, en y déterminant avec le détail des institutions le mode d’exercice et de transmission des pouvoirs : c’est le souci clairement avoué dans sa correspondance, d’assurer le maintien de sa pensée dans sa complétude, quand lui-même ne sera plus là pour la défendre. Maintien dont la défection de Jung, plus douloureuse que tontes celles auxquelles elle succède, fait cette fois un problème angoissant. Pour y faire face, Freud accepte ce qui s’offre à lui à ce moment : à savoir l’idée venue à une sorte de jeune garde, aspirant au (580)vétéranat, de veiller audit maintien au sein de l’A. I. P., non seulement par une solidarité secrète mais par une action inconnue.

Le blanc-seing que Freud accorde à ce projet[11], la sécurité qu’il en retire et qui l’apaise[12] – sont attestés par les documents de son biographe, dernier survivant lui-même de ce Comité, dit des Sept Anneaux, dont l’existence avait été publiée par le défunt Hans Sachs. Leur portée de principe et leurs suites de fait ne sauraient être voilés par la qualification amusée de romantisme[13] dont Freud de l’une fait passer la pilule, et l’incident piquant qu’aux autres le Dr Jones[14] s’empresse d’épingler : la lettre derrière son dos écrite à Freud par Ferenczi en ces termes : « Jones, de n’être pas juif, ne sera jamais assez affranchi pour être sûr en ce déduit. Il faut lui couper toute retraite et l’avoir à l’œil ».

L’histoire secrète de l’A. I. P. n’est ni faite, ni à faire. Ses effets sont sans intérêt auprès de ceux du secret de l’histoire. Et le secret de l’histoire n’est pas à confondre avec les conflits, les violences et les aberrations qui en sont la fable. La question que Freud a posée de savoir si les analystes dans leur ensemble satisfont au standard de normalité qu’ils exigent de leurs patients, fournit, à être régulièrement citée à ce propos, l’occasion aux analystes de montrer leur bravoure. On s’étonne que les auteurs de ces brocards n’en voient pas eux-mêmes la ruse : l’anecdote ici comme ailleurs dissimule la structure.

On doit partir pour notre visée de la remarque, jamais faite à notre connaissance, que Freud a engagé l’A. I. P. dans sa voie 10 ans avant que dans : Analyse du moi et psychologie des masses, il se soit intéressé à propos de l’Église et de l’Armée aux mécanismes par où un groupe organique participe de la foule, exploration dont la partialité certaine se justifie de la découverte fondamentale de l’identification du moi de chaque individu à une même image idéale dont la personnalité du chef supporte le mirage. Découverte sensationnelle, d’anticiper de peu les organisations fascistes qui la rendirent patente.

(581)Rendu plus tôt plus attentif à ces effets, Freud se fût interrogé de plus près sur les voies particulières que la transmission de sa doctrine exigeait de l’institution qui devait l’assurer. La seule organisation d’une communauté ne lui eût pas paru garantir cette transmission contre l’insuffisance du team même des fidèles, dont quelques confidences qu’on atteste de lui montrent qu’il avait le sentiment amer[15].

L’affinité lui fût apparue dans sa racine, qui relie les simplifications toujours psychologisantes contre lesquelles l’expérience l’avertissait, à la fonction de méconnaissance, propre au moi de l’individu comme tel.

Il eût vu la pente qu’offrait à cette incidence la particularité de l’épreuve que cette communauté doit imposer à son seuil : nommément de la psychanalyse pour laquelle l’usage consacre le titre de didactique, et que le moindre fléchissement sur le sens de ce qu’elle recherche, tourne en une expérience d’identification duelle.

Ce n’est pas nous ici qui portons un jugement ; c’est dans les cercles des didacticiens que s’est avouée et se professe la théorie qui donne pour fin à l’analyse l’identification au moi de l’analyste.

