Intervention sur l’exposé de M. Ritter : « Du désir d’être psychanalyste » Congrès de Strasbourg, le 12 octobre 1968 au matin, publié dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 6 page 87-96.

(87)Exposé de M. Ritter : « Du désir d’être psychanalyste : ses effets au niveau de la pratique psychothérapique de « l’élève-analyste ».

[…]

 

(92)Discussion :

 

L. Mélèse. – pensait être venu pour parler de psychanalyse et se trouve écrasé par un savoir qui pourrait n’être qu’une longue dénégation. Il voudrait que la discussion puisse intervenir à tout moment et trouve aux discours entendus jusque-là une unilinéarité inquiétante.

 

J. Lacan. – Mélèse vient de refléter un sentiment qui n’était pas seulement le sien, mais celui de tout un coin, à savoir qu’un exposé prolongé, laisse en quelque sorte la discussion dans une sorte d’attente qui provoque je ne sais quoi de l’ordre de l’impatience et qui peut aussi bien aboutir à une sorte d’avortement parce que le temps manque, c’est toujours le problème de ce qui se passe dans les Congrès. Moi j’ai reçu avec sympathie cette manifestation. Je propose ceci : est-ce qu’il ne se pourrait pas, si quelqu’un a une intervention à faire, qu’il fasse au cours même de l’exposé une sorte d’inscription, qu’il lève le doigt pour dire : je demande que soit inscrit, pointé au tableau quelque chose qui sera de ce fait mis à l’ordre du jour, qui sera non seulement déjà intervention du fait qu’on le fait écrire, mais en même temps suggestion de débat. J’aurais moi-même bien souhaité tout de suite dire que j’avais à objecter à l’emploi certainement questionnable de la formule : la nature mensongère du symptôme.

Voilà une formule qui, bien cher Kress, pourrait être interrogée selon la méthode que j’essayais d’évoquer ce matin et qui, je le souligne, n’est certainement pas inspirée d’une mise en question des travaux qui nous sont présentés, car même quand je dis qu’ils sont nécessités par un certain biais qui est justement celui qui est mis en question, qu’ils soient corrects dans ce biais est ce que je reconnais et qui fait leur prix. Mais c’est aussi ce qui est de nature à nous montrer que ce biais est plus ou moins tenable. Sur cette formule, moi, je ne suis pas d’accord. S’il y a une psychanalyse c’est parce que le symptôme, loin d’être de nature mensongère, est de nature véridique. Et puisqu’il s’est agi ce matin d’agiter la question de la présence de la vérité, la première présence de la vérité est dans le symptôme. Néanmoins, il faut que chacun là dessus s’explique, parce que c’est prendre (93)les choses d’un peu haut que les trancher ainsi. Il faut en tout cas savoir ce que l’orateur entendait au moment même où il prononçait ces mots. Donc, supposons qu’à ce moment-là, Mélèse ait levé le doigt et ait demandé l’affichage de « nature mensongère du symptôme », ça peut être de nature à voir ce qui va se passer, à savoir si quelqu’un relève ou si on trouve que c’est quelque chose à laisser de côté parce qu’il s’inscrira aussi d’autres choses qui peuvent paraître de plus de poids. Exemple, on nous a parlé incidemment de la métaphysique, et je trouve à propos de la métaphysique de la rencontre qu’il faut d’abord savoir ce qu’entend par là l’orateur. Tous ceux qui ont écrit, ou parlé de ceux qui ont pris la responsabilité du rapport, n’ont pas semblé être d’une position toute univoque sur le sujet du terme rencontre. Mais ça, vous voyez, je n’en ai même pas demandé l’affichage. Par contre, Kress, ce matin, a pris une position formelle à propos de la proposition de Freud : on peut tout faire pour peu qu’on sache ce que l’on fait. C’est Freud à qui on l’attribue, et justement, cette formule, ça vaut la peine qu’on y regarde à deux fois à partir du moment où Kress nous dit qu’il n’est pas d’accord. Ce qui m’a semblé quant à moi la fragilité de sa position, ce n’est pas seulement parce que ça va contre ce que dit Freud et qui pourtant paraît être admissible : pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, mais quand ils savent ce qu’ils font, c’est déjà assez bien pour qu’on leur fasse crédit, après tout. C’est pas si fréquent. Donc, il faut savoir ce que veut dire l’hypothèse. Seulement, ça nous a été amené à propos de quelque chose qui semblait du même ordre et qui était tout à fait en pointe, dans le discours, je veux dire l’agir. Pour ma part, je crois que le faire et l’agir, c’est différent. C’est même plus que différent, c’est pas du même ordre. Ça fait partie du séminaire de l’année dernière sur l’acte psychanalytique, qui a eu pour propriété d’entraîner une espèce de vide concernant ceux que nous pouvons considérer comme les plus autorisés parmi les psychanalystes, qui s’y sont montrés comme absents avec affectation. C’est évidemment un peu fâcheux, mais uniquement dans son principe, car je n’ai pu finalement en dire que le quart ; j’emploie la moitié de l’année à dire le quart de ce que j’ai à dire, et ensuite le quart suivant me prend un peu plus que le quart, etc. Seulement comme il y a eu les événements, je n’ai rien pu dire que le quart, de sorte que cet acte psychanalytique je vais le garder dans ma poche pour un certain temps. J’ai horreur d’être interrompu. J’ai déjà dit que je ne referai jamais le nom du père. L’acte psychanalytique, j’en ai ma claque. Néanmoins, il pourrait en rester quelque chose autour de cette différence du faire et de l’agir.

