Il s’agit d’un texte rédigé à Pâques 1960, pour la publication dans La psychanalyse, 1961, N° 6, « Perspectives Structurales », pp. 111-147, soit deux ans après sa présentation orale au Colloque international de Royaumont (10-13 Juillet 1958). Ainsi que Lacan s’en explique en préambule, c’est bien la date d’écriture que nous retiendrons pour le classement chronologique, cf. aussi la note 1.

(111)Ce texte est rédigé sur un enregistrement d’une intervention qu’un mauvais départ de l’appareil a privé de son exorde. C’est l’accident dont nous avons fait faveur pour remanier notre discours d’une façon qui en modifie sensiblement l’improvisation. Encore faut-il en indiquer l’intention, qui est de resserrer en son articulation d’alors une position qui nous reste essentielle.

Ceci nous a conduit à en retrancher plutôt : et précisément ce qui dans Ie feu d’une actualisation anticipe sur ce qui n’en sera développé que plus tard. C’est ainsi que passant outre notre goût d’auteur, nous n’avons pas repris l’apologue du pot de moutarde dont le souvenir n’est pourtant pas anecdotique, puisque nous lui avons donné depuis son plein essor[1].

À ceci près que nous lui assurons ici son acte de naissance, avec son motif dans les agapes qui nous le fournirent au moins apparemment, nous laissons à notre auditoire de retrouver le pot de moutarde en filigrane dans des figures plus accessibles au lecteur comme moins soumises aux signifiants de la présence.

Au reste un texte qui n’a été communiqué auparavant sous aucune forme documentaire, n’est attestable que du moment de sa rédaction définitive, soit ici Pâques 1960. (Note de Jacques Lacan).

 

1.– La structure et le sujet

 

Le terme de structure qui va donner au rapport de Daniel Lagache son mot clef, est en effet énoncé au principe de maintes tendances contemporaines de la recherche sur l’homme, si c’est là le sens large que Lagache donne, pensons-nous, au terme d’anthropologie. La référence à la sociologie nous eût paru meilleure actuellement pour y situer le structuralisme.

Car il y est l’objet d’un débat assez vif pour que Claude Lévi-Strauss n’échappe aux attaques que les structuralistes se portent entre eux, la notion de la structure qu’a l’un semblant n’être qu’aberration pour tel autre.

(112)Comme nous-même faisons du terme de structure un emploi que nous croyons pouvoir autoriser de celui de Claude Lévi-Strauss, ce nous est une raison personnelle, c’est bien le lieu de le dire, de ne pas tenir cet emploi pour généralement confusionnel. Nous n’en sommes que plus intéressé à le soumettre à l’épreuve du développement que Daniel Lagache y ordonne.

La catégorie de l’ensemble, pour l’introduire, trouve notre accord, pour autant qu’elle évite les implications de la totalité ou les épure. Mais ce n’est pas pour dire que les éléments n’en soient pas isolés, ni sommables : au moins, si nous cherchons dans la notion d’ensemble quelque garantie de la rigueur qu’elle a dans la théorie mathématique. « Que ses parties soient elles-mêmes structurées », voudra dire dès lors qu’elles-mêmes sont susceptibles de symboliser toutes les relations définissables pour l’ensemble, lesquelles vont bien au delà de leur distinction et de leur réunion, pourtant inaugurales. Les éléments y sont en effet définis par la possibilité d’être posés en fonction de sous-ensembles comme recouvrant une relation quelconque définie pour l’ensemble, cette possibilité ayant pour trait essentiel de n’être limitée par aucune. hiérarchie naturelle.

Voici pourquoi le terme : partie, nous semble à écarter au principe, à plus forte raison toute donnée de champ incluant d’aussi redoutables inconnues qu’un organisme, puisque déjà en organisant l’entourage (avec la fameuse « situation » qui nous pend au nez), un tel champ apporte à toute considération de structure cette limitation minimale que Daniel Lagache cerne aussitôt pertinemment : d’être géométrique.

Or la structure n’est pas la forme, nous y avons insisté ailleurs[2], et c’est justement la question que de rompre la pensée à une topologie, que nécessite la seule structure.

Nous prétendons que l’esthétique transcendantale est à refaire pour le temps où la linguistique a introduit dans la science son statut incontestable : avec la structure définie par l’articulation signifiante comme telle.

Dès lors, quand Daniel Lagache part d’un choix qu’il nous propose entre une structure en quelque sorte apparente (qui impliquerait la critique de ce que le caractère descriptif comporte de naturel) et une structure qu’il peut dire à distance (113)de l’expérience (puisqu’il s’agit du « modèle théorique » qu’il reconnaît dans la métapsychologie analytique), cette antinomie néglige un mode de la structure qui, pour être tiers, ne saurait être exclu, à savoir les effets que la combinatoire pure et simple du signifiant détermine dans la réalité où elle se produit. Car le structuralisme est-il ou non ce qui nous permet de poser notre expérience comme le champ où ça parle ? Si oui, « la distance à l’expérience » de la structure s’évanouit, puisqu’elle y opère non comme modèle théorique, mais comme la machine originale qui y met en scène le sujet.

Ce que Daniel Lagache met au compte du point de vue économico-dynamique, soit à son dire le matériel et son interprétation, c’est là précisément que nous voyons l’incidence de la structure s’amorcer dans notre expérience, et c’est de là qu’une recherche structuraliste doit en poursuivre les effets, leur portée économico-dynamique s’illustrant d’une comparaison qui équivaut à sa raison : à savoir ce qu’une turbine, soit une machine agencée selon une chaîne d’équations, apporte à une cascade naturelle pour la réalisation de l’énergie.

Comment s’étonner dés lors que le critère génétique se soit soldé par un échec dans la mise à l’épreuve des topiques freudiennes, dans la mesure même où leurs systèmes sont structuraux

Quant au critère d’adaptation, peut-être vaut-il en rejeter l’emploi jusqu’à nouvel ordre, au nouvel ordre qu’y aura apporté la psychanalyse elle-même : sauf à s’engager dans l’impasse dite du problème post-révolutionnaire.

Les systèmes en effet dont Daniel Lagache saura si délicatement mettre en valeur les relations d’interdépendance (nous proposerions : paranomies), dans chacune des deux topiques de Freud, en les distinguant de leurs fonctions, ne sont pas pour autant la structure au sens strict : comme il se voit dans la sorte de chiasme, selon quoi l’identité des perceptions, pour définir la structure du processus primaire, la constitue au moyen d’éléments, par nature directifs du système de la réalité, tandis que l’identité des pensées, pour ordonner au principe de réalité le processus secondaire, le fonde dans un discours dont la découverte même de Freud démontre que ses éléments n’ont pas besoin pour subsister de la conscience.

Aussi n’est-il pas vain de rappeler que Freud a dénié, au (114)principe, à tout système d’aucune de ses topiques la moindre réalité comme appareil différencié dans l’organisme. Car on oublie d’en tirer ce corollaire, qu’il nous refuse du même coup le droit de forcer aucun de ces systèmes à rentrer dans la réalité fantasmée d’une quelconque « totalité » de l’organisme. Bref la structure dont nous parlons n’a rien à faire avec l’idée de la « structure. de l’organisme », telle que la supportent les faits les mieux fondés de la Gestalt. Non que la structure au sens propre ne profite des béances de la Gestalt organique pour se l’asservir. Mais à partir de leurs conjonctions qui s’avéreraient être de fission ou de fissures, une hétérogénéité s’affirme entre deux ordres, qu’on cherchera moins à masquer pour saisir son principe. C’est ainsi qu’à être moins méconnue, la distribution topique de la conscience, si frappante en sa dispersion qu’on la dirait éclatée., nous ramène à considérer ce fait que Daniel Lagache a raison de nous rappeler : c’est que nous n’avons guère avancé dans le problème de la nature de la conscience, depuis que Freud, en sa révision qu’il avait rendue nécessaire, n’y revenait que pour se plaindre d’y rester arrêté.

De toute façon, il ne fait pas difficulté que l’organisme laisse des plumes, autrement dit fasse cession de tel de ses tentacules plus ou moins amovibles en gage à telle structure, d’interdit social par exemple, où il peut comme individu être pris.

Pour entrer dans le vif du sujet avec Daniel Lagache, rendons-lui grâce de dénoncer au passage la simple falsification qu’Heinz Hartmann tente d’imposer à l’histoire, en méconnaissant que dans la période de l’introduction au narcissisme Freud s’intéressât bien à l’instance du Moi, la seule, la même qu’il devait continuer de promouvoir. Pour la mise en garde dont le dit auteur et ses acolytes, Kris et Loewenstein, croient devoir nous prémunir contre une conception dite anthropomorphique de la seconde topique, nous tiendrons avec Daniel Lagache que son objet n’est pas plus consistant que la niaiserie, feinte, qu’ils nous imputent. Mais ce n’est pas pour accepter l’impertinence de celle qu’ils nous supposent, bien réelle, à compter sur notre gloriole qu’on ne puisse sur nous se méprendre, pour nous imposer la carte forcée d’une conception dite explicative du Moi. Et Lagache niera-t-il encore l’influence néfaste de l’antinomie de Jaspers, dans ce tour de bonneteau dont on entend nous éblouir, de faire miroiter le lustre de la physiologie sur le placard (115)d’où l’on nous ressort, pour expliquer le Moi de Freud, ce mannequin dont le rejet est le pont-aux-ânes de toute expérience psychologique, ce verbalisme donné pour support à la synthèse des fonctions les plus hétéroclites. Daniel Lagache fait justice, plus loin de ce veau à trente-six-pattes, de ce monstre dont les soudures représentées évoqueraient un collage sans art, mais qui s’accorde à ce cabinet de curiosités où ne détone pas le charlatan. Qu’a donc à faire en effet cette conception baroque avec la psychanalyse, si ce n’est d’en ravaler la technique jusqu’à l’exploitation des préjugés les plus obscurs

Il reste que, comme le remarque avec force Daniel Lagache, l’existence même d’« enclaves animistes », voire d’alternances vécues comme personnelles dans notre assentiment, ne gêne en rien la compréhension de la seconde topique comme d’un modèle théorique, l’important n’étant pas en effet « que l’on puisse différencier les systèmes par leurs fonctions », mais de reconnaître comme il le fait « que le concept de fonction n’est pas un concept exclusivement physiologique ».