Or à quelque degré qu’on suppose qu’un moi soit parvenu à s’égaler à la réalité dont il est censé prendre la mesure, la sujétion psychologique sur laquelle on aligne ainsi l’achèvement de l’expérience est, si l’on nous a bien lu, ce qu’il y a de plus contraire à la vérité qu’elle doit rendre patente : à savoir l’extranéité des effets inconscients, par quoi est rabattue la prétention à l’autonomie dont le moi fait son idéal ; rien aussi de plus contraire au bienfait qu’on attend de cette expérience : à savoir la restitution qui s’y opère pour le sujet du signifiant qui motive ces effets, procédant d’une médiation qui justement dénonce ce qui de la répétition se précipite dans le modèle.

Que la voie duelle ainsi choisie à l’opposé pour la visée de l’expérience, échoue à réaliser la normalisation dont elle pourrait se justifier au plus bas, c’est ce qui, nous l’avons dit, est reconnu pour ordinaire, mais sans qu’on en tire la leçon d’une maldonne dans les prémisses, content qu’on est d’en attribuer le résultat aux faiblesses répercutées dont l’accident n’est en effet que trop visible.

De toutes façons, le seul fait que les buts de la formation s’affirment en postulats psychologiques, introduit dans le groupement une forme d’autorité sans pareille dans toute la science : forme que le terme de suffisance seul permet de qualifier.

(582)C’est en effet la dialectique hégélienne de l’infatuation qui seul rend compte du phénomène à la rigueur. Faute de quoi c’est à la satire, si la saveur n’en devait pas rebuter ceux qui ne sont pas intimes à ce milieu, qu’il faudrait recourir pour donner une juste idée de la façon dont on s’y fait valoir.

On ne peut ici que faire état de résultats apparents.

D’abord la curieuse position d’extraterritorialité scientifique par où nous avons amorcé nos remarques, et le ton de magistère dont les analystes la soutiennent dès qu’ils ont à répondre à l’intérêt que leur discipline suscite dans les domaines circonvoisins.

Si d’autre part les variations que nous avons montrées dans les approches théoriques de la psychanalyse, donnent l’impression extérieure d’une progression conquérante toujours à la frontière de champs nouveaux, il n’en est que plus frappant de constater combien est stationnaire ce qui s’articule d’enseignable à l’usage interne des analystes par rapport à l’énorme quantité d’expérience qui, si l’on peut dire, a passé par leurs mains.

Il en est résulté, tout à l’opposé des ouvertures dont, comme nous l’avons indiqué, Freud a formulé le projet universitaire, l’établissement d’une routine du programme théorique, dont on désignerait assez bien ce qu’il couvre par le terme forgé de matières à fiction.

Cependant dans la négligence où une méthode pourtant révolutionnante dans l’abord des phénomènes, a laissé la nosographie psychiatrique, on ne sait s’il faut plus s’étonner que son enseignement en ce domaine se borne à broder sur la symptomatologie classique, ou qu’elle en vienne ainsi à se poser en doublure de l’enseignement officiel.

Pour peu enfin qu’on s’astreigne à suivre une littérature peu avenante il faut le dire, on y verra la part qu’y prend une ignorance en quoi nous n’entendons pas désigner la docte ignorance ou ignorance formée, mais l’ignorance crasse, celle dont l’épaisseur n’a jamais été même effleurée par le soc d’une critique de ses sources.

Ces phénomènes de stérilisation, bien plus patents encore de l’intérieur, ne peuvent être sans rapports avec les effets d’identification imaginaire dont Freud a révélé l’instance fondamentale dans les masses et dans les groupements. Le moins qu’on en puisse dire, c’est que ces effets ne sont pas favorables à la discussion, principe de tout progrès scientifique. L’identification à l’image qui donne au groupement son idéal, ici celle de la suffisance incarnée, fonde certes comme Freud l’a montré en un schéma décisif, la communion du groupe, mais c’est précisément aux dépens de toute communication articulée. La tension hostile y est même constituante de la relation d’individu à individu.