(94Voilà. Et puis alors, à la fin, on nous a dit que le torchon révolutionnaire de la psychanalyse allait s’émousser dans tout ce bordel ; laissez-moi sourire. Moi, c’est la seule chose que j’aurais fait inscrire, parce que je comptais sur les autres pour les autres termes, – mais la révolution, oui, ça commence à ne plus être tout à fait là que se posent les problèmes. Parce que moi je peux vous assurer une chose, c’est que quoi qu’il en arrive du ferment révolutionnaire de la psychanalyse, même si ce ferment vient à tourner, je ne sais pas ce qui est mauvais pour un ferment, si c’est de tourner à l’aigre ou au trop doux, en tout cas ce qu’il y a d’atroce dans les relations entre l’homme et la femme n’en sera pas pour autant atténué.

 

L. Mélèse : on semble parti d’un pré-supposé qui serait : la médecine, c’est bien ! Cet imaginaire d’une hiérarchie des métiers implique le réel de l’exclusion de ceux qui n’en sont pas. La question est : pourquoi aider les médecins à devenir psychothérapeutes puisqu’ils n’en seront pas meilleurs médecins, la perversion médicale étant inexpugnable de front.

Alors pour survivre il faut aller ailleurs qu’en médecine, et à fortiori ailleurs qu’en psychiatrie, dans l’entre deux des structures que permet la pseudo libéralité du régime politique. Les troubles moraux du jeune psychothérapeute sont de peu de poids par rapport à la forclusion politique et à l’ignorance de la place d’où il parle ou écoute ; s’il s’avoue médecin il accepte une certaine forclusion.

Un autre pré-supposé se résumerait en : vous serez psychanalyste quand vous serez diplômé ou aurez franchi toutes les étapes. Mais où est alors la rupture, la coupure ? La vérité parle sans qu’on le sache. La question de l’analyse se pose ailleurs que dans un curriculum lénifiant dont l’analyste ferait l’assomption.

Enfin, on peut se demander où est la psychanalyse dans les monographies imaginaires du jeune psychothérapeute devenant psychanalyste, ces monographies qui jouent le rôle de roman familial ou bien de question écran par rapport à celle des origines. On a l’impression d’une monstrueuse scène primitive qui ne cesse d’accoucher de garde-fous, ce qui justifie la méfiance à l’égard de tout contrôle et de toute hiérarchie, en tant qu’ils constituent ici un évitement de l’analyse elle-même.

 

(95)J.J. Kress souhaite répondre aux points que Lacan a privilégiés dans son discours.

À la place de « métaphysique de la rencontre », il aurait aussi bien pu écrire : « effusion ».

Il a parlé du symptôme comme de quelque chose qui, en même temps qu’il promeut une vérité parce qu’il exprime quelque chose qui vient de l’inconscient, est pourtant transformé, dévié, déformé par rapport à ce qui vient de l’inconscient et c’est en cela qu’il l’a dit mensonger ; mais en tant qu’il est l’énonciation d’une vérité qui vient de l’inconscient, il n’est effectivement pas mensonge, c’est dans ses déplacements qu’il est à son sens mensonger.

La phrase : On peut tout faire … (etc.), vient de M. Sarrazin. Elle a été recueillie par Bauer à propos des patients qui avaient passé à plusieurs reprises selon les moments de la psychanalyse à la psychothérapie et inversement. On lui a fait remarquer tout à l’heure qu’il s’agissait plutôt de la parole que du faire dans tout cela. La différence entre faire et agir reste effectivement à développer.

Il souligne ensuite que la médecine l’a toujours mis personnellement en situation de contestation et s’étonne profondément de la façon dont Mélèse a pu entendre son propos et celui de ses camarades.

 

P. Allien s’étonne de ce qu’il ait fallu poser la question de la discussion et de la parole libre comme si elles n’allaient pas de soi ; on pourrait pourtant penser que des analystes ne se réunissent pas pour venir témoigner d’un savoir. Ceci renvoie à la question de ce que c’est qu’une société d’analystes. On ne saurait méconnaître le point d’ancrage qui continue à amarrer le psychanalyste à la thérapie, sur ce point précis où la vérité d’une institution est démontrée par son insertion dans le système économique dont elle vit. Le désir d’une école d’analyste c’est la place qu’elle offre aux analystes qu’elle produit et cette place n’est pas indifférente. L’analyste est nécessairement thérapeute dès qu’il répond à la demande de l’institution qui l’emploie (comme psychothérapeute, justement) et en même temps la fonction thérapeutique est l’ennemie mortelle de l’analyse. C’est là le vrai débat.