Ce que nous apportons en ce débat rendra facile à croire que nous pensons qu’on ne saurait parler plus excellemment.

On voit quelles objections pourtant va rencontrer de notre part la tentative de Daniel Lagache pour autant que c’est à sa formation dans l’intersubjectivité qu’il entend référer ce qu’il appelle la structuration de la personnalité (c’est le titre même de son chap. IV). À notre sens, sa méthode n’est pas assez radicale, et nous dirons en quoi.

Ce n’est pas faute, en attendant, de consentir à la pointe qu’il porte contre l’idéalisme exorbitant qui s’exerce à vouloir faire dériver de la conscience personnelle la genèse du monde personnel, soit à la moderne vogue d’une psychanalyse qui ne voudrait plus se fonder que dans l’observation de l’enfant. Mais aussi nous parait-il optimiste en nous tenant pour affranchir de ce préjugé : oublierait-il que M. Piaget nous habitue à interroger dans la conscience personnelle la genèse du monde commun, au point d’y inclure les catégories de la pensée scientifique ?

Nous ne nous enchantons pas moins de sa remarque qu’ « avant d’exister en lui-même, par lui-même et pour lui-même, l’enfant existe pour et par autrui ; qu’il est déjà un pôle d’attentes de projets, d’attributs ». Mais ce ne serait là qu’avancer (116)un truisme, s’il ne mettait l’accent sur le moyen par où tant d’attentes et de projets se font sentir dans l’inconscient de l’enfant quand il vient au monde, car n’est-ce pas par ces attributs dont le terme, assez insolite en une telle apposition, vient comme à se glisser dans le train de sa phrase au moment où elle se ferme. Attributs : j’arrête à ce petit mot Daniel Lagache. Espérait-il qu’il m’échappe ? Sinon, pourquoi ne pas lui donner lui-même sa portée. Un pôle d’attributs, voilà ce qu’est le sujet avant sa naissance (et peut-être est-ce sous leur amas qu’il suffoquera au jour). D’attributs, c’est-à-dire de signifiants plus ou moine liés en un discours, il nous faudra nous en souvenir tout à l’heure quand il s’agira de la structure du Ça.

Mais pour l’instant Daniel Lagache ne professe-t-il pas la même chose que ce que j’enseigne quand je définis l’inconscient comme le discours de l’Autre. Car « cette existence pour et par autrui », pour que Daniel Lagache puisse, sur l’existence de l’enfant « en lui-même, par lui-même et pour lui-même », lui accorder, sinon la préséance, au moins une précession logique, – son rapport tout futur à l’entourage qui l’attend de ses semblables et le voue à la place qu’il tient en leurs projets, n’y suffit pas. Car dans l’imaginaire dimension qui s’y déploie, ce rapport d’existence reste inverse, en tant que le non-né reste plutôt fermé à sa vision. Mais la place que l’enfant tient dans la lignée selon la convention des structures de la parenté, le pré-nom parfois qui l’identifie déjà à son grand-père, les cadres de l’état civil et même ce qui y dénotera son sexe, voilà ce qui se soucie fort peu de ce qu’il est en lui-même :qu’il surgisse donc hermaphrodite, un peu pour voir !

Cela va, on le sait, bien plus loin, aussi loin que la loi couvre le langage et la vérité la parole : déjà son existence est plaidée, innocente ou coupable, avant qu’il vienne au monde, et le fil ténu de sa vérité ne peut faire qu’il ne couse déjà un tissu de mensonge. C’est même pour cela qu’en gros il y aura erreur sur la personne, c’est-à-dire sur les mérites de ses parents, dans son Idéal du Moi ; tandis que dans le vieux procès de justification au tribunal de Dieu, le nouveau bonhomme reprendra un dossier d’avant ses grands-parents : sous la forme de leur Surmoi. Remarque de Freud, rappelée par Daniel Lagache, et où il ne faut chercher qu’effet et champ de la parole et du langage avec les optimums que l’on pourrait pointer sur un schéma topologique, (117)y voyant, de surcroît, qu’ils ne passent que statistiquement dans la réalité.

Plus profondément encore ici retentit, nous en avons l’expérience sûre, le désir des parents. Mais c’est précisément la question que nous ouvrons nous-mêmes, comme certains ici le savent, de la détermination du désir par les effets, sur le sujet, du signifiant.

Si Daniel Lagache lui-même n’y faisait pas résonner ma promotion du Verbe, serait-il aussi sûr que une si jolie référence à l’incarnation saisirait son auditoire, quand il dit « qu’au cours de l’existence prénatale, l’être pour autrui se modifie et s’enrichit par l’incarnation ».

Oui, « l’être pour autrui », il ne dit pas l’être en soi, et il continue « vers le milieu de la gestation ». N’est-ce pas que par « ses premières manifestations d’activité, le fœtus »… commence à faire parler de lui. Oui, qu’on en parle, voilà qui définit ce que Daniel Lagache appelle ici « ces premiers moments d’une existence » (nous dirions ex-sistence), et de façon d’autant plus frappante qu’il la qualifie d’« autonome ».

Pourquoi dès lors ne pas articuler l’antériorité du rapport au discours de l’Autre sur toute différenciation primaire, dont il admet que le sujet y fonctionne « sans exister en tant que structure cognitive ». Il argue pourtant sept lignes avant, qu’« on nie l’évidence à prétendre que le nouveau-né n’a pas d’expérience consciente, alors qu’il alterne entre le sommeil et la vigilance ». Cette vigilance observable suffit-elle pour lui assurer « l’existence d’un sujet sans structure cognitive » ?

Pour nous le fait de la différenciation primaire laisse en suspens son usage proprement signifiant, d’où dépend l’avènement du sujet. Pour la définir en elle-même, nous dirions que c’est une relation d’objet dans le réel, pensant ainsi faire la preuve du caractère robuste en sa simplicité des répartitions dont nous nous servons pour situer notre expérience entre symbolique, imaginaire et réel.

II faut qu’au besoin qui soutient cette différenciation primaire s’ajoute la demande, pour que le sujet (avant toute « structure cognitive ») fasse son entrée dans le réel, cependant que le besoin devient pulsion, pour autant que sa réalité s’oblitère en devenant symbole d’une satisfaction d’amour.

Ces exigences catégorielles, qu’on nous permette d’en faire (118)état, ont l’avantage entre autres de reléguer de détestables métaphores comme celle de la participation symbiotique de l’enfant à la mère (forment-ils un lichen ?), de nous laisser peu contents d’une référence désinvolte « jeu combiné de. la maturation et de l’apprentissage » pour rendre compte d’ « une identification dans le conflit intersubjectif », même à tenir pour certain que « la prédominance de sa passivité fait qu’il reçoit son personnage temporaire de la situation », de ne pas nous tenir quittes de la différenciation entre corps et objets à la connoter comme syncrétique, parce que c’est passer sur l’essentielle dissymétrie entre projection et introjection.

Là-dessus Daniel Lagache reste classique Mais il nous semble qu’il ne peut accentuer, comme il l’a fait ici, la prématuration symbolique par où l’enfant s’inscrit dans l’être pour autrui (pour nous, le discours de l’Autre), et tenir le retard formel qu’enregistre son apprentissage de la syntaxe (le moment où l’enfant parle de lui comme autrui lui. parle) pour décisif de quoi que ce soit « dans la conjonction qui s’opère entre l’être pour autrui et l’être pour soi ». Car bien que loin que cet instant en soit représentatif, nous dirions que, puisqu’il s’agit de discours, cette conjonction est de toujours, puisque le discours était là dès le commencement, fût-il en sa présence impersonnel

Le drame du sujet dans le verbe, c’est qu’il y fait l’épreuve de son manque-à-être, et c’est là que le psychanalyste ferait bien d’en préciser certains moments, car pour le psychologue il n’en peut mais avec ses questionnaires, voire ses enregistrements où ils n’apparaîtront pas de si tôt, ces moments, pas avant qu’un filin ait saisi la structure de la faute comme constituante du jeu d’échecs.

C’est parce qu’elle pare à ce moment de manque qu’une image vient à la position de supporter tout le prix du désir : projection, fonction de l’imaginaire.

À l’opposé vient s’installer un cœur de l’être, pour en désigner le trou, un index : introjection, relation au symbolique.

Les progrès observés de l’objectivation dans ses stades précoces semblent bien n’avoir d’autre intérêt, comme Daniel Lagache le laisse entendre, que de nous masquer les temps inconscients des projections et des introjections dans la suite de leur développement.

Nous nous arrêterons au même point que Daniel Lagache (119)pour y faire le bilan de notre divergence. Elle est dans la fonction même qu’il donne à l’intersubjectivité. Car celle-ci se définit pour lui dans une relation à l’autre du semblable, relation symétrique en son principe, comme il se voit en ce que Daniel Lagache formule que par l’autre le sujet apprend à se traiter comme un objet. Pour nous, le sujet a à surgir de la donnée des signifiants qui le recouvrent dans un Autre qui est leur lieu transcendantal : par quoi il se constitue dans une existence où est possible le vecteur manifestement constituant du champ freudien de l’expérience : à savoir ce qui s’appelle le désir.

Bien loin donc qu’il faille que le Moi-sujet s’efforce à reculer le Moi-objet pour se le faire « transcendant », le vrai, sinon le bon sujet, le sujet du désir, aussi bien dans l’éclairage du fantasme que dans son gîte hors d’escient, n’est autre que la Chose[3], qui de lui-même est le plus prochaine tout en lui échappant le plus.

C’est bien pourquoi ceux qui me suivent, sauront aussi que cette équivoque de la noèse par quoi Daniel Lagache fait s’évanouir le Moi-sujet de ce qu’on y pense, n’est pas ce que je désigne comme le fading du sujet, car ce fading se produit dans la suspension du désir, de ce que le sujet s’éclipse dans le signifiant de la demande, et dans la fixation du fantasme, de ce que le sujet même devient la coupure qui fait briller l’objet partiel de son indicible oscillation.

 

II.– Où ça

 

La reconstruction que Daniel Lagache mène à bout cependant, doit être suivie sans préjudice des objections précédentes ; car si nous le voyons s’y guider sur son postulat de la structure personnelle, ce postulat, comme il est ordinaire, ne s’éclairera que de son usage.

