Cet exposé fut soumis à la censure qui refusa de le publier dans les actes du congrès. C’est seulement en 1992 que le texte de cette conférence – écrit en Juin 1958 – sera publié pour la première fois par la revue Freudiana, à la fois dans sa version originale et sa traduction espagnole (Freudiana, publicacion de le Escuela europea de psicoanalisis del campo freudiano, Cataluna, Paidos, 1992, n° 4/5, pp. 11-21). La présente version est parue dans l’Âne, 1992, n° 51, pp. 24 à 27.

(24)1.– Pour distinguer la vraie psychanalyse de la fausse, on se réfère à une notion de la psychanalyse authentique, et à une notion d’une psychanalyse conforme à la vérité manifestée par son expérience. S’il s’agit pourtant ici de vérité à proprement parler, c’est qu’autant dans l’ordre de sa découverte que dans celui où elle opère à des fins curatives, le rapport de l’homme à la vérité est dominant.

Ainsi la psychanalyse fausse ne l’est pas seulement du fait de s’écarter du champ qui motive son procédé. Cet écart, quelles qu’en soient les intentions effectives, exige un oubli ou une méconnaissance. Et l’un et l’autre la condamnent à des effets pernicieux.

 

LA CAUSALITÉ LOGIQUE

2.– La psychanalyse vraie a son fondement dans le rapport de l’homme à la parole. Cette détermination dont l’énoncé est évident, est l’axe par rapport auquel doivent être jugés et jaugés ses effets : ceux-ci étant entendus dans leur extension la plus générale, à savoir non seulement comme changements diversement bénéfiques, mais comme révélation d’un ordre effectif dans des faits jusqu’alors restés inexplicables, à vrai dire apparition de faits nouveaux.

Ce rapport de l’homme à la parole est évident dans le médium de la psychanalyse : ce qui rend d’autant plus extraordinaire qu’on le néglige dans son fondement.

Mais il s’agit d’un cercle, car à ne pas reconnaître le fondement, on cherche ailleurs le médium : à savoir dans on ne sait quel affect immédiat, véritable délire à couvrir une action par où l’homme approche peut-être au plus près du foyer constituant de la raison. C’est le spectacle que nous offre la psychanalyse en tant qu’elle cherche à se justifier des méthodes des disciplines coexistantes en son champ, ce qu’elle ne fait qu’au prix de substantifications mythiques et d’alibis fallacieux.

Que le substrat biologique du sujet soit dans l’analyse intéressé jusqu’en son fonds, n’implique nullement que la causalité qu’elle découvre y soit réductible au biologique. Ce qu’indique la notion, primordiale dans Freud, de surdétermination, jamais élucidée jusqu’à présent.

Qu’on ne croie pas pour autant trouver ici la position dite culturaliste. Car pour autant qu’elle se réfère à un critère social de la norme psychique, elle contredit encore plus l’ordre découvert par Freud en ce qu’il montre d’antériorité radicale par rapport au social[1].

3.– À revenir à l’émergence (dans la génialité de Freud) de l’interprétation (Deutung) des rêves, de la psychopathologie quotidienne et du trait d’esprit, soit au registre de ce qui dès lors vient au jour de la connaissance et de la praxis sous le nom d’inconscient, on reconnaît que ce sont les lois et les effets propres au langage qui en constituent la causalité ; causalité qu’il faut dire logique plutôt que psychique, si l’on donne à logique l’acception des effets du logos et non pas seulement du principe de contradiction.

Les mécanismes dits du condensé (Verdichtung) et du virement (Verschiebung) recouvrent exactement les (26)structures par où s’exercent dans le langage les effets de métaphore et de métonymie. C’est-à-dire les deux modes où la construction la plus récente de la théorie linguistique (Roman Jakobson et consort[2]) subsume dans une structure spécifique (impossible à retrancher même du fonctionnement physiologique des appareils mis dans le vivant au service du langage), l’action propre du signifiant, en tant qu’il faut considérer cette action comme engendrant la signification dans le sujet dont elle s’empare, en le marquant comme signifié.

Il ne s’agit pas ici de l’Anschluss par où l’on tente aujourd’hui de faire rentrer la psychanalyse dans une psychologie perpétuant un héritage académique sous l’étiquette de psychologie générale, – voire de l’assimiler aux plus récentes assomptions de la matière humaine sous les rubriques variées de la sociologie.