 

(96)J. Lacan je désirerais qu’on reprenne le débat sur la « nature mensongère du symptôme ». C’est l’un des points les plus vifs de la différence psychothérapie-psychanalyse. En psychanalyse, on peut dire sans choquer, sous prétexte qu’on parle de défense, que le symptôme est mensonger. Mais une défense n’est pas du tout mensongère. Ce contre quoi le sujet se défend, c’est là qu’est le mensonge. Ce n’est pas parce que le fantasme donne son cadre à la réalité qu’il est vrai pour autant. C’est ce qui fait pour un sujet la réalité qui est d’ordinaire le plus mensonger. Ce n’est pas parce que nous découvrons le mensonge que le symptôme a valeur mensongère. Il a cette valeur véridique de nous mettre sur la trace du mensonge. Car ce qu’on découvre chez le sujet derrière sa défense ne fait pas qu’après cette découverte le sujet nage dans la vérité, ce qui serait d’ailleurs le plus souvent très incommode. L’un des plus grands flous de la notion de psychothérapie est de croire que la vérité est en dessous alors qu’elle est en surface, mais il faut savoir la lire. Ce qu’on prend pour une espèce de tendance qui monte du fond, c’est ça qui est le mensonge. Savoir pourquoi ce mensonge est nécessaire mettrait l’ordre de la névrose dans une lumière différente. Tout le monde sait qu’il n’y a pas beaucoup de danger à chercher ce qu’il y a au fond de la névrose. Ce qui est dangereux, c’est que le symptôme signale la vérité de façon si opaque, et cela a certainement des conséquences qu’on mette en valeur sa fonction véridique. Pour revenir sur l’anecdote de Jung et de la dame attaquée par les oiseaux, je pense qu’il est certainement vrai que les oiseaux attaquaient la dame, mais en discuter ici entraînerait loin, car c’est difficilement maniable, un symptôme à quoi la nature participe, spécialement dans sa fonction de vérité.

 

F. Dolto : être psychanalyste, c’est un symptôme de notre civilisation, c’est pourquoi sans doute chacun se sent à la fois véridique et mensonger.

 

P. Allien estime que ses paroles ainsi que celles de Mélèse ont provoqué un effet de sidération. Ce qui s’est passé en mai montre que l’enseignement ne fonctionne pas comme des vases communiquants. Quelqu’un sur une estrade gave un amphithéâtre et il reçoit en retour un gonflement de baudruche dans l’imaginaire social.

 

(97)A. L. Stern ne s’est pas sentie gavée mais parfois angoissée. Elle rappelle que l’angoisse peut aisément être perçue comme un sentiment d’ennui. Dans la position médicale qui a été celle de certains orateurs, il était tout à fait possible d’entendre une question. (Applaudissements vifs).

 

L. Mélèse a aussi été sensible à l’angoisse, mais il aurait souhaité qu’on réponde à la question sous forme d’une autre question.

 

S. Leclaire voudrait pour relancer la discussion que Lacan explicite la position en porte-à-faux qu’il a dégagée dans la question posée par Bauer et il voudrait également que les rapporteurs disent ce qu’ils éprouvent devant ce type de critique :

Lui-même trouve judicieux dans l’exposé de Melman d’avoir noué la discussion à partir du point de vue de l’hétérogénéité radicale de la psychanalyse et de la psychothérapie. Par contre, les considérations sur l’objet thérapeutique lui paraissent partielles. Il remarque enfin, que dans l’analyse du fantasme qui soutient la nature de l’objet thérapeutique, l’analyste lui-même peut être pris.

 

J. P. Valabrega estime que les concepts d’hétérogénéité et d’homogénéité sont illégitimes ici car la psychanalyse et la psychothérapie n’appartiennent pas à la même unité logique. Il critique également l’application du terme d’objet thérapeutique au psychanalyste. Dans une thérapeutique, il n’y a pas d’objet, il n’y a que des buts.

 

I. Roublef s’élève contre le terme de gavage alors qu’il s’est agi de communiquer ce qui préoccupe des collègues. Elle apporte des précisions sur la différence des discours psychothérapique et psychanalytique en termes d’image du corps. Il ne s’agit ni d’image spéculaire ni de corps fantasmé ni de schéma corporel. L’image du corps n’est pas spécularisable.

(98)Elle est une expérience vécue, c’est une relation sur le mode de l’être et non de l’avoir. En psychothérapie assise, le patient est un moi en relation imaginaire au petit autre. En psychanalyse, le patient est un je en relation d’être. En psychothérapie, on est dans une relation de demande, la castration n’étant pas dépassée, alors qu’en psychanalyse on est dans une relation de désir qui met en cause le sujet. Le psychanalyste refuse d’être le placebo. C’est là la position originale découverte par Freud.