Paru dans les Lettres de l’école freudienne de Paris, n° 7, pp. 39-43.

 

(39)Discussion :

[…]

 

M. Safouan – Nassif s’étonne qu’aucun analyste ne se soit posé la question de la coupure ou de la frontière qui sépare sa propre discipline des autres disciplines, donc la question de la scientificité de sa discipline. J’ai moi-même cependant (voir « Ramonage et cure par la parole », Lettres de l’École freudienne, n° 4) posé très nettement la question : peut-on dire qu’avec Freud quelque chose se soit introduit pour la première fois (et n’est-ce pas là le sens de la coupure) ? J’ai répondu oui, et j’ai dit ce qui s’introduisait pour la première fois. Pour le redire en tenant compte du terme d’hétérogénéité qui a été utilisé, je dirai que l’inconscient est justement ce qui ne comparait pas et que l’hétérogénéité ne peut être définie que topiquement avec Freud. L’inconscient est justement quelque chose qui est destiné à l’interprétation, qui nous entraîne toujours dans la référence à la vérité – au point qu’on peut dire avec Lacan que le désir est son interprétation. Ce que je disais en tout cas dans ce travail, c’est que ce qui s’introduisait de neuf avec Freud, c’était la résolution du symptôme dans l’interprétation.

 

J. Nassif – était loin de méconnaître ce texte de Safouan. II lui semble cependant d’un intérêt très actuel de donner toute son extension au concept de coupure dans le débat psychanalyse-psychothérapie. La médecine est sans cesse prise entre le discours sans institution et l’institution sans discours. La psychanalyse introduit une révolution dans le concept de science et implique que l’institution et le discours soient indissociables. Ce qui devrait amener par exemple les physiciens à se demander s’il n’y a pas une institution qui fonctionne et si le problème du sujet supposé savoir ne se pose pas également à eux.

 

Ch. Melman souhaite revenir sur la notion d’hétérogénéité radicale, pour préciser qu’il l’a utilité non comme se référant à un même trait marquant la différence entre deux éléments appartenant à un même champ, trait qui dès lors les rend comparables. II a visé à isoler des champs radicalement différents, qu’un même terme ne saurait réunir qu’en engendrant précisément la confusion à laquelle nous avons affaire dans ce débat psychothérapie-psychanalyse. (40)L’exposé de Nassif d’autre part est très important pour bien voir dans l’hypnose le lieu même où s’est joué le pas décisif où l’on est passé de la médecine à la psychanalyse, et cela peut-être parce que l’hypnose fonctionne comme une sorte de représentation médicale, de mimie <sic> de ce qui est véritablement en question, à savoir l’éclipse ou la chute du sujet. Que l’hypnose ait pu en être une sorte de mode, de représentation, d’évocation, de présentification ou une sorte de mise en circulation est intéressant comme moment datable de cette coupure et de cette reprise d’une même problématique dans un champ et avec des moyens radicalement différents.

 

J. Lacan – Si l’on fait objection au vocable « hétérogène » au nom de l’usage grossier du dictionnaire, on omet une des choses les plus élémentaires de la logique, et particulièrement de la théorie des ensembles : à savoir que l’on peut dans un ensemble distinguer un facteur comme étant oui ou non normalisé. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il est comparable à tous les autres, mais que cela ne va pas de soi, sous prétexte que les choses sont dans un même ensemble. La comparaison d’éléments dans un ensemble ne vaut que pour certains d’entre eux.

Si Melman emploie le terme « hétérogène », c’est précisément pour indiquer une dimension qui se distingue parfaitement comme telle dans la structure des choses, à savoir si un élément dans la structure des choses est comparable ou pas. Il se peut très bien qu’il ne le soit pas. C’est d’un usage tout à fait courant en logique.

 

P. Allien – Le texte de Nassif est un point de départ indispensable à notre réflexion – mais le vrai problème n’est-il pas que la coupure est à refaire ?

 

J. Nassif – C’est justement ce que j’ai avancé : il n’y a pas de coupure définitive, tout malade entrant en analyse a à répéter la coupure de Freud.

 

P. Allien – Oui, mais i) faut souligner qu’il ne s’agit pas là d’un débat d’idées : nous avons affaire effectivement (41)à des forces suturantes et la coupure est à refaire à chaque niveau de la pratique et de l’institution. II faut bien en venir à envisager la question du rapport des forces et de la fonction de l’idéologie.