Il s’agit de la lecture suggestive de l’anticipation, faite par Freud dans l’analyse de l’inconscient, des formules mêmes où Ferdinand de Saussure, dix ans après la Traumdeutung, fonde l’analyse des langues positives. Car la linguistique a déplacé le centre de gravité des sciences, dont le titre, singulièrement inactuel d’être promu depuis lors de sciences humaines, conserve un anthropocentrisme dont Freud a affirmé que sa découverte ruinait le dernier bastion – en dénonçant l’autonomie où le sujet conscient des philosophes maintenait l’attribut propre à l’âme dans la tradition du zoologiste spiritualiste.

 

LE SUJET COMME SIGNIFIANT

4.– Toute promotion de l’intersubjectivité dans la personnologie humaine ne saurait donc s’articuler qu’à partir de l’institution d’un Autre comme lieu de la parole. C’est « l’autre scène », anderer Schausplatz, où Freud, empruntant le terme à Fechner, désigne dès l’origine le plateau gouverné par la machinerie de l’inconscient.

C’est sur cette scène que le sujet apparaît comme surdéterminé par l’ambiguïté inhérente au discours. Car dans la communication parlée, même quand il s’agit de transmission « objective », l’entérinement dans le discours domine l’effet de signal, de même que la mise à l’épreuve du code rétrofléchit l’action de message. Qu’on passe à la fonction de pacte de la parole, on touchera aussitôt que nul message du sujet ne s’articule qu’à se constituer dans l’Autre sous une forme inversée : « Tu es ma femme, tu es mon maître ».

Structure méconnue dans les prémisses des théories modernes de l’information où devrait pourtant être marquée l’antériorité du récepteur par rapport à toute émission.

Ici encore Freud devance ces travaux en permettant de distinguer le sujet comme strictement constitué par les symboles-indices, indiquant dans le discours sa place comme émetteur du message, du sujet en tant qu’il entre dans le message, non, comme on le croit, comme objet qui s’y représente, mais comme signifiant qui s’y donne : ce qui est possible pour ce que les images qui conduisent ses fonctions, deviennent par l’opération de la demande, symboles-images du discours.

 

PRÉTEXTE D’UNE ORTHOPÉDIE

5.– C’est cette capture imaginaire du sujet dans le discours de l’Autre qui semble aller si loin que de pouvoir intéresser sa physiologie la plus intime. C’est elle qui centre la notion vulgaire qui s’est substituée, de par son emploi en psychanalyse, au concept rigoureux du symbolique : car il faut définir celui-ci comme constitué dans la chaîne signifiante, seul lieu pensable de la surdétermination comme telle, par la double possibilité qu’elle ouvre à la combinaison et à la substitution des éléments discrets qui sont le matériel du signifiant.

Mais la fascination propre à l’imaginaire, ici distingué du symbolique, s’est exercée sur ceux-là mêmes, à savoir les psychanalystes, qui en découvraient les formes dans la dialectique où le sujet se révélait symbolisé.

Le double effet de l’imaginaire en tant qu’écran opposant son filtre à la communication du message inconscient, et en tant qu’élément constitué du code symbolique, a été confondu par eux en une seule puissance, qu’ils n’ont pu dès lors apprécier qu’à des effets de résonance, aux interférences de plus en plus obscurcies.

Il en est résulté notamment que la résistance du discours n’a jamais été distinguée de la résistance du sujet.

La suite s’en est manifestée dans un contresens toujours accru à mesure que Freud dans une hâte, qu’il faut bien dire angoissante, à en suivre la trace dans un style de « bouteille à la mer », nous donnait à le rectifier en articulant la fonction du Moi dans la topique intra-subjective.

Ce leurre imaginaire où Freud situe le Moi dans son « Introduction au narcissisme » dès 1914 et dont nous-mêmes, dans le début de notre carrière, avons voulu restaurer le relief sous le nom de stade du miroir, le fait brutal que l’analyse du Moi soit introduite (ne connaîtrait-on des articles de Freud que leur titre, ce qui est plus fréquent qu’on ne croit chez les analystes) avec et sous l’angle de la psychologie collective, – tout cela qui est fait pour donner au Moi un statut analytique où sa fonction imaginaire se coordonne à sa valeur d’objet idéal, disons le mot : métonymique –, n’a servi que de prétexte à l’introduction d’une orthopédie psychique qui s’acharne avec une obstination gâteuse à un renforcement du Moi : négligeant que c’est là aller dans le sens du symptôme, de la formation de défense, de l’alibi névrotique, – et s’abritant d’une harmonie préétablie de la maturation des instincts à la morale dont le postulat restera attaché à l’histoire de notre époque comme le témoignage d’un obscurantisme sans précédent.