Cet usage à première vue est heuristique, Daniel Lagache en quelque sorte demandant raison à chacun des systèmes (c’est son terme) : Ça, Moi et Surmoi, de ce qui lui manque pour (120)être une personne. En quoi l’on ne peut que remarquer que la dénomination d’instance est écartée, bien que solidaire de la formulation par Freud de cette topique, dite la seconde, elle paraisse en faveur de ce que Daniel Lagache appelle son style personnaliste.

Par cette méthode viennent à se composer à nos yeux, d’hétéronomies limitées en autonomies relatives (nous suggérions : dans leur paranomie), ces systèmes, sans que rien de préconçu leur impose de faire à eux tous une personne complète : puisqu’aussi bien, et pourquoi pas si c’est là sa fin, c’est dans la technique que l’investigation débouche, et que c’est au dégagement actif d’un de ces systèmes, le Moi, que revient de faire apparaître une unité d’être sans doute, mais dans une idéalité pratique, qui de façon patente s’avoue plus sélective que structurale. En quoi le postulat semble tomber à un subornement dialectique, dont on aimerait savoir jusqu’où l’auteur y agrée.

Le chapitre où Daniel Lagache interroge la structure du Ça, ne nous laisse pas déçus, et nous souscririons textuellement à maintes de ses formules. Il nous parait exceller spécialement dans son effort d’y situer le sujet dans la structure.

Oserai-je marquer à quel prix il eût pu éviter l’impasse, auquel il se heurte si brillamment dans ses formules sur la structure elle-même en tant qu’elle serait celle du Ça ? C’est à ne pas refuser le plein fouet des paradoxes, par où Freud ici comme souvent nous montre la voie.

Il faut que tiennent ensemble trois propos peu accordés déjà entre eux, semble-t-il, et l’obtenir à partir même du scandale que chacun en soi constitue.

Le premier est que le Ça est inorganisé, dont l’étonnant ne peut faire que retenir, à l’avènement, dans l’Es allemand, de cette instance, si elle doit rassembler dans sa perspective l’indestructibilité premièrement affirmée (et maintenue) du refoulé qui s’y retrouve, avec l’automatisme dernièrement questionné de la répétition qui doit en revenir (concept du Wiederholungszwang, posé au seuil de l’Au delà du principe du plaisir).

À ce propos est lié cet autre, réitéré constamment par Freud à son occasion. Il concerne les éléments mêmes dont il a d’abord articulé les lois dans l’inconscient, pour en composer (121)plus tard dans les pulsions, à proprement parler la structure : à savoir qu’ils ne comprennent pas la négation.

Sans doute cette forclusion a été corrigée, dès la science des rêves, de l’analyse des détours qui en supporteraient l’équivalent : l’ajournement temporel, l’inhibition, la représentation par le contraire. Mais à suivre les textes de Freud, on constate qu’elle s’y maintient dans la formule plus serrée qu’il n’y a pas entre les pulsions qui habitent le Ça, de contradiction qui vaille, c’est-à-dire qui prenne effet de l’exclusion logique.

Le troisième propos se dégage des aphorismes dans le demi-jour desquels s’achève l’étude sur : Le Moi et le Ça (Das Ich und das Es), en surgissant sous le terme du silence que les puisions de mort feraient régner dans le Ça.

Toute tentative de rapporter à une différenciation quelconque, dans l’organisme, des besoins primaires, une structure ainsi décrite, ne peut que multiplier ses discordances apparentes en accroissant toujours leur poids. C’est bien à quoi Daniel Lagache n’a pu échapper dans cette voie.

Pour nous, il nous semble que les difficultés mêmes à quoi ici bute chacun, nous confirment dans l’impossibilité où l’on est de se passer de la fonction du signifiant.

Qu’on prenne le signifiant tout bêtement par le bout de matérialité irréductible que comporte la structure en tant qu’elle est la sienne, qu’on l’évoque sous la forme d’un loto, et l’évidence apparaîtra qu’il n’y a au monde que le signifiant à pouvoir supporter une coexistence, que le désordre constitue (dans la synchronie), d’éléments où subsiste l’ordre le plus indestructible à se déployer (dans la diachronie) : cette rigueur dont il est capable, associative, dans la seconde dimension, se fondant même dans la commutativité qu’il montre à être interchangeable dans la première.

Sa subsistance de connotation ne saurait être suspendue d’être affectée de signes contradictoires, une exclusion provenant de ces signes comme tels ne pouvant s’exercer que comme condition de consistance dans une chaîne à constituer ; ajoutons que la dimension où se contrôle cette condition, est seulement la traduction dont une telle chaîne est capable.

Qu’on s’arrête un instant encore sur ce loto. Pour considérer que c’est l’inorganisation réelle par quoi ses éléments sont mêlés, dans l’ordinal, au hasard, qui de l’occasion de leur sortie (122)nous fait tirer les sorts, tandis que c’est leur organisation de structure qui, leur permettant au gré du jeu d’être lus comme oracle, laisse qu’à poursuivre leur extraction, je puis affirmer qu’il en manque, dans le cardinal.

C’est donc bien sur le support du signifiant que nous sommes dirigés par les propositions de Freud et dès la première. Faut-il souligner que les retours où s’enchevêtre la seconde, marquent par les repères toujours grammaticaux que Freud donne à ses reprises, qu’il s’agit bien d’un ordre de discours.

À partir de là on ne manquera pas d’être frappé de l’indifférence combinatoire, qui se démontre en fait du démontage de la pulsion selon sa source, sa direction, son but et son objet. Est-ce à dire que tout est là signifiant ? Certes pas, mais structure. Aussi laissons-nous maintenant de côté son statut énergétique.

C’en est assez pourtant pour que nous puissions répondre sur le critère de Lagache par le seul biais géométrique où il entend l’engager.

L’image confuse du Ça comme « réservoir des pulsions », qui le repousse si justement de l’assentiment qu’elle reçoit d’un organicisme grossier, se redresse en effet du sens qu’elle reçoit dans notre perspective.

Pensons à la boîte aux lettres, à la cavité intérieure de quelque idole baalique, pensons à la bocca di leone qui, de les combiner, recevait à Venise sa fonction redoutable. Un réservoir oui, si l’on veut, voilà ce qu’est le Ça, et même une réserve, mais ce qui s’y produit, de prière ou de dénonciation missives, y vient du dehors, et s’il s’y amasse, c’est pour y dormir. Ici se dissipant l’opacité du texte énonçant du Ça que le silence y règne : en ce qu’il ne s’agit pas d’une métaphore, mais d’une antithèse à poursuivre dans le rapport du sujet au signifiant, qui nous est expressément désignée comme la pulsion de mort.

Mais retrouvons Daniel Lagache dans l’axe de la question sur la personne, pour lui accorder que, si Freud pose qu’il n’y a dans le système de l’inconscient « ni négation, ni doute, ni degré dans la certitude », ce n’est pas pour nous faire imaginer qu’il comporte une certitude sans réserve, non plus que le degré zéro de la certitude. Comment ferions-nous autrement, quand nous formulons depuis bien longtemps que c’est (123)seulement l’action qui dans le sujet engendre la certitude ? Mais nous pensons que l’erreur de Lagache est ici de confondre affirmation et certitude. Moyennant quoi, ayant évacué la seconde il croit en être quitte avec la première par le même procédé, de renom peu sûr pourtant, auquel s’attache l’image du bébé éperdu dans le dégorgement de la baignoire.

Comment pourtant en serait-il ainsi, quand d’affirmation à certitude s’établit ce lien sinon de préséance, du moins de précession logique, où justement prennent leur place les incertitudes qu’engendre l’action en son sillage de vérification ?

Et n’est-ce pas faire bon marché du soin, comme d’ordinaire incroyable en la présence de pensée dont il témoigne, avec lequel Freud a mis ici les points sur les i, en articulant expressément la Bejahung comme premier temps de l’énonciation inconsciente, celui que suppose son maintien dans le temps second de la Verneinung, dont on sait quel éclat nous avons entendu donner à sa discussion aux débuts de notre séminaire.

Nous replongeons la main dans le sac de notre loto 58… Ce numéro tiré a en soi-même sa portée d’affirmation, et je dirai même provocante. Et qu’on ne m’oppose pas qu’il y faut la vigilance d’un sujet, car celui-ci s’y trouve, seulement de s’être introduit en ce nombre par la présence décimale qui totalise sur deux colonnes ce qui n’est que son chiffre, le nombre y restant indifférent, d’être entre autres le double d’un nombre premier.

Au reste pour apprécier ce que ce chiffre peut véhiculer effectivement du sujet, qu’on consulte, sur la fonction exploratrice en psychanalyse, des nombres choisis au hasard, un chapitre trop oublié de la Psychopathologie de la vie quotidienne.

Tel est l’exemple pris comme le moins favorable pour son abstraction, où nous entendons montrer que c’est dans une duplicité fondatrice du signifiant que le sujet trouve d’abord le ruisseau couvert où il court avant d’en sourdre, nous allons voir par quelle fente.

Mais si l’on nous permet de recourir à l’opposé à l’animation chaleureuse du Witz, nous l’illustrerons en sa plus grande opacité du génie qui guida Jarry en la trouvaille de la condensation d’un simple phonème supplémentaire dans l’interjection illustre : merdre. Trivialité raffinée de lapsus, de fantaisie et de poème, une lettre a suffi. à donner à la jaculation la plus vulgaire en (124)français, la valeur jaculatoire, allant au sublime, de la place qu’elle occupe dans l’épopée d’Ubu : celle du Mot d’avant le commencement.

Où ne monterait-on pas avec deux lettres, quand l’orthographe graphe : Meirdre, nous livrerait par voie de gématrie tout ce que de promesse jamais l’homme entendra en son histoire, et que Mairdre est l’anagramme du verbe où se fonde l’admirable.

Qu’on ne voie dans cette incartade au sérieux de notre propos que notre souci de rappeler que c’est au fool, Ô Shakespeare, tant dans la vie que dans les lettres, qu’a été réservé le dessin de garder disponible à travers les siècles la place de !a vérité que Freud devait porter à la lumière.