 

J. Nassif – J’en viendrai nécessairement là en parlant de l’institution psychanalytique, qui ne peut se poser par rapport aux autres que comme l’institution de toutes les autres institutions. Car l’institution psychanalytique consiste à voir que les mots mis ensemble constituent un acte et que toutes les institutions baignent dans un langage (donc une institution déjà) et sont en tant que telles mises entre parenthèses au sein de l’institution psychanalytique qui répète ces actes d’institution ; l’événement constitué par l’institution de la famille par exemple (le nom propre) va devoir être répété, repris, remis sur le tapis dans l’analyse et peut-être dénoué.

 

M. Montrelay – Nassif a mis la coupure épistémologique également en rapport avec la jouissance. Ne pourrait-on pas reprendre la question de l’ hypnose en interrogeant son rapport de jouissance avec le discours lui-même ?

 

J. Nassif – précise qu’il n’a parlé que de la coupure de Bernheim, et que la question de Madame Montrelay anticipe sur son exposé qui consistera à envisager ultérieurement la coupure de Freud.

 

B. This – La notion de coupure pourrait être introduite bien antérieurement dans la pensée occidentale, comme le démontre par exemple le récent travail de Derrida sur le pharmakon (Tel Quel n° 32-33) qui est en même temps le remède et le poison : c’est dans notre civilisation que le langage a introduit cette coupure et toute la pensée humaine concernant l’objet thérapeutique tourne autour de cela. Derrida nous montre ensuite comment le logos lui-même est un pharmakon. Tout ce que nous avons développé ces derniers jours concernant la différence entre la psychothérapie et la psychanalyse s’éclaire â la lumière de son travail, et nous en venons au cours de la culture à des coupures de plus en plus essentielles.

 

(42)J. Nassif – Oui, mais attention, pour Derrida il n’y a pas de coupure, pas de science. II présente lui-même son discours comme jeu. Mais son discours sur le pharmakon serait-il possible sans la coupure de la psychanalyse ?

 

J. Lacan – Dans cette école où un certain travail d’élaboration est en cours, la portée de la contribution de Nassif est très grande et ne peut échapper à quiconque est un peu formé à la retraduction à quoi, comme on dit, je m’essaie.

Si on peut qualifier ça d’essai, c’est en raison d’un pas à pas qui m’oblige à chaque temps à laisser pour plus tard ce qui me semble ne pas pouvoir être avancé sans une articulation très précise. En ce sens, il se produit bien sûr des effets de décalage, voire des cahots. Il n’en est que plus intéressant de pouvoir souligner le caractère à tout instant traductible des facteurs que met en jeu ce temps d’origine de la psychanalyse, et de mettre en relief ce fait que tout naturellement, pour réinterpréter le fonctionnement de l’hypnose, Nassif rend à tel point sensibles des entités (disons cela pour l’instant) comme l’objet a – à savoir que pour l’hypnotisé le monde n’est point aboli mais qu’il peut être pour un temps complètement réduit à la fonction clef qu’y prend un objet qui est du registre de l’objet a, à savoir une certaine voix qui serait ici à isoler dans sa fonction. De même l’assistance présente dans l’amphithéâtre d’un Charcot ou d’un Bernheim n’est-elle pas sans rapport avec la fonction du A, non différente essentiellement de ce que fait Freud lorsqu’il s’isole avec son patient.

Cela suggère très bien comment ce qui paraîtrait jouer plus librement dans ce qu’on appelle « dialogue analytique » dépend en fait d’un soubassement parfaitement réductible à quelques articulations essentielles et formalisables. L’apparente distinction de l’expérience et de ce qu’elle emporte de présence charnelle s’efface complètement derrière les conditionnements structuraux derniers dont le type est la catégorie que Nassif a introduite aujourd’hui comme l’événement.

Ce terme n’a jusqu’ici été produit avec une valeur privilégiée que dans l’élaboration des logiciens, et l’usage que nous pouvons en faire selon sa fonction logique a quelque chose de commun avec celui d’un Wittgenstein. L’apparition de la psychanalyse comme événement est bien là pour nous faire sentir comment (43)l’événement du discours est quelque chose d’autonome, essentiel à repérer par rapport à cette chose toujours épaisse, voilée, sujette à l’illusion qu’est l’expérience.

C’est bien pourquoi je pensais en écoutant Nassif que rien n’est plus impropre pour qualifier ce qui s’est passé en mai que ce terme : les événements. Ceci n’exclut vraiment en rien leur importance, à titre annonciateur, à titre d’annonce de quelque chose – d’un événement justement, qui viendra oui ou non apporter la résolution de ce que nous avons vu.