Parue dans le Magazine littéraire, novembre 1992, n° 304, p. 49.

 

Ce mercredi

non jeudi 21.XI.63

 

Nos relations sont vieilles, Althusser. Vous vous souvenez sûrement de cette conférence[1] que je fis à Normale après la guerre, grossier rudiment pour un moment obscur. (Un des acteurs de mon drame présent y trouva pourtant sa voie) ; au reste votre jugement un peu impressionniste m’était quelque temps après « rapporté ».

Celui qui m’arrive maintenant du Bulletin (de juin-juillet) de l’enseignement philosophique j’aurais mauvaise grâce à en décliner l’honneur. Et je vous remercie de m’avoir fait entendre ce témoignage en une conjoncture où certes je n’ai pas à douter de mon entreprise, mais où tout de même un vent stupide fait rage sur mon esquif, bien frêle.

J’ai mis un terme à ce séminaire où j’essayais depuis dix ans de tracer les voies d’une dialectique dont l’invention fut pour moi une tâche merveilleuse.

Je le devais. J’en ai de la peine.

Et puis je pense à tous ceux qui gravitent dans votre région et dont on me dit qu’ils tenaient en estime ce que je faisais – qui n’était pas pour eux pourtant.

Je pense ce soir ou plutôt ce petit matin à ces figures amies… Il faudrait qu’on leur dise quelque chose. J’aimerais que vous veniez me visiter, Althusser.

 

Jacques Lacan

 



[1]. Conférence prononcée en 1945 qu’Althusser n’avait pas, semble-t-il, appréciée. Cf. Yann Moulier Boutang, Louis Althusser une biographie, éd. Grasset, 1992, p. 303.