Qu’on se rappelle maintenant les difficultés qu’apporte au linguiste le statut de la phrase interrogative, pour mesurer tout ce que Daniel Lagache soulève par la seule formule, saisissante du bonheur d’expression qui ne le quitte pas en tout ce texte, de « cette interrogation qui met le Moi en question, voire « à la question » ? Je vois bien la finesse par laquelle c’est « l’émoi pulsionnel qui représente la pulsion dans le Moi », qu’il charge d’en être la tenaille. J’approuve d’autant plus sa prudence, qu’il n’est que trop évident que la question ne saurait partir du Ça, mais qu’elle lui répond. L’émoi dans le Moi le plus caractéristique, nous savons pourtant, depuis Hemmung, Symptom und Angst, qu’il n’est que le signe d’alerte qui fait entrer en jeu les défenses… contre l’affirmation du Ça, non sa question.

À la vérité, Daniel Lagache se donne ici tout ce mal, parce qu’il veut que la fonction du jugement soit le privilège du Moi.

Puis-je lui dire que je crois que tout le mouvement de l’expérience freudienne s’inscrit là contre, et quand pourrai-je, texte en main, lui démontrer que le fameux Entwurf, dédié à Fliess, a pour but non accessoire d’établir qu’au niveau du système des frayages premiers du plaisir, une forme fondamentale du jugement est déjà constituée[4], qu’il désigne proprement du terme de jugement primaire.

Nous ne pouvons, quant à nous, entendre autrement la formule, à laquelle Daniel Lagache confie la fin de son latin : que les pulsions existent.

(125)Ce n’est pas en pure perte en effet qu’on donne jamais sa langue au chat quand c’est une langue vivante. Que les pulsions, elles, ex-sistent, peut-être tout est-il là : en ce qu’elles ne sont pas à leur place, qu’elles se proposent dans cette Entstellung, dans cette dé-position, dirions-nous, ou si l’on veut, dans cette cohue de personnes déplacées. N’est-ce pas là aussi pour le sujet sa chance d’exister un jour ? En ce moment pourtant cette chance paraît pour le moins compromise. Car à la façon dont vont les choses, on ne le sait que trop, quand le langage s’en mêle, les pulsions doivent plutôt foisonner, et la question (s’il y avait quelqu’un pour la poser) serait plutôt de savoir comment le sujet y trouvera une place quelconque.

La réponse heureusement vient d’abord, dans le trou qu’il s’y fait.

C’est certainement d’une reprise, à enchaîner dans l’expérience linguistique, de ce que Freud a ouvert dans son article sur la négation, qu’on doit attendre le progrès d’une nouvelle critique du jugement, que nous tenons pour instaurée en ce texte. Jusqu’à présent, hormis la publication du dialogue dont nous avons fait état, cette initiative, comme il s’est fait en plus. d’un cas, n’a guère bénéficié d’autre sorte de commentaire que s’il se fût agi d’une ivresse de Noé.

On veut bien passer au père Freud de s’en payer avec le jugement d’attribution et le jugement d’existence, voire de donner au premier le pas d’une antécédence logique sur la négation où se fonderait le second. Ce n’est pas nous dans la psychanalyse qui irons nous offrir à la dérision des logiciens, voire nous risquer dans l’enseignement de Brentano, dont on sait pourtant qu’il rayonnait à Vienne et que Freud même le fréquenta.

Le jugement d’attribution, il le conçoit donc comme s’instaurant de la seule Bejahung. Sa chaîne développant une première condensation ou syncrétisme, en quoi déjà se manifeste une structure combinatoire que nous avons nous-même illustrée[5]. Avec cette sorte d’affirmation. de juxtaposition, quoi jamais réfuter, sinon par effet d’obstruction ?

C’est ici que devrait être repris le problème de l’origine de la négation, si l’on n’entend par là aucune puérile genèse (126)psychologique, mais un problème de la structure, à aborder dans le matériel de la structure.

On le sait, les particules si différenciées dans toutes les langues à nuancer la négation, offrent à la logique formelle des occasions d’impair (oddities) qui prouvent bien qu’elles participent d’une distorsion essentielle, soit d’une autre traduction de l’Entstellung, valable si on la rapporte à la topologie du sujet dans la structure signifiante.

La preuve en apparaît, quand la logique formelle, pour devoir rompre les attaches à des formes grammaticales qui véhiculent cette distorsion, s’arrache du même coup de la linguistique comme d’une menace portée à la partialité où elle se soutient, et qui n’est pourtant référable qu’à un champ de langage, à distinguer comme champ de l’énoncé.

Dés lors on comprendra l’une des raisons pour quoi l’étude de ces particules ne saurait être génétique, quand la psychologie s’avère y ramener toujours la même logique, qu’elle soit de classe ou de relation, qu’il s’agirait de surmonter. L’on montrera encore l’exemple de ce qu’il y a à lever pour qu’une recherche proprement structurale soit soutenue à son niveau, quand on verra l’obstacle qu’elle trouve dans une aussi petite pierre d’achoppement que ce ne dont l’emploi en français dans « je crains qu’il ne vienne », est qualifié par les grammaires de ne expressif, sans que jamais personne, à s’armer des plus perfectionnées lunettes, ait jamais pu y débrouiller de quoi expressif il peut être. Moyennant quoi des grammairiens aussi avertis, aussi prévenus contre toute autre autorité que celle de l’usage, que MM. Brunot et Bruneau en leur précis de grammaire historique (Masson, 1933, p. 587), tiennent ce fil à retordre qu’a donné à tous ce ne, pour d’un « mince intérêt », sous prétexte « que les règles qu’on en a établies sont variables et contradictoires ».

Nous voudrions qu’on dresse un graphe des zones où ces particules subsistent en quelque sorte en suspension. Nous en fomentons cette année un de notre façon, où nous. croyons pouvoir désigner le lit où elles oscillent entre une chaîne de l’énonciation en tant qu’elle marque la place où le sujet est implicite au pur discours (impératif, voix en écho, épithalame, appel au feu) et une chaise de l’énoncé en tant que le sujet y est désigné par les shifters (soit : Je, toutes les particules et flexions (127)fixant sa présence comme sujet du discours, et avec elle le présent de la chronologie).

Dans « Je crains qu’il ne vienne », l’enfance de l’art analytique sait ressentir en cette tournure le désir constituant de l’ambivalence propre à l’inconscient (qu’une certaine sorte d’abjection qui sévit dans la communauté analytique confond avec l’ambivalence des sentiments où elle moisit d’ordinaire). Le sujet de ce désir est-il désigné par le Je du discours ? Que non, puisque celui-ci n’est que le sujet de l’énoncé, lequel n’articule que la crainte et son objet, Je y étant bien évidemment l’index de la présence qui l’énonce hic et nunc, soit en posture de shifter. Le sujet de l’énonciation en tant que perce son désir, n’est pas ailleurs que dans ce ne dont la valeur est à trouver dans une hâte en logique, – ainsi appellerons-nous la fonction à quoi s’épingle son emploi dans « avant qu’il ne vienne ». La dite structure n’étant pas sans corrélatif énergétique, pour autant que ce que nous pourrons définir comme : la fatigue du sujet, se manifeste dans la névrose comme distinct de la fatigue musculaire.

Une mouche du coche ici s’évoque à objecter qu’il ne saurait s’agir de l’inconscient, puisque, comme chacun sait, il ignore le temps. Qu’elle retourne à la classe de grammaire pour distinguer le temps de la chronologie, les « formes d’aspect » qui envisagent de l’énonciation ce qu’y devient le sujet, de celles qui situent l’énoncé sur la ligne des événements. Elle ne confondra pas alors le sujet de l’accompli avec la présence du passé. Elle s’éveillera sans doute à cet aperçu que la tension comporte temps et que l’identification se fait au pas d’une scansion.

Ce ne pourtant dans sa caducité incertaine suggéra l’idée d’une trace qui s’efface sur le chemin d’une migration, plus exactement d’une flaque qui en fait apparaître le dessin. Le signifiant primitif de la négation ne peut-il avoir été l’élision du signifiant, et le vestige n’en est-il pas dans une censure phonématique dont, comme d’habitude, c’est dans Freud que nous trouverons l’exemple mémorable, dans la Espe ([W]espe) de l’homme aux loups, mais, dont il est bien d’autres formes linguistiques à regrouper dans l’expérience, à commencer par l’élision de la première syllabe du nom de famille, en quoi se perpétue la noble bâtardise où une branche s’origine, en (128)russe, soit précisément dans les structures socio-linguistiques sous le régime desquelles est né l’homme aux loups.

Suggestion de travail : les préfixes de négation ne font-ils qu’indiquer en la réoccupant la place de cette ablation signifiante ?

Le tu du non-dit se trouverait ainsi dans l’homophonie du français creuser sa forme au tu d’appel, sous lequel le sujet s’enverra ses propres intimations.

Nous hasardons ici beaucoup, en un domaine où ne nous intimide nulle allégeance de spécialiste. Nous le faisons en toute conscience ; car c’est pour y faire entendre une structure où nous ne hasardons rien, parce qu’elle est affaire du sérieux de notre expérience. C’est à savoir l’articulation de la défense à la pulsion.

Du manège affolé où les auteurs se butent entre eux le front, voire les fesses, à courir après ses ressorts, Daniel Lagache pointe précisément la pénible cacophonie. Seuls les psychanalystes peuvent apprécier l’expérience qui soutient cette littérature : et qu’on peut rechercher l’arête qui se marque vraiment dans telle impasse de ce discours. Ce que Daniel Lagache souligne de la contradiction qu’il y a à mettre au compte d’une défense sa réussite, laisse en suspens la question d’à quoi peut-elle réussir.

Distinguer les rapports du sujet à la structure, conçue comme structure du signifiant, c’est restaurer la possibilité même des effets de la défense. On nous impute de soutenir la puissance magique du langage. Tout au contraire professons-nous qu’on rend obscure cette puissance à la renvoyer à une aberration supposée primitive du psychisme et que c’est s’en rendre complice que de lui donner ainsi la consistance d’un impensable fait. Il n’y a pas de plus grande trahison de sa propre praxis que celle où tombe ici l’analyste.

Nous disons donc que nulle suppression de signifiant, quelque effet de déplacement qu’elle opère et allât-elle à produire cette sublimation que traduit en allemand l’Aufhebung, ne saurait faire plus que de libérer de la pulsion une réalité qui, pour chétive qu’en soit la portée de besoin, n’en sera que plus résistante d’être un reste.

