Le point du vue du psychanalyste au dossier de Tonus : « Névroses et psychoses. Où commence l’anormal ? » in Tonus, n° 331, pp 2-3.

 

Question – Quelle est la différence entre névrose et psychose ?

 

J. Lacan – Celle que vous trouverez dans n’importe quel manuel de psychiatrie.

 

Question – La cure psychanalytique peut-elle guérir une psychose ?

 

J. Lacan – Oui.

 

Question – Depuis quinze ans, vous tenez un séminaire, à Sainte-Anne, puis à l’École Normale. Pendant les deux premiers trimestres de votre année d’enseignement 1955-56, vous avez examiné le traitement possible de la psychose. Vous avez reproduit le plus important de ce que vous avez donné à ce séminaire dans un article paru dans vos « Écrits »[1] sous le titre « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »…

 

J. Lacan – J’examine en effet la question de savoir si la psychanalyse est articulable à la psychose. Un demi-siècle de freudisme appliqué à la psychose laisse son problème encore à repenser, autrement dit au statu quo ante.

 

Question – Vous écrivez, à propos de « L’introduction au narcissisme » de Freud : « On s’en est servi à un pompage, aspirant et refoulant au gré des temps du théorème, de la libido par le percipiens, lequel est ainsi apte à gonfler et à dégonfler une réalité baudruche »…

 

J. Lacan – Freud donnait la première théorie du mode selon lequel le moi se constitue d’après l’autre dans la nouvelle économie subjective, déterminée par l’inconscient : on y répondait en acclamant dans ce moi la retrouvaille du bon vieux percipiens à toute épreuve et de la fonction de synthèse. Comment s’étonner qu’on n’en ait tiré d’autre profit pour la psychose que la promotion définitive de la notion de perte de réalité ?

 

Question – Et qu’est-ce que Freud nous a apporté ?

 

J. Lacan – Pour le problème de la psychose, son apport a abouti à une retombée. Cette retombée est immédiatement sensible dans le simplisme des ressorts qu’on invoque en des conceptions qui se ramènent toutes à ce schéma fondamental : comment faire passer l’intérieur dans l’extérieur ? Le sujet, en effet, a beau englober ici un Ça opaque, c’est tout de même en tant que moi, c’est-à-dire de façon tout à fait exprimée dans l’orientation psychanalytique présente, en tant que ce même percipiens increvable, qu’il est invoqué dans la motivation de la psychose. Ce percipiens a tout pouvoir sur son corrélatif non moins inchangé, la réalité, et le modèle de ce pouvoir est pris dans une donnée accessible à l’expérience commune, celle de la projection affective. Car les théories présentes se recommandent pour le mode absolument incritiqué, sous lequel ce mécanisme de la projection y est mis en usage. Tout y objecte et rien n’y fait pourtant, et moins que tout l’évidence clinique qu’il n’y a rien de commun entre la projection affective et ses prétendus effets délirants, entre la jalousie de l’infidèle et celle de l’alcoolique par exemple.

 

Question – En ce qui concerne la différence entre névrose et psychose, de la lecture des manuels psychiatriques, j’ai retenu à peu près ceci : La névrose ? c’est une affection sans base anatomique comme l’est une maladie « fonctionnelle » sans lésion organique. Sa différence avec la psychose ? Elle réside dans le degré de conscience qu’a la personne de son état. Est-ce dans la ligne de votre conception ?

 

J. Lacan – Si vous voulez…

 

Question – Vous disiez : comment s’étonner qu’on n’en ait pas tiré d’autre profit pour la psychose que la promotion définitive de la notion de perte de la réalité… En êtes-vous sûr ? Cela m’étonne. Je ne comprend pas…

 

J. Lacan – Eh bien, cela ne m’étonne pas et ce n’est pas tout. En 1924, Freud a écrit un article incisif : « La perte de la réalité dans la névrose et la psychose » où il ramène l’attention sur le fait que le problème n’est pas celui de la perte de la réalité, mais du ressort de ce qui s’y substitue. Discours aux sourds puisque le problème est résolu ; le magasin des accessoires est à l’intérieur et on les sort au gré des besoins…

 

Question – Dans votre chapitre des Écrits – « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » – vous dites : « Au demeurant, quel problème ferait-il encore obstacle au discours de la psychanalyse, quand l’implication d’une tendance dans la réalité répond de la régression du couple ? Quoi, pourrait-on lasser des esprits qui s’accommodent qu’on leur parle de la régression, sans qu’on y distingue la régression dans la structure, la régression dans l’histoire et la régression dans le développement – distinguées par Freud en chaque occasion comme topique, temporelle ou génétique… »

 

J. Lacan – Je précise dans ce passage que nous renonçons ici à l’inventaire de la confusion. Il est usé pour ceux que nous formons et il n’intéresserait pas les autres.

Nous nous contenterons de proposer à leur méditation commune l’effet de dépaysement que produit, au regard d’une spéculation qui s’est vouée à tourner en rond entre développement et entourage, la seule mention des traits qui sont pourtant l’armature de l’édifice freudien, à savoir l’équivalence maintenue par Freud de la fonction imaginaire du phallus dans les deux sexes (longtemps le désespoir des amateurs de fausses fenêtres « biologiques », c’est-à-dire naturalistes), le complexe de castration trouvé comme phase normative de l’assomption par le sujet de son propre sexe, le mythe du meurtre du père rendu nécessaire par la présence constituante du complexe d’Œdipe dans toute l’histoire personnelle et, last but not… l’effet de dédoublement porté dans la vie amoureuse par l’instance même répétitive de l’objet toujours à retrouver en tant qu’unique.