(583)C’est là ce que l’euphuïsme, en usage dans le milieu, reconnaît tout à fait valablement sous le terme de narcissisme des petites différences que nous traduirons en termes plus directs par : terreur conformiste. Ceux à qui l’itinéraire de la phénoménologie de l’esprit est familier, se retrouveront mieux à ce débucher, et s’étonneront moins de la patience qui semble ajourner dans ce milieu toute excursion interrogeante. Encore la retenue des mises en question ne s’arrête-t-elle pas aux impétrants, et ce n’est pas un novice qui prenait instruction de son courage quand il le motivait ainsi : « Il n’est pas de domaine où l’on s’expose soi-même plus totalement qu’à parler de l’analyse ». Sans doute un bon objet, comme on s’exprime, peut-il présider à cet assujettissement collectif, mais cette image qui fait les chiens fidèles, rend les hommes tyranniques, car c’est l’Éros même dont Platon nous montre le phasme déployé sur la cité détruite et dont s’affole l’âme traquée.

Aussi bien cette expérience vient-elle à susciter sa propre idéologie, mais sous la forme de la méconnaissance propre à la présomption du moi : en ressuscitant une théorie du moi autonome, chargée de toutes les pétitions de principe dont la psychologie avait sans attendre la psychanalyse fait justice, mais qui livre sans ambiguïté la figure des idéaux de ses promoteurs[16]. Assurément ce psychologisme analytique n’est pas sans rencontrer des résistances. L’intéressant, c’est qu’à les traiter comme telles, il se trouve favorisé par maints désarrois apparus dans les modes de vie d’aires culturelles importantes, pour autant que la demande s’y manifeste de patterns qu’il n’est pas inapte à fournir.

On trouve là le joint par où la psychanalyse s’infléchit vers un behaviourisme, toujours plus dominant dans ses « tendances actuelles ».

Ce mouvement est supporté, on le voit, par des conditions sociologiques qui débordent la connaissance analytique comme telle. Ce qu’on ne peut manquer de dire ici, c’est que Freud en prévoyant nommément cette collusion avec le behaviourisme, l’a dénoncée à l’avance comme la plus contraire à sa voie[17].

Quelle que doive être pour l’analyse l’issue de la singulière régie spirituelle où elle parait ainsi s’engager, la responsabilité de ses tenants reste entière à l’endroit des sujets dont ils prennent la charge. Et c’est ici qu’on ne saurait trop s’alarmer de certains idéaux qui semblent (584)prévaloir dans leur formation : tel celui que dénonce suffisamment, de ce qu’il ait pris droit de cité, le terme de désintellectualisation.

Comme si ce n’était pas déjà trop que le succès de l’analyse lui attirât tant d’adeptes insoucieux de leur culture, convient-il de considérer comme un résultat majeur autant que bénéfique de l’analyse didactique, que jusqu’à l’ombre d’une pensée soit proscrite de ceux qui n’auraient pas trop de toute la réflexion humaine pour parer aux intempestivités de toutes sortes auxquelles les exposent leurs meilleures intentions.

Aussi bien le plan de produire, pour ce pays même, « cent psychanalystes médiocres », a-t-il été proféré en des circonstances notoires, et non pas comme le propos d’une modestie avisée, mais comme la promesse ambitieuse de ce passage de la quantité à la qualité que Marx a illustré. Les promoteurs de ce plan annoncent même aux derniers échos qu’on est en train d’y battre superbement ses propres normes.

Personne ne doute en effet de l’importance du nombre des travailleurs pour l’avancement d’une science. Encore faut-il que la discordance n’y éclate pas de toutes parts sur le sens à accorder à l’expérience qui la fonde. C’est, nous l’avons dit, la situation de la psychanalyse.

Au moins cette situation nous paraîtra-t-elle en ceci exemplaire qu’elle apporte une preuve de plus à la prééminence que nous accordons, à partir de la découverte freudienne, dans la structure de la relation intersubjective, au signifiant.