L’effet de la défense procède par une autre voie, en modifiant non la tendance, mais le sujet. Le mode originel d’élision (129)signifiante que nous tentons ici de concevoir comme la matrice de la Verneinung, affirme le sujet sous l’aspect de négatif en ménageant le vide où il trouve sa place. Proprement ce n’est là qu’élargissement de la coupure où on peut le dire résider dans la chaîne signifiante, pour autant que c’en est l’élément le plus radical dans sa séquence discontinue, et comme tel le lieu d’où le sujet assure sa subsistance de chaîne.

Il ne nous suffît pas que Daniel Lagache nous dise que le sujet « ne se distingue pas de la pulsion, du but et de l’objet ». Il doit choisir dans ce qu’il distingue à ne pas vouloir le distinguer du sujet, et la preuve est qu’aussitôt il nous dit ce sujet « éparpillé parmi ces différentes relations d’objet ou leurs groupements ». C’est nous qui soulignons ici pour en distinguer encore la possibilité d’une multiplicité sans groupement : pur chatoiement de Tout-Uns, qui, pour compter chacun une alternance, ne sont encore montés dans aucun éventail.

Quoi qu’il en soit, cette union du sujet à l’objet, nous pouvons la reconnaître, c’est l’idéal depuis toujours évoqué au principe d’une théorie. de la connaissance, classique, fondée sur la connaturalité par quoi le connaissant dans son procès vient à co-naître au connu. Comment ne voit-on pas que c’est précisément là-contre que toute l’expérience psychanalytique s’élève : dans ce morcellement qu’elle révèle originel dans la combinatoire de l’inconscient, et structurant dans la décomposition de la pulsion.

Bref quand Daniel Lagache vient au plus près à dire que « cette absence du sujet cohérent caractérise le mieux l’organisation du Ça », nous dirions que cette absence du sujet qui dans le Ça inorganisé se produit quelque part, est la défense qu’on peut appeler naturelle, si marqué d’artifice que soit ce rond brûlé dans la brousse des pulsions, pour ce qu’elle offre aux autres instances la place où camper pour y organiser les leurs.

Cette place est celle même où toute chose est appelée pour y être lavée de la faute, que cette place rend possible d’être la place d’une absence : c’est qu’elle puisse n’exister pas. Par cette matrice si simple de la première contradiction, être ou ne pas être, il ne suffit pas de constater que le jugement d’existence fonde la réalité, il faut articuler qu’il ne peut le faire qu’à la relever du porte-à-faux où il la reçoit d’un jugement d’attribution qui s’est déjà affirmé.

(130)C’est la structure de cette place qui exige que le rien soit au principe de la création, et qui, promouvant comme essentielle dans notre expérience l’ignorance où est le sujet, du réel dont il reçoit sa condition, impose à la pensée psychanalytique d’être créationniste, entendons de ne se contenter d’aucune référence évolutionniste. Car l’expérience du désir où il lui faut se déployer, est celle même du manque à être par quoi tout étant pourrait n’être pas ou être autre, autrement dit est créé comme existant. Foi qu’on peut démontrer être au principe du développement galiléen de la science.

Disons seulement que cette place n’appelle aucun être suprême, puisque, place de Plus-Personne, ce ne peut être que d’ailleurs que se fasse. attendre l’est-ce de l’impersonnel, dont en son temps[6] nous avons articulé nous-même la question sur le Ça. Elle ne rencontre, cette question dont le sujet ponctue le signifiant, pas d’autre écho que le silence de la pulsion de mort, dont il a bien fallu qu’elle entre en jeu pour provoquer ce fond de dépression, reconstitué par Mme Melanie Klein dans ce génie qui la guide au fil des fantasmes.

Ou bien alors elle se redouble dans l’effroi de la réponse d’un Ulysse plus malin que celui de la fable : celui divin qui bouffonne un autre Polyphème, beau nom pour l’inconscient, d’une dérision supérieure, en lui faisant réclamer de n’être rien dans le temps même qu’il clame être une personne, avant l’aveugler en lui donnant un œil

 

III.– DES IDÉAUX DE LA PERSONNE

 

Le Moi, voilà cet œil, dirions-nous pour presser maintenant les quatre chemins de notre marche, au contraire des perplexités que Daniel Lagache décante admirablement en son texte, concernant cette autonomie du Moi, intrasystémique à son dire, qui ne se manifeste jamais tant qu’à servir la loi d’un autre, très précisément en la subissant de s’en défendre, à partir de la méconnaître.

C’est le labyrinthe où de toujours je tente d’aider les nôtres d’un plan de survol.

(131)Disons que par la grâce des suggestions de Daniel Lagache, j’y aurai ajouté ici quelque chose.

Car cette distinction de la place déblayée pour le sujet sans qu’il l’occupe, et du Moi qui vient s’y loger, apporte la résolution de la plupart des apories détaillées par Daniel Lagache, – voire l’explication de certaines équivoques : comme par exemple de l’étrangeté que Daniel Lagache attribue à l’inconscient et dont il sait pourtant qu’elle ne se produit que dans la rencontre du sujet avec l’image narcissique ; j’ajouterai à la lumière de ce que je viens d’apporter : quand le sujet rencontre cette image dans des conditions qui lui font apparaître qu’elle usurpe sa place.

Au principe des véritables résistances à quoi on a à faire dans les dédales de ce qui fleurit de théorique sur le Moi dans la psychanalyse, il y a le simple refus d’admettre que le Moi y soit en droit ce qu’il s’avère être dans l’expérience : une fonction de méconnaissance.

Cette résistance s’appuie sur le fait qu’il faut bien que nous connaissions quelque chose à la réalité pour y subsister, et qu’il est d’évidence pratique que l’expérience accumulée dans le Moi, spécialement dans le Préconscient, nous fournit les repères qui s’y avèrent les plus sûrs. On y oublie seulement, et ne faut-il pas s’étonner que ce soit des psychanalystes qui l’oublient, que cet argument échoue quand il s’agit… des effets de l’Inconscient. Or ces effets étendent leur empire sur le Moi lui-même : c’est même pour l’affirmer expressément que Freud a introduit sa théorie des rapports du Moi au Ça ; c’est donc pour étendre le champ de notre ignorance, non de notre savoir ; et revalider le pouvoir du Moi comme il l’a fait ensuite, répond à une tout autre question.

C’est cri effet parce et en tant que le Moi vient à servir à la place laissée vide pour le sujet, qu’il ne peut qu’y apporter cette distorsion, qui, pour traduire en anglais l’Entstellung principielle en toute pulsion, est devenue maintenant le support dans notre vocabulaire d’une autre erreur : celle de croire que le problème de la psychanalyse serait de redresser on ne sait quelle courbure du Moi. Or ce n’est pas de l’épaisseur plus ou moins grosse de la lentille que dépendent les déformations qui nous arrêtent. Il en faut toujours une en effet, puisque de toute façon l’œil nu la comporte.. C’est de ce que la lentille vienne à la (132)place d’où le sujet pourrait regarder et s’y place sur le porte-objet qui s’y trouve en fait ajusté quand le sujet regarde d’ailleurs, qu’il se surimprime donc, pour le grand dam de l’ensemble, à ce qui peut venir à y être lorgné.

Puisqu’il est du sort exemplaire des schémas, en tant qu’ils sont géométriques disons-le, de prêter aux intuitions de l’erreur précisément moïque, partons de ce que soutient d’indéracinable l’imprudente figuration à laquelle Freud a donné cours des rapports du Moi au Ça[7] : celle que nous appellerons l’œuf-à-l’œil. Figure célèbre à bourrer les caboches, où elle reçoit sa faveur de condenser à un signifiant suggestif d’on ne sait quel dopage lécithinique de la nutrition, la métaphore de la lucite embryonnaire dans la bosse même qui est censée y figurer la différenciation, on s’en réjouit « superficielle », y apportée du monde extérieur. En quoi est flatté par les voies de surprise (en tous les sens du mot) propres à l’Inconscient, un « génétisme » où se prolongent à un usage de primate les leurres antiques de la connaissance d’amour.

Ce n’est pas que ces leurres, nous ayons à cracher dessus, si peu qu’ils restent soutenables en une science rigoureuse. Ils gardent après tout leur prix sur le plan de l’artisanat, et du folklore, si l’on peut dire. Ils peuvent même être d’un secours bien appréciable dans un lit. Il y faut cependant une mise au point dont la technique laisse peu à espérer d’un accès qui leur serait naturel : la pastorale de Longus est là pour nous en montrer un bout, aussi bien que les apprentissages en général où se forment les fameux habitus de la psychologie scolastique.

Réglons pourtant son compte à l’œuf cyclope. Il n’est qu’une coquille, dont aussi bien la double barre branchée sur sa courbe indique suffisamment le vide avec l’image de la fente qui la ramène à la tirelire, à quoi nous l’identifions plus haut. Quant à la loupe, évocatrice de tumescence lavatérienne, disons qu’elle se promène le plus souvent à l’intérieur en office de grelot, ce qui n’est pas sans offrir des ressources à un usage musical, généralement illustré par le développement historique de la psychologie tant littéraire que scientifique. Il n’y manque qu’une monture et quelques fanfreluches pour que nous voilà pourvus (133)du hochet des fous jurés, antidote à l’humanisme, et depuis Érasme reconnu pour lui donner sa saveur.

C’est la routine même de notre enseignement que de distinguer ce que la fonction du Moi impose au monde en ses projections imaginaires, d’avec les effets de défense qu’elles prennent de meubler la place on se produit le jugement.

Et après tout, tout cela n’est-il pas su et rabâché depuis toujours ? Et que faut-il que Freud ajoute à son indication qu’un jugement doit venir à la place du refoulement, si ce n’est pas parce que le refoulement est déjà à la place du jugement ? Et quand on conteste la fonction que nous définissons d’après Freud comme celle de la Verwerfung (forclusion), croit-on nous réfuter à noter que le verbe dont c’est ici la forme nominale est appliqué par plus d’un texte un jugement. Seul le lieu structural où se produit l’exclusion d’un signifiant varie entre ces procédés d’une judiciaire unifiée par l’expérience analytique. Ici c’est dans la symphyse même du code avec le lieu de l’Autre que gît le défaut d’existence que tous les jugements de réalité où se développe la psychose n’arriveront pas à combler.