6.– Les positions ici avancées sous une forme radicale résument le double travail d’un commentaire de textes que nous poursuivons depuis sept ans dans un séminaire hebdomadaire couvrant par an environ trois cents pages de l’œuvre de Freud, – et d’un enseignement de présentation clinique et de contrôle thérapeutique qui se poursuit depuis cinq ans sous l’égide de la Clinique des maladies mentales et de l’encéphale (Professeur Jean Delay) de la Faculté de Médecine de Paris.

Les conséquences de ce travail théorique et pratique sur la direction de la cure, – au triple point de vue de la place de l’interprétation dans l’analyse, du maniement du transfert, et des normes mêmes où se fixent les buts et la terminaison de la cure –, ont été exposées au Colloque international tenu cette année à Royaumont par la Société Française de Psychanalyse, soit par le groupe qui nous accompagne dans ce labeur.

Les mêmes personnalités dont la place dans la Société internationale de psychanalyse a pour effet que la langue française est la seule langue de grande culture dans laquelle il n’y ait pas de traduction complète des œuvres de Freud – la partie traduite y étant tissée d’oublis, de non-sens, de falsifications et d’erreurs qui en rendent la lecture au mieux inintelligible et au pire controuvée –, sont aussi celles que nous rencontrons pour s’opposer à toute discussion de ces travaux dans la Société internationale de psychanalyse, fondée par Freud.

7.– Un facteur unifie les directions qu’on appelle phases de la doctrine de Freud : elles fixent les lignes cardinales de la recherche où devait s’orienter le problème à jamais ouvert par sa découverte : celui des rapports liant le sujet au signifiant. C’est le problème de l’identification, quant au sujet. Quant à ses relations au réel, il exclut absolument la position de la réalité comme purement et simplement donnée, à quoi la psychanalyse aujourd’hui se réfère, tant par l’usage qu’elle fait de la notion de sens de la réalité, voire d’épreuve de la réalité, que par l’appui qu’elle y trouve pour se réduire à une pratique de plus en plus organisée d’une pédagogie corrective.

Il va de soi que nous ne mettons pas ce faisant en question la primauté du réel, simplement nous rappelons que le langage y introduit une dimension de nature à le « mettre en question ». C’est au niveau de cette mise en question que se situe le drame de la névrose. Vouloir réduire celle-ci dans sa véracité irréductible, ne peut conduire qu’à un recul du symptôme jusqu’aux racines mêmes de l’être, à la destruction de ce qui témoignait dans la souffrance.

En fait la résistance rencontrée témoigne à elle seule de l’impasse de l’entreprise, et la compulsion de répétition découverte par Freud a été aussi par lui identifiée à l’insistance d’une vérité qui clame encore dans le désert de l’ignorance.

L’opposition dialectique, c’est-à-dire liée par une relation d’occultation alternante, du principe de réalité au principe du plaisir, n’est concevable qu’au niveau de l’identification signifiante. Ils ne peuvent du point de vue de l’adaptation que se confondre strictement.

Or toute la psychanalyse se développe dans la dimension de leur conflit. Ainsi la promotion d’une sphère sans conflit au centre de la théorie, comme au pivot de l’action thérapeutique, nous apporte de New-York le signe dernier du renoncement achevé aux principes d’une découverte, – de son détournement à des fins de suggestion sociale et d’assujettissement psychologique.

 

 

LA CONDITION DU DÉSIR

8.– Il n’a pas manqué de gens pour nous faire grief de solliciter Freud, et de manquer à l’essentiel, en réduisant au champ de la parole et du langage, – objet du rapport par lequel à Rome, en 1953, s’est inaugurée la vie de notre groupe –, un mouvement de l’être qui le soutient et le dépasse de toutes parts. Du préverbal à l’ineffable, il n’est pas de catégorie qu’on n’agite pour nous réfuter, au silence près dont on se méfie à juste titre.

(27)Articulons ici que nous ne confondons pas plus l’être avec le dicible, que nous ne tenons l’étant pour l’antithèse de la raison.

Bien au contraire, ramenant à sa source freudienne la souffrance dont la névrose nous révèle le pathétique bien tempéré, nous tentons de saisir le désir dans les rêts mêmes où Freud nous le montre fixé. Ces rêts sans doute le traversent et l’articulent dans l’interrogation passionnée qui arrache le vivant, à demi déhiscent de la vie, qu’est l’homme, à la condition du besoin, pour l’élever à la position de cette demande sans objet, que nous appelons l’amour, la haine et l’ignorance.

