Jacques Lacan commente la naissance de « Scilicet » dans un entretien avec R. Higgins paru dans Le Monde du 16 mars 1968.

 

Il y a un peu plus d’un an, le Docteur Jacques Lacan rassemblait dans « Écrits » les jalons essentiels de sa recherche sur la psychanalyse, centrée sur le retour à Freud. Il livrait à un public plus vaste un enseignement dispensé depuis dix-sept ans à l’hôpital Sainte-Anne, puis à l’École Normale supérieure, qui pour n’être entendu que d’un petit nombre, n’en avait pas moins des échos au dehors. Lacan voulait précisément éviter que ce public ne connaisse cet enseignement que par voie « détournée ».

 

C’est un but différent et plus précis que poursuit aujourd’hui Jacques Lacan en faisant paraître aux éditions du Seuil une nouvelle revue : « Scilicet » [1]. Le titre s’accompagne d’une formule : « Tu peux savoir ce qu’en pense l’école freudienne de Paris ». Le « tu » ainsi interpellé, c’est, explique Lacan dans l’introduction, le « bachelier », non pas tant celui du lycée, qui cependant « commence à vouloir du Lacan », que le « bachelor » anglais, c’est-à-dire « celui qui n’est pas encore marié »… et surtout pas marié à une société de psychanalyse.

 

C’est à celui-là que s’adresse Lacan après ce qu’il appelle à plusieurs reprises son « échec ». Échec auprès des sociétés de psychanalyse, qui restent sourdes, et résistent aux discours que leur propose l’école freudienne de Paris.

 

à ce propos, Jacques Lacan nous a déclaré :

« Ce à quoi on résiste là, c’est au discours de Freud lui-même. Les sociétés de psychanalyse sont des bouchons au développement de la pensée analytique… Bien rares sont les surgeons créateurs, les nouveautés qui y sont apparues ; à force de traduire Freud pour le faire accepter, on finit par ne plus comprendre grand-chose à ce qu’il dit. Il est arrivé au psychanalyste ce qu’il peut constater tous les jours chez l’homme du divan : le plus clair de son discours lui échappe (c’est une résistance propre au discours psychanalytique car il est difficile à soutenir)…

« On assimile, poursuit Jacques Lacan, l’analyse à une thérapie. Alors que, Freud l’a dit, la psychanalyse est la science et pas seulement la thérapie. Sinon on est à celui qui guérit le mieux, et au bout d’un moment, à force d’agir dans le désir de faire le bien, c’est-à-dire de façon intempestive, on n’y comprendra plus rien. Nul enseignement ne parle de ce qu’est la psychanalyse. Ailleurs, et de façon avouée on ne se soucie que de ce qu’elle soit conforme ».

 

Le premier rôle de « Scilicet » sera donc de mettre à la portée de ces sociétés le travail qui se fait au sein de l’école freudienne de Paris, dont Lacan est le chef de file, car « tout exclus qu’elles nous aient fait, elles n’en restent pas moins notre affaire. »

Pour Lacan, la panne de la recherche, la « déviation » qu’a subie la psychanalyse tiennent à la « hiérarchie » qui règne dans les sociétés de psychanalyse. Dans quatre articles qui ouvrent la revue, Lacan s’en prend à tout ce que celle-ci entraîne : À la suffisance, à la « bonté » du psychanalyste, à la théorie narcissique de la cure (alliance avec la partie saine du moi de l’analysé, identification au mal* de l’analyste posé comme terme de la cure, etc.).

À coté de ses critiques, Lacan multiplie les notations destinées à éviter selon lui le retour de semblables écueils au sein de son école, en particulier en repensant le problème de la formation des analystes.

La revue elle-même aura un autre rôle : elle permettra de lever l’embarras de déterminer qui pourra se déclarer ou non élève de Lacan. « Scilicet » n’est fermé à personne, mais quiconque n’y aura pas figuré ne saurait être reconnu pour être de mes « élèves ».

Ses élèves pourtant ne signent pas les articles qui constituent la deuxième partie de la revue. Leurs noms n’apparaîtront que sur une liste collective. S’inspirant de Bourbaki[2], Lacan a employé ce remède de cheval pour prévenir ce « narcissisme des petites différences », ce « bel esprit » qui contrarient le caractère scientifique que doit avoir une recherche. Du même coup doit apparaître la cohésion d’un véritable groupe de travail théorique.

Cette absence de signature aura ainsi l’avantage de permettre à certains analystes appartenant aux sociétés qui critiquent Lacan de pouvoir publier leurs travaux dans « Scilicet ». Lacan lui-même signera ses textes. C’est, vu son rôle doctrinaire, « afin de marquer la liberté de ses collaborateurs ».

 

R. Higgins.

 



[1] Revue paraissant trois fois par an. Le numéro 15 F. On relève dans le sommaire du premier numéro un article sur la « signification de la mort par suicide », un autre sur « l’hallucination ». (cf. la Revue des Revues, d’Yves Florenne, dans le Monde du 13 mars).

* Il s’agit d’une coquille : il faut lire « identification au moi de l’analyste ».

[2] Célèbre école de mathématiques dont les publications sont anonymes.