Relevons ici l’opportunité de la révision que fait Daniel Lagache des relations de l’Inconscient au Préconscient, pour rappeler seulement à ceux qui prétendent arguer contre nous du lien que Freud fait du système préconscient aux souvenirs verbaux, qu’il ne faut pas confondre la réminiscence des énoncés avec les structures de l’énonciation, les liaisons de Gestalt même invigorées avec les trames de la remémoration, – enfin que si les conditions de représentabilité infléchissent l’Inconscient selon leurs formes imaginaires, il faut une structure commune pour qu’un symbolisme si primitif qu’on le suppose dans l’Inconscient, puisse, c’est là son trait essentiel, être traduit dans un discours préconscient (cf. la lettre 52 à Fliess par nous toujours rappelée).

 

II nous faut enfin concentrer nos remarques sur la distinction magistrale qu’introduit Daniel Lagache, des fonctions du Moi Idéal et de l’Idéal du Moi. N’est-ce pas là que doit se juger le bien-fondé de la thèse par où son étude se conduit dans une avenue personnaliste ?

Si la psychanalyse en effet n’apportait au problème de la personne quelque transformation, pourquoi essayer d’en caser (134)les données dans une perspective qui après tout n’a guère fait ses preuves dans le siècle.

Rappeler ici que la persona est un masque, n’est pas un simple jeu de l’étymologie ; c’est évoquer l’ambiguïté du procès par où la notion en est venue à prendre la valeur d’incarner une unité qui s’affirmerait dans l’être.

Or c’est la première donnée de notre expérience que de nous montrer que la figure du masque, pour être dimidiée, n’est pas symétrique, – pour le dire en image, qu’elle conjoint deux profils dont l’unité ne se soutient que de ce que le masque reste fermé, sa discordance pourtant indiquant de l’ouvrir. Mais quoi de l’être, si derrière il n’y a rien ? Et s’il y a seulement un visage, quoi de la persona ?

Observons ici que pour différencier le Moi Idéal de l’Idéal du Moi en fonction, sinon en structure, Daniel Lagache prend la voie qu’il avait d’abord écartée, d’une description « de ce qui en est observable directement » d’une analyse clinique. Nous croyons rester fidèle à sa lettre d’une très attachante finesse, en la paraphrasant ainsi : que dans la relation du sujet à l’autre de l’autorité, l’Idéal du Moi, suivant la loi de plaire, mène le sujet à se déplaire au gré du commandement ; le Moi Idéal, au risque de déplaire, ne triomphe qu’à plaire en dépit du commandement.

Ici l’on attend de Daniel Lagache qu’il retourne à son propos d’une structure « à distance de l’expérience ». Car nulle part à se tenir dans le phénomène, le risque n’est plus grand de se fier à des mirages, puisqu’on peut dire qu’au moins sous un aspect, ces instances se donnent pour telles dans le vécu, l’Idéal du Moi comme modèle, le Moi Idéal comme aspiration, ô combien, pour ne pas dire plutôt rêve. C’est bien le cas de recourir à ce que l’expérimentation analytique nous permet de construire de métapsychologie.

Le fait que Freud distingue les deux termes de la façon la plus certaine puisqu’il s’agit d’une interversion qui se produit dans un même texte, si l’on n’arrive pas pour autant à distinguer leur emploi dans ce texte, devrait plutôt inquiéter, – l’usage du signifiant n’étant pas, que l’on sache, chez Freud dégoulinant même pour un peu. Ou bien faut-il entendre que sa topique n’est pas personnaliste ?

Je passe sur ce que les aperçus de Nunberg d’une part, de (135)Fromm de l’autre ont de plus ou moins structural ou personnaliste, comme sur l’arbitrage de Fenichel, y trouvant, comme à l’ordinaire de ces débats, beaucoup d’aisance, trop pour mon goût, on le sait.

Et je vais m’exposer à montrer ma propre insuffisance en informant Daniel Lagache de ce que l’excès de nos occupations lui a laissé ignorer, à savoir du « modèle » proprement dit où j’ai moi-même tenté dans la première année de mon séminaire à Sainte-Anne de faire fonctionner, dans la structure, les relations du Moi Idéal à l’Idéal du Moi.

C’est un modèle optique à quoi sans doute l’exemple de Freud m’autorise, non sans se motiver pour moi d’une affinité avec les effets de réfraction que conditionne le clivage du symbolique et de l’imaginaire.

Posons d’abord l’appareil un peu complexe dont, comme c’est la règle en pareil cas, l’analogie va fonder la valeur d’usage comme modèle.

On sait qu’un miroir sphérique peut produire, d’un objet placé au point de son centre de courbure, une image qui lui est symétrique, mais dont l’important est qu’elle est une image réelle. Dans certaines conditions, comme celles d’une de ces expériences qui n’avaient de prix que d’un intérêt encore innocent pour la maîtrise du phénomène, reléguées qu’elles sont maintenant au rang de la physique amusante, cette image peut être fixée par l’œil dans sa réalité, sans le médium ordinairement employé d’un écran. C’est le cas de l’illusion dite du bouquet renversé, qu’on trouvera décrite, pour lui donner une référence sérieuse, dans l’« optique et photométrie dites géométriques » (revoilà notre géométrie), de Bouasse, figure au reste curieuse de l’histoire de l’enseignement, et ouvrage à consulter à la page 86, pour notre objet, restant aux autres des gadgets qui, pour être moins futiles, seraient aussi propices à la pensée (4e éd., Delagrave, 1947). Voici l’image reproduite de la page 87, dont pour tout commentaire nous dirons que le bouquet réel caché dans la boîte S, « pour ajouter, comme écrit Bouasse, à l’effet de surprise », apparaît surgir pour l’œil accommodé sur le vase V qui surmonte la boîte, précisément de l’encolure A’ du dit vase où l’image B’ se réalise nette, malgré quelque déformation que la forme non régulière de l’objet doit rendre fort tolérable.

(136)Il faut en retenir pourtant que l’illusion, pour se produire, exige que l’œil soit situé à l’intérieur du cône bB’g par une génératrice joignant chacun des points de l’image B’ au pourtour du miroir sphérique, et que pour chacun des points de l’image le cône de rayons convergents saisis par l’œil étant fort petit, il en résulte que l’image sera d’autant plus nettement située dans sa position que sa distance à l’œil sera plus grande, cette distance donnant à l’œil plus de champ pour le déplacement linéaire qui, plus encore que

 

l’accommodation, lui permet de situer cette position à condition que l’image ne vacille pas trop avec le déplacement.

Le soin que nous donnons à la présentation de cet appareil, a pour fin de donner consistance au montage dont nous allons le compléter pour lui permettre de fonctionner comme modèle théorique.

Nous ne faisons en ce modèle, et jusqu’en sa nature optique, que suivre l’exemple de Freud, à ceci près qu’il n’offre même pas matière chez nous à prévenir une confusion possible avec quelque schéma d’une voie de conduction anatomique.

Car les liaisons qui vont y apparaître sous le mode analogique, se rapportent clairement, nous allons le voir, à des structures (intra-)subjectives comme telles, en y représentant la relation à l’autre et en permettant d’y distinguer la double incidence de l’imaginaire et du symbolique. Distinction dont (137)nous enseignons l’importance pour la construction du sujet, à partir du moment où il nous faut penser le sujet comme le sujet où ça peut parler, sans qu’il en sache rien (et même dont il faut dire qu’il n’en sait rien, en tant qu’il parle).

Il faut pour cela imaginer, conformément à la figure 2, 1° que le vase soit à l’intérieur de la boîte et que son image réelle vienne à entourer de son encolure le bouquet de fleurs déjà monté au-dessus, – lequel jouera pour un œil éventuel le rôle de support d’accommodation que nous venons d’indiquer pour nécessaire à ce que se produise l’illusion : à désigner maintenant comme celle du vase renversé ; 2° qu’un observateur placé quelque part dans l’appareil, disons parmi les fleurs elles-mêmes, ou, pour la clarté de l’exposé, sur le bord du miroir sphérique, de toute façon hors de portée d’apercevoir l’image réelle (ce pour quoi elle n’est pas représentée dans la figure 2), cherche à en réaliser l’illusion dans l’image virtuelle qu’un miroir plan, placé en A, peut donner de l’image réelle, ce qui est concevable sans forcer les lois de l’optique.

 

Il suffira, pour que le sujet S voie cette image dans le miroir A, que sa propre image (dans l’espace virtuel qu’engendre le miroir, et sans qu’il soit pour autant obligé de la voir pour (138)peu qu’il se trouve hors d’un champ orthogonal :à la surface du miroir, – cf. la figure 2 et la ligne pointillée SS), que sa propre image, disons-nous, vienne dans l’espace réel (à quoi l’espace virtuel engendré par un miroir plan, correspond point par point) se situer à l’intérieur du cône délimitant la possibilité de l’illusion (champ x’y’ sur la figure 2).

Le jeu de ce modèle pour une part recouvre la fonction de méconnaissance que notre conception du stade du miroir met au principe de la formation du Moi. Il permet de l’énoncer sous une forme que l’on peut dire généralisée, en liant mieux à la structure les effet de l’assomption de l’image spéculaire, tels que nous avons cru pouvoir les interpréter dans le moment jubilatoire où elle s’observe électivement du 6è au 18è mois, en les fondant dans une prématuration perceptive inscrite dans une discordance du développement neurologique.

Les relations des images i’(a) et i(a) dans notre modèle, ne sont pas à prendre à la lettre de leur subordination optique, mais comme supportant une subordination imaginaire analogue.

En i’(a) en effet, il n’y a pas seulement ce que le sujet du modèle y attend, mais bien déjà une forme de l’autre que sa prégnance, non moins que le jeu des relations de prestance qui s’y engagent, introduit comme un principe de fausse maîtrise et de foncière aliénation dans une synthèse qui requiert une bien autre adéquation.

C’est pour représenter les conditions de celle-ci dans leur antériorité de principe, que nous avons mis l’illusion de l’image i(a) au départ de notre modèle.