C’est là, entre l’inconditionné de cette demande et la satisfaction dont on prétend l’étouffer, que surgit cette condition quasi-perverse en sa forme absolue qu’est le désir. Place prédestinée chez le sujet parlant pour que la Vénus aveugle de la nature y cherche dans l’angoisse son symbole vivant. Ici le phallus, où les anciens voyaient le signe où le logos marque la vie de son empreinte, et dont ce n’est pas en vain que le mystère devait être tu, puisqu’à être dit, il ne pouvait être que dégradé, nous a révélé sa fonction symbolique : dans le complexe de castration. Ce que la psychanalyse d’aujourd’hui tente de réduire à la fonction imaginaire d’un « objet partiel ».

Mais nous devons entendre Freud quand il nous dit que dans le rêve, seule son élaboration l’intéresse. Le désir inconscient, indiqué dans la métaphore onirique, n’a d’objet que métonymique. Il est désir au-delà de la reconnaissance autant que reconnaissance à quoi se dérobe le désir.

Enseignement trop ardu pour que les augures de la psychanalyse d’aujourd’hui n’en soient pas venus à se dire : « Un rêve après tout n’est qu’un rêve », et même à en faire le mot de passe dont ils se saluent.

Ce rêve et ce désir en effet ne sont pas articulables en termes d’adaptation à la réalité, soit en ces termes qui, sous le nom de tension vécue, de résistance affective, de partie saine ou distordue du moi, de relation duelle entre l’analysé et l’analyste, font revivre les étonnantes mystifications de la psychothérapie autoritaire.

C’est donc bien nous, et non pas eux, qui disons que le désir, qu’il soit du rêve ou de la veille, n’est pas articulable dans la parole. Mais il n’est pas vrai pourtant qu’il ne soit pas articulé dans le langage, et que, glissant comme l’anneau du jeu de furet au fil de la métonymie qui le retient dans un cercle de fantasme, il ne produise pas métaphoriquement le signifié du symptôme où ce fantasme se réalise.

 

 

LA PUISSANCE DE LA VÉRITÉ

9.– Nous voici tout près des problèmes de la cure et de la distinction profonde entre la suggestion et le transfert. Le transfert est ce lien à l’Autre qu’établit la forme de demande à quoi l’analyse fait sa place, pour que de cette place cette répétition, où ce n’est pas le besoin qui se répète, mais l’au-delà qu’y dessine la demande, puisse être saisie dans son effet de désir et analysée dans son effet de suggestion.

C’est à mesure que l’effet de suggestion issu de l’inconscient dissipe ses mirages, que le désir doit s’articuler en tant que signifiant dans la question existentielle qui donne son horizon au transfert.

En quelque terme que celle-ci se résolve, c’est au lieu de l’Autre que le sujet se trouvera : à la place de ce qui était (Wo Es war…) et qu’il faut qu’il assume (…, soll Ich werden).

Ici le précepte : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ne sonne pas moins étrangement que le Tât twam asi, comme on l’éprouve à y répondre à la première personne où éclate l’absurdité qu’il y aurait à prendre son dernier terme pour son dernier mot, tandis que l’autre boucle son cercle à l’achever : « comme toi-même, tu es ceci que tu hais parce que tu l’ignores ».

Nulle part comme dans Freud de nos jours ne se respire l’air de la raison conquérante, ni ce style dont au XVIIIe siècle l’homme s’avança vers la dénudation de son désir, pour en poser, sous la figure de la nature, à Dieu la question. Pointe unique dans l’histoire d’une philosophie qui avait fait sa loi de la négation du désir. Pointe dont on s’étonne à constater comment la philosophie a réussi à la discréditer comme celle d’une clarté artificielle, voire artificieuse, alors qu’elle posait la question la plus profonde.

Sans doute cette philosophie des lumières, et son parangon l’homme du plaisir, ont-ils fait une erreur. Ils ont voulu expliquer ce qui s’opposait à leur question par l’imposture et faire de l’obscurantisme un complot contre la liberté de la nature.

C’est de cette erreur que nous subissons le retour. Car les monstres qu’on forge pour les besoins d’une cause nous apportent la preuve la plus étonnante de la puissance de la vérité : ils viennent eux-mêmes au jour.

Ceux qui ont mon âge ont pu saisir comment la propagande anti-allemande des Alliés de la Grande Guerre, a engendré l’hitlérisme, qui la justifia après coup.