 

Question – Qu’est-ce que la notion de pulsion dans Freud ?

 

J. Lacan – Faut-il rappeler encore le caractère foncièrement dissident de la notion de la pulsion dans Freud, la disjonction de principe de la tendance, de sa direction et de son objet, et non seulement sa « perversion » originelle, mais son implication dans une systématique conceptuelle, celle dont Freud a marqué la place, dès les premiers pas de sa doctrine, sous le titre des théories sexuelles de l’enfance ?

Ne voit-on pas qu’on est depuis longtemps loin de tout cela dans un naturisme éducatif qui n’a plus d’autre principe que la notion de gratification et son pendant, la frustration, nulle part mentionnée dans Freud. Sans doute les structures révélées par Freud continuent-elles à soutenir non seulement dans leur plausibilité, mais dans leur manœuvre les vagues dynamismes dont la psychanalyse d’aujourd’hui prétend orienter son flux. Une technique déshabitée n’en serait même que plus capable de « miracles » – n’était le conformisme de surcroît qui en réduit les effets à ceux d’un ambigu de suggestion sociale et de superstition psychologique.

 

Question – Dans vos Écrits vous reproduisez, sous le titre : « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », votre rapport du colloque international réuni, à l’invitation de la Société Française de Psychanalyse, à Royaumont, du 10 au 13 juillet 1958. Vous dites : « Qu’une analyse porte les traits de la personne de l’analysé, on en parle comme de ce qui va de soi. Mais on croit faire preuve d’audace à s’intéresser aux effets qu’y aurait la personne de l’analyste. C’est du moins ce qui justifie le frémissement qui nous parcourt aux propos de la mode sur le contre-transfert, contribuant sans doute à en masquer l’impropriété conceptuelle : pensez de quelle hauteur d’âme nous témoignons à nous montrer dans notre argile être faits de la même que ceux que nous pétrissons… »

 

J. Lacan – Et je précise que nous ne dénonçons pas pour autant ce que la psychanalyse d’aujourd’hui a d’antifreudien. Car, en cela, il faut lui savoir gré d’avoir mis bas le masque, puisqu’elle se targue de dépasser ce que d’ailleurs elle ignore, n’ayant retenu de la doctrine de Freud que juste assez pour sentir combien ce qu’elle vient à énoncer de son expérience y est dissonant. Nous entendons montrer en quoi l’impuissance à soutenir authentiquement une praxis se rabat, comme il est commun en l’histoire des hommes, sur l’exercice d’un pouvoir.

 

Question – Ce pouvoir, c’est le psychanalyste qui l’assume…

 

J. Lacan – Le psychanalyste assurément, dirige la cure. Le premier principe de cette cure, celui qu’on lui épelle d’abord, qu’il retrouve partout dans sa formation au point qu’il s’en imprègne, c’est qu’il ne doit point diriger le patient. La direction de conscience au sens du guide moral qu’un fidèle du catholicisme peut y trouver est ici exclue radicalement. Si la psychanalyse pose des problèmes à la théologie morale, ce ne sont pas ceux de la direction de conscience, en quoi nous rappelons que la direction de conscience en pose aussi. La direction de la cure est autre chose.

 

Question – Elle comporte tout de même des… directives ?

 

J. Lacan – Elle consiste d’abord à faire appliquer par le sujet la règle analytique, soit les directives dont on ne saurait méconnaître la présence au principe de ce qu’on appelle « la situation analytique », sous le prétexte que le sujet les appliquerait au mieux sans y penser. Ces directives sont dans une communication initiale posées sous forme de consignes dont, si peu que les commente l’analyste, on peut tenir que jusque dans les inflexions de leur énoncé, ces consignes véhiculeront la doctrine que s’en fait l’analyste au point de conséquence où elle est venue pour lui. Ce qui ne le rend pas moins solidaire de l’énormité des préjugés qui, chez le patient, attendent à cette même place : selon l’idée que la diffusion culturelle lui a permis de se former du procédé et de la fin de l’entreprise.

Ceci déjà suffit à nous montrer que le problème de la direction s’avère, dès les directives de départ, ne pouvoir se formuler sur une ligne de communication univoque, ce qui nous oblige à en rester là de ce temps pour l’éclairer de sa suite.

Posons seulement qu’à le réduire à sa vérité, ce temps consiste à faire oublier au patient qu’il s’agit seulement de paroles, mais que cela n’excuse pas l’analyste de l’oublier lui-même.



[1] On sait que les Écrits de Jacques Lacan (Éditions du Seuil – Le Champ freudien) ont eu un retentissement énorme, non seulement dans le monde de la pensée mais aussi – et malgré leur hermétisme – auprès du grand public. Signalons que l’éminent psychanalyste dirige une nouvelle revue de l’École freudienne de Paris : Scilicet (Éditions du Seuil – Le Champ freudien).