Si cette image relève d’une subjectivation en effet, c’est d’abord par les voies d’autoconduction que figure dans le modèle la réflexion sur le miroir sphérique (qu’on peut tenir en gros pour imager quelque fonction globale du cortex). Et ce que le modèle indique aussi par le vase caché dans la boîte, c’est le peu d’accès qu’a le sujet à la réalité de ce corps, qu’il perd en son intérieur, à la limite où repli de feuillets coalescents à son enveloppe, et venant s’y coudre autour des anneaux orificiels, il l’imagine comme un gant qu’on puisse retourner. Il est des techniques du corps où le sujet tente d’éveiller en sa conscience une configuration de cette obscure intimité. Pour être loin de compte avec elles, le procès analytique, on le sait, scande le (139)progrès libidinal d’accents portés sur le corps comme contenant et sur ses orifices.

En outre l’analyse contemporaine, plus spécialement, lie la maturation de ce progrès à quelque chose qu’elle désigne comme relation d’objet, et c’est ce dont nous soulignons la fonction guide, en la représentant par les fleurs a de notre modèle, soit par les objets même où s’appuie l’accommodation qui permet au sujet d’apercevoir l’image i(a).

Mais ce n’est pas sans qu’un tel modèle ne veille à nous préserver des préjugés où inclinent les conceptions de cette relation les plus courantes. Car, à prendre effet de parabole, il nous permettra de pointer le peu de naturel qui est impliqué dans la prise d’une encolure, imaginaire de surcroît, sur des éléments, les tiges, dont le faisceau, tout à fait indéterminé dans son lien, ne l’est pas moins dans sa diversité.

C’est qu’aussi bien la notion de l’objet partiel nous paraît ce que l’analyse a découvert ici de plus juste, mais au prix de postulats sur une idéale totalisation de cet objet, où se dissipe le bénéfice de cette trouvaille.

Ainsi ne nous paraît-il pas aller de soi que le morcellement des fonctions de relation, que nous avons articulé comme primordial du stade du miroir, soit le garant que la synthèse ira croissant dans l’évolution des tendances. La fable de Ménénius Agrippa nous a toujours paru témoigner, quel qu’ait pu être le succès de son baratin, que l’harmonie présumée organique, à ordonner les désirs, a toujours fait quelque tirage. Et nous ne croyons pas que Freud ait affranchi nos vues sur la sexualité et ses fins, pour que l’analyse ajoute ses propres mômeries aux efforts séculaires des moralistes pour ramener les désirs de l’homme aux normes de ses besoins.

Quoi qu’il en soit, l’antinomie des images i(a) et i’(a), de se situer pour le sujet dans l’imaginaire, se résout en un constant transitivisme. Ainsi se produit ce Moi-Idéal-Moi, dont les frontières, au sens où Federn les entend, sont à prendre comme supportant l’incertitude et permettant la rectification, comme perpétuant l’équivoque de circonscriptions différentes selon leur statut, voire comme admettant en leur complexe zones franches et fiefs enclavés.

Cc qui nous retient, c’est qu’une psychanalyse qui joue dans le symbolique, ce qui n’est pas contestable si son procès est (140)de conquête sur l’inconscient, d’avènement d’histoire et de reconstruction du signifiant, si l’on ne dénie pas simplement que son moyen soit de parole, – qu’une psychanalyse soit capable de remanier un Moi ainsi constitué dans son statut imaginaire.

Ici, si le phénomène d’évanouissement, nous dirons de fading dont Lagache dote le Moi-sujet nous paraît en effet notable, ce n’est pas pour nous contenter avec lui d’y retrouver la direction d’une noèse abstraite, mais pour le connoter par l’effet de structure où nous tentions de constituer la place du sujet dans une élision de signifiant.

L’Idéal du Moi est une formation qui vient à cette place symbolique. Et c’est en quoi il tient aux coordonnées inconscientes du Moi. Ce que pour dire, Freud a écrit sa seconde topique, et l’ayant dit, comme il est à le lire parfaitement clair, il ne l’est pas moins qu’il ne le faisait pas pour frayer le retour du moi autonome.

Car la question qu’il ouvre dans : Psychologie des masses et analyse du Moi, c’est celle du comment un objet réduit à sa réalité la plus stupide, mais mis par un certain nombre de sujets en une fonction de dénominateur commun, qui confirme ce que nous dirons de sa fonction d’insigne, est capable de précipiter l’identification du Moi Idéal jusqu’à ce pouvoir débile de méchef qu’il se révèle être dans son fonds. Faut-il rappeler, pour faire entendre la portée de la question, la figure du Führer et les phénomènes collectifs qui ont donné à ce texte sa portée de voyance au cœur de la civilisation ? – Oui sans doute, puisque, par un retour de comédie de ce que Freud voulut apporter de remède à son malaise, c’est dans la communauté à laquelle il en léguait le soin, que la synthèse d’un Moi fort est émis comme mot d’ordre au cœur d’une technique où le praticien se conçoit comme obtenant effet de ce qu’il incarne lui-même cet Idéal.

Quoi qu’il en soit, ces deux exemples ne sont pas faits pour reléguer la fonction de la parole, dans les déterminants que nous cherchons pour le ressort supérieur de la subjectivation.

On sait que ce ressort de la parole dans notre topologie, nous le désignons par l’Autre, connoté d’un grand A, et c’est ce lieu à quoi répond dans notre modèle l’espace réel à quoi se superposent les images virtuelles « derrière le miroir » A, (que (141)notre convention y fasse accéder le sujet par déplacement libre, ou pour ce que le miroir est sans tain, donc transparent à son regard, comme y réglant sa position sur quelque I).

On aurait tort de croire que le grand Autre du discours puisse être absent d’aucune distance prise par le sujet dans sa relation à l’autre, qui s’y oppose comme le petit, d’être celui de la dyade imaginaire. Et la traduction personnaliste que Daniel Lagache veut fournir de la seconde topique de Freud, si elle nous semble de toute façon ne pas pouvoir être exhaustive, y est plus inégale de ce qu’il se contente de la distance entre deux termes réciproques, pour médium de l’intersubjectivité dont il prend son principe.

Car l’Autre où le discours se place, toujours latent à la triangulation qui consacre cette distance, ne l’est pas tant qu’il ne s’étale jusque dans la relation spéculaire en son plus pur moment : dans le geste par quoi l’enfant au miroir, se retournant vers celui qui le porte, en appelle du regard au témoin qui décante, de la vérifier, la reconnaissance de l’image, de l’assomption jubilante, où certes elle était déjà.

Mais ce déjà ne doit pas nous tromper sur la structure de la présence qui est ici évoquée en tiers : elle ne doit rien à l’anecdote du personnage qui l’incarne.

Il n’y subsiste que cet être dont l’avènement ne se saisit qu’à n’être plus. Tel le rencontre le temps le plus ambigu de la morphologie du verbe en français, celui que l’on désigne comme l’imparfait. Il était là, contient la même duplicité où se suspend : un instant plus tard, la bombe éclatait, quand, faute du contexte, on n’en peut déduire si l’événement est arrivé ou non.

Cet être se pose pourtant avec l’antériorité de borne que lui assure le discours, en cette réserve d’attributs où nous disons que le sujet doit se faire place.

Si nos analystes d’aujourd’hui méconnaissent, avec cette dimension, l’expérience qu’ils tiennent de Freud, jusqu’à n’y trouver que prétexte à renouveler un génétisme qui ne peut être que toujours le même, puisque c’est une erreur, leur faute se dénonce de la seule résurgence dans leurs théories de vieux stigmates, telle la trop fameuse cénesthésie, où se signe le manque de ce point tiers dans ce qui n’est jamais enfin qu’un recours boiteux à la noèse. Mais rien sans doute ne saurait leur apprendre rien, quand ils n’accusent même pas le coup que leur (142)idée du développement reçoit des faits dits de l’hospitalisme, où pourtant les soins du pouponnage ne sauraient révéler d’autre carence que de l’anonymat dans lequel ils se distribuent.

Mais cette place du sujet originelle, comment la retrouverait-il dans cette élision qui la constitue comme absence ? Continent reconnaîtrait-il ce vide, comme la Chose la plus proche, même à le creuser à nouveau au sein de l’Autre, d’y faire résonner son cri ? Plutôt se plaira-t-il à y retrouver les marques de réponse qui furent puissantes à faire de son cri appel. Ainsi restent cernées dans la réalité, du trait du signifiant ces marques où s’inscrivent le tout-pouvoir de la réponse. Ce n’est pas en vain qu’on dit ces réalités insignes. Ce terme y est nominatif. C’est la constellation de ces insignes qui constitue pour le sujet l’Idéal du Moi.

Notre modèle montre que c’est à s’y repérer en I qu’il braquera le miroir A pour obtenir entre autre effet tel mirage du Moi Idéal.

C’est bien cette manœuvre de l’Autre qu’opère le névrosé par renouveler sans cesse ces ébauches d’identification dans le transfert sauvage qui légitime notre emploi du terme de névroses de transfert.

Ce n’est pas là, nous dirons pourquoi, tout le ressort subjectif du névrosé. Mais nous pouvons tirer parti de notre modèle à l’interroger sur ce qu’il advient de cette manœuvre de l’Autre dans la psychanalyse elle-même.

Sans nous faire illusion sur la portée d’un exercice qui ne prend poids que d’une analogie grossière aux phénomènes qu’il permet d’évoquer, nous proposons dans la figure 3 une idée de ce qui se passe du fait que l’Autre est alors l’analyste, pour ce que le sujet en fait le lieu de sa parole.

Puisque l’analyse tient en ce que gagne le sujet d’assumer comme de son chef son discours inconscient, le trajet s’est reportera sur le modèle dans une translation de $ aux signifiants de l’espace « derrière le miroir ». La fonction du modèle est alors d’imager comment le rapport au miroir, soit la relation imaginaire à l’autre et la capture du Moi idéal, servent à entraîner le sujet dans le champ où il s’hypostasie dans l’Idéal du Moi.

Sans entrer dans un détail dont la ressource paraîtrait forcée, on petit dire qu’à s’effacer progressivement jusqu’à (143)une position à 90° de son départ, l’Autre, comme miroir en A, peut amener le sujet de S1 à venir occuper par une rotation presque, double la position S2 en I, d’où il n’accédait que virtuellement à l’illusion du vase renversé dans la figure 2, mais que dans ce parcours l’illusion doit défaillir avec la quête qu’elle guide : où se confirme que les effets de dépersonnalisation constatés dans l’analyse sous des aspect ; diversement discrets, doivent être considérés moins comme signes de limite, mais comme signes de franchissement.