À mesure en effet que la communauté analytique laisse plus se dissiper l’inspiration de Freud, quoi, sinon la lettre de sa doctrine, la ferait-il encore tenir en un corps.

 

 

Jacques Lacan

 

 



[1]. Nous voulons dire un thomiste.

[2]. De la lettre à Fliess du 21 septembre à la rédaction de l’Homme aux loups (voir la note liminaire de l’observation).

[3]. Qu’on entende bien, que ceci n’est pas un air de bravoure, mais une remarque technique que la lecture du Witz de Freud met à la portée tous. Il est vrai que peu de psychanalystes lisent cet ouvrage, ce que nous n’en sommes plus à celer après que l’un des plus dignes nous ait avoué comme une simple lacune, n’avoir jamais ouvert la Psychopathologie de la vie quotidienne.

[4]. Sententiarum out verborum. Cf. Quintilllien Oratoria Institutio Lib. IX, Cap. 2 et 3.

[5]. Deuxième vers du célèbre distique de Schiller dont le premier questionne ainsi : Warum kann der lebendige Geist dem Geist nicht erscheinen ? et dont c’est la réponse. Ce distique a un titre : Sprache.

[6]. Cf. E. Jones, Sigmund Freud. Life and Work, t. II, p. 76.

[7]. En français : La science des rêves, où Freud a désigné son œuvre capitale.

[8]. Et non pas du : pendant, comme on s’exprime dans une traduction qu’un dessus de pendule idéal a sans doute inspirée.

[9]. « Dic cur hic (l’autre École) », épigraphe d’un Traité de la contingence, paru en 1895 (Paris, Librairie de l’Art indépendant, 11 rue de la Chaussée-d’Antin), où la dialectique de cet exemple est discutée (p. 41). Œuvre d’un jeune homme nommé André Gide dont on ne peut que regretter qu’il se soit détourné prématurément des problèmes logiques pour lesquels cet essai le montrait si doué.

Le nonsense sur lequel après lui nous spéculons ici, reprend, faut-il le rappeler, la traduction burlesque qu’on donne aux écoliers, du latin : numéro Deus impare gaudet.

[10]. Cf. Freud, Ges. Werke, vol. XIV, p. 281 et 283.

[11]. À la vérité c’est de Freud que l’action du « Comité » reçoit son caractère avec ses consignes. « This commitee would have to be strictly secret (souligné dans le teste donné par Jones) in its existence and its action (souligné par nous). » Lettre de Freud à E. Jones du 1er août 1912 que devait suivre un déplacement de Freud pour fixer avec Jones, Ferenczi et Rank la base de ce « plan ». E. Jones, Sigmund Freud, Life and Work, vol. II, p. 173.

[12]. « The secret of this Committee is that it has taken from me my most burdensome care for the future, so that I can calmly follow my path to the end », et « Since then I have felt more light-hearted and carefree about how long my life will last ». Lettre de Freud à Eitingon du 23 nov. 1919, soit 7 ans après (pendant lesquels donc même à son échelon l’existence du Comité était restée ignorée), pour lui proposer d’entrer au Comité. Même ouvrage, p. 174.

[13]. « I know there is a boyish and perhaps romantic element too in this conception… ». Lettre citée de Freud à Jones.

[14]. Jones, Sigmund Freud, 7, II, p. 173.

[15]. Cf. « So, haben Sie jetzt diese Bande gesehen ? », dit à Binswanger à l’issue d’une des réunions hebdomadaires qui se tenaient chez lui au début de 1907. In Ludwig Binswanger : Erinnerungen an Sigmund Freud.

[16]. On sait que c’est là la théorie à la mesure de quoi MM. H. Hartmann, E. Kris et R. Loewenstein entendent réduire la pratique de l’analyse et « synchroniser » (c’est là leur terme) la pensée de Freud, sans doute un peu vacillante à leur goût, sinon à leur regard.

[17]. Freud, Ges. Werke, XIV, pp. 78-79.