Plus paradoxalement, mais par un retour du même ordre, la reprise d’une mise en question essentielle de l’homme par rapport à la nature, au nom cette fois de la vérité qui la pénètre, aboutit à ce résultat singulier : que ceux-là mêmes dont le réinventeur de cette question a voulu faire les gardiens de son legs, s’organisent pour le transformer en instrument d’équivoque et de conformisme et se constituent réellement en une Église qui sait que son autorité est de néant, puisqu’elle renie ce qui est son action même, en la ravalant aux connivences d’un aveuglement qu’elle-même entretient.

10.– Comment ne pas reconnaître en effet la fausseté de leur position dans son apparence même, à savoir ce contraste qui fait que la psychanalyse est tout juste tolérée dans sa pratique, quand son prestige est universel : quand « psychanalyse de… », de quelque objet qu’il s’agisse, veut dire pour tous qu’on entre dans la raison profonde d’une apparente déraison, et que pourtant dans la science la psychanalyse vit dans une sorte de quarantaine qui n’a rien à faire avec l’effet de la spécialisation.

Situation faite de méconnaissances accordées, et que n’explique plus depuis longtemps la prétendue résistance des laïcs. Si celle-ci est quelque part maintenant, ce n’est pas ailleurs que chez les psychanalystes eux-mêmes, et patente dans cet effort de se faire valoir par les analogies les plus bâtardes et les fictions les plus douteuses, – conjoint à cette bégueulerie qu’ils manifestent devant les emplois diversement abusifs qui sont faits au dehors des notions qu’ils diffusent, non sans en ressentir une secrète complaisance.

Faut-il voir dans le consentement dont ils jouissent dans la moitié du monde civilisé un effet du pardon que méritent ceux qui ne savent pas ce qu’ils font ? Ou revenir à la preuve, que constitue, pour la vérité d’une tradition, l’indignité de ses ministres.

Nul doute que la confiance privilégiée dans la parole qu’implique le maintien du choix de ses moyens formels, soit le principe de vérité par quoi la psychanalyse subsiste, malgré l’imbécillité des idéaux dont elle l’assaisonne.

Sans doute cela suffit-il, – non pas que la parole ne soit le véhicule naturel de l’erreur, élu du mensonge, et normal du malentendu, mais parce qu’elle se déploie dans la dimension de la vérité, et ainsi la suscite, fût-ce à l’horreur du sujet.

C’est bien là un truisme, et même le truisme par excellence. Il retrouve les propos que nous venons d’avancer, pour repenser la psychanalyse et reconduire sa mission.

Un mystère subsiste pourtant sur les conditions propres à la garde du patrimoine disciplinaire qu’engendre un champ où le praticien lui-même doit se tenir au niveau du sujet qu’il découvre, – à savoir ici non pas le sujet de la connaissance, œil en face du monde réel, mais le sujet de la parole, – c’est-à-dire en tant qu’il émerge à la dimension de la vérité.

C’est à une nécessité profonde que Freud est confronté quand il se soucie instamment de fonder la communauté qui assurera cette garde. Est-ce seulement un accident quand il s’abandonne romantiquement à y laisser s’insérer ce praesidium secret où se préfigurent les appareils les plus modernes de notre politique ? J’ai déjà touché à ce sujet ailleurs en me fondant sur les documents vertigineux livrés par Jones. Nous sommes alors en 1912.

Le fruit, il faut le savourer maintenant dans cette théorie de la validation des théories par les conciles[3], qu’un membre de la camarilla qui a détenu après la dernière guerre dans la Société internationale les pouvoirs exécutifs, articula sans la moindre vergogne.

Mimétisme singulier de l’histoire à l’endroit de cette analyse d’une Église sans foi, d’une armée sans patrie, que Freud nous a donnée, dans un ouvrage plus haut cité, et où il faut reconnaître que l’art a une fois de plus forgé une forme signifiante avant son émergence dans le réel.

Ici la psychanalyse se manifeste elle-même passion dans l’acte qui la constitue, suscitant à nouveau en son sein le mot de ralliement dont Voltaire conspuait l’imposture : « Écrasons l’infâme ».

 

 



[1] . Cf. Totem et Tabou.

[2] . Cf. Fundamentals of Language, de Roman Jakobson et Morris Halle,1956.

[3]. Cf. Kris Ernst, « The Nature of Psychoanalytic Propositions and Their Validation », in Freedom and Experience, Ithaca, Cornell University Press, 1947.