 

 

Car le modèle démontre encore qu’une fois que l’œil S a atteint la position I d’où il perçoit directement l’illusion du vase renversé, il n’en verra pas moins se refaire dans le miroir A maintenant horizontal une image virtuelle i’(a) du même vase, renversant à nouveau, peut-on dire, l’image réelle et s’y opposant, comme à l’arbre son reflet dans une eau, morte ou vive, donne des racines de rêve.

Jeux de la rive avec l’onde, notons-le, dont s’est enchanté de Tristan l’Hermite à Cyrano, le maniérisme pré-classique, non sans motivation inconsciente, puisque la poésie ne faisait là que devancer la révolution du sujet, qui se connote en philosophie d’y porter l’existence à la fonction d’attribut premier, (144)non sans prendre ses effets d’une science, d’une politique et d’une société nouvelles.

Les complaisances de l’art qui l’accompagne ne s’expliquent-elles pas au prix donné à la même époque aux artifices de l’anamorphose. Du divorce existentiel où le corps s’évanouit dans la spatialité, ces artifices qui installent dans le support même de la perspective une image cachée, réévoquant la substance qui s’y est perdue. Ainsi pourrions-nous nous amuser dans notre modèle, s’il était réalisable, de ce que le pot réel en sa boîte, à la place duquel vient le reflet du miroir A, contienne les fleurs a’ imaginaires, tandis que, pour être faite d’une image plus réelle, c’est l’illusion du pot renversé qui contient les fleurs a vraies.

Ce qu’il image ainsi est le même état que Michael Balint décrit comme l’effusion narcissique où il signale à son gré la fin de l’analyse. Sa description en serait meilleure en effet, s’il y notait un entrecroisement analogue où la présence même, spéculaire, de l’individu à l’autre, quoiqu’elle recouvre sa réalité, découvre son illusion moïque au regard d’une conscience du corps comme transie, cependant que la puissance de l’objet a, qui au terme de toute la machination centre cette conscience, fait rentrer au rang des vanités son reflet dans les objets a’ de la concurrence omnivalente.

Le patient, en l’état d’élation qui en résulte, croit, au dire de Michael Balint, avoir échangé son moi contre celui de l’analyste. Souhaitons-lui qu’il n’en soit rien.

Car même si c’en est le terme, ce n’est pas là la fin de l’analyse, et même si l’on y voit la fin des moyens que l’analyse a employés, ce ne sont pas les moyens de sa fin.

C’est dire que notre modèle ressortit à un temps préliminaire de notre enseignement où il nous fallait déblayer l’imaginaire comme trop prisé dans la technique. Nous n’en sommes plus là.

Nous ramenons l’attention au désir, dont on oublie que bien plus authentiquement qu’aucune quête d’idéal, c’est lui qui règle la répétition signifiante du névrosé comme sa métonymie. Ce n’est pas dans cette remarque que nous dirons comment il lui faut soutenir ce désir comme insatisfait, et c’est l’hystérique, comme impossible, et c’est l’obsessionnel.

C’est que notre modèle ne laisse pas plus éclairée la position (145)de l’objet a. Car d’imager un jeu d’images, il ne saurait décrire la fonction que cet objet reçoit du symbolique.

Celle même qui lui donne son usage d’arme à l’avant-poste phobique, contre la menace de la disparition du désir, de fétiche dans la structure perverse, comme condition absolue du désir.

a, l’objet du désir, au point de départ où le situe notre modèle, est, dès qu’il y fonctionne…, l’objet du désir. Ceci veut dire qu’objet partiel il n’est pas seulement partie, ou pièce détachée, du dispositif imaginant ici le corps, mais élément de la structure dès l’origine, et si l’on peut dire dans la donne de la partie qui se joue. En tant que sélectionné dans les appendices du corps comme indice du désir, il est déjà l’exposant d’une fonction, qui le sublime avant même qu’il l’exerce, celle de l’index levé vers une absence dont l’est-ce n’a rien à dire, sinon qu’elle est de là où ça parle.

C’est bien pourquoi réfléchi dans le miroir, il ne donne pas seulement a’ l’étalon de l’échange, la monnaie par où le désir de l’autre entre dans le circuit des transitivismes du Moi Idéal. Il est restitué au champ de l’Autre en fonction d’exposant du désir dans l’Autre.

C’est ce qui lui permettra de prendre au terme vrai de l’analyse sa valeur élective, de figurer dans le fantasme ce devant quoi le sujet se voit s’abolir, en se réalisant comme désir.

Pour accéder à ce point au delà de la réduction des idéaux de la personne, c’est comme objet a du désir, comme ce qu’il a été pour l’Autre dans son érection de vivant, comme le wanted ou l’unwanted de sa venue au monde, que le sujet est appelé à renaître pour savoir s’il veut ce qu’il désire… Telle est la sorte de vérité qu’avec l’invention de l’analyse, Freud amenait au jour.

C’est là un champ où le sujet, de sa personne, a surtout à payer pour la rançon de son désir. Et c’est en quoi la psychanalyse commande une révision de l’éthique.

Il est visible au contraire que, pour fuir cette tâche, on y est prêt à tous les abandons, même à traiter, comme nous le voyons maintenant en obédience freudienne, les problèmes de l’assomption du sexe en terme de rôle !

La fonction F du signifiant perdu, à quoi le sujet sacrifie son phallus, la forme F(a) du désir mâle, A(f) du désir de la femme, nous mènent à cette fin de l’analyse dont Freud nous (146)a légué dans la castration l’aporie. Que Daniel Lagache en laisse l’effet hors de son champ, suffit à nous montrer les limites de ce qui, du sujet de l’inconscient, peut se comprendre en termes personnalistes.

 

IV.– POUR UNE ÉTHIQUE

 

J’ai réservé, pour conclure, la structure du Surmoi. C’est qu’on ne peut en parler qu’à prendre de plus haut la découverte freudienne, à savoir du point de vue de l’existence ; et d’y reconnaître jusqu’où l’avènement du sujet qui parle, relègue le sujet de la connaissance, celui dont la notion de l’intellect agent suffit à rappeler que ce n’est pas d’hier qu’il est mis en question dans sa dignité de personne. Ce n’est pas moi, je le remarque qui suis ici responsable de ramener quiconque au carrefour de la raison pratique.

Si la proposition de Kant s’y confirme qu’il n’est que deux instances où le sujet puisse voir figurée l’hétéronomie de son être, pour peu qu’il les contemple « avec étonnement et respect », et ce sont « la route étoilée au-dessus de lui, et la loi morale au dedans », les conditions pourtant ont changé d’où cette contemplation est possible.

Les espaces infinis ont pâli derrière les petites lettres, plus sûres à supporter l’équation de l’univers, et la seule voix au chapitre que nous puissions y admettre hors nos savants, est celle d’autres habitants qui pourraient nous en adresser des signes d’intelligence, – en quoi le silence de ces espaces n’a plus rien d’effrayant.

Aussi bien avons-nous commencé d’y vider nos poubelles, entendons à en faire cette fosse à déchets qui est le stigmate de « l’hominisation » sur la planète, depuis la préhistoire, ô paléontologue Teilhard, l’aviez-vous oublié ?

II en est de même pour la loi morale, et pour la même raison qui nous fait cheminer de langage à parole. Et découvrir que le Surmoi en son intime impératif est bien « la voix de la conscience » en effet, c’est-à-dire une voix d’abord, et bien vocale, et sans plus d’autorité que d’être la grosse voix : la voix dont un texte au moins de la Bible nous dit qu’elle se fit entendre au peuple parqué autour du Sinaï, non sans que cet artifice n’y suggère qu’en son énonciation elle lui renvoyait sa propre (147)rumeur, les Tables de la Loi n’en restant pas moins nécessaires à connaître son énoncé.

Or sur ces tables, rien n’est écrit pour qui sait lire hormis les lois de la Parole elle-même. C’est dire qu’avec la per-sona commence bien la personne, mais où la personnalité ? Une éthique s’annonce, convertie au silence, par l’avenue non de l’effroi, mais du désir : et la question est de savoir comment la voie de bavardage de l’expérience analytique y conduit.

Nous nous tairons ici sur sa direction pratique.

Mais théoriquement est-ce bien le dégagement du Moi qu’on peut lui donner pour but ? Et qu’en attendre, si ses possibilités, pour nous servir du terme de Daniel Lagache, n’offrent en vérité au sujet que l’issue trop indéterminée qui l’écarte d’une voie trop ardue, celle dont on peut penser que le secret politique des moralistes a toujours été d’inciter le sujet à dégager en effet quelque chose : son épingle au jeu du désir. L’humanisme à ce jeu n’est plus qu’une profession dilettante.

Noscit, il sait, porte-t-il la figure d’une élision d’ignoscit, dont l’étymologie montre qu’il n’a qu’un faux préfixe, en outre ne voulant pas dire un non-savoir, mais cet oubli qui consomme le pardon ?

Nescit alors, à n’y modifier qu’une lettre, nous laisserait-il à soupçonner qu’il ne contient de négation que feinte après coup (nachträglich) ? Qu’importe, puisque pareille à celles dont la constance a fait sourire dans les objets métaphysiques, cette négation n’est qu’un masque : des premières personnes.

 

 



[1]. Spécialement dons notre séminaire de cette année 1959-1960 sur l’éthique de la psychanalyse.

[2]. En un symposium sur la structure, tenu sous les auspices de M. Bastide.

[3]. La Chose (das Ding) est ici antidatée, n’ayant été produite que dans notre séminaire de cette année 1959-1960 Mais c’est en quoi l’emploi du pot de moutarde nous offrait toutes les garanties d’incompréhension qu’il nous fallait pour qu’ait eu lieu l’explication avec.

[4]. C’est de cette question que nous avons voulu faire partir notre examen de l’Éthique de la psychanalyse en cette année 59-60.

[5]. Cf. La psychanalyse, Vol. 5, p. 12.

[6]. Dans un discours en mémoire du centenaire de Freud, recueilli sous le titre « La chose freudienne », in Évol. Psychiatrique, 1956, n° 1.

[7]. On trouve cette image à la p. 252 du vol. XIII des G.W. : À bien la regarder, elle confirme la portée que nous donnons aux buts, de Freud dans l’intérêt qu’il porte au Moi dans sa seconde topique.