La conférence à la loge maçonnique du grand Orient de France intitulée « La psychanalyse en ce temps » eut lieu le 25 avril 1969 au Temple n° 3, Hôtel du G.O.D.F. à Paris. Elle fut suivie d’un débat dont il ne reste pas de trace, publiée par le Bulletin de l’Association Freudienne 1983 n° 415 p 17-20.

(500)Primum non nocere – Tel était le principe dont pendant des siècles le médecin mesurait son action.

Ne pas nuire à quoi ? Là où le conflit est essentiel, comment le psychanalyste ne vacillerait-il pas sur l’idée de guérison ? S’il se résout à dire, ne pas nuire à la carrière de son patient, il se réfute. Aucune réussite à ses yeux ne saurait que masquer l’échec du désir dont l’inconscient lui donne la trace.

(501)Il faut concevoir le reste de l’opération où le sujet se stabilise comme quotient établi du désir qui l’a engendré au moi qu’il s’est cru être.

D’un tel reste peut s’éclairer l’enjeu (écrivez En-Je) de ce qui constitue un acte : à savoir, là où le sujet se réalise pour ce qu’il est, de sa structure : une perte.

Alors on verra que de la psychanalyse, le sujet sort n’ayant rien fait que d’aliéner ce reste : à savoir le rendre à l’Autre dont il provient.

Mais ainsi quitte de sa dette, il peut annuler le créancier lui-même. Il n’a plus besoin de la demande de cet Autre pour soutenir son propre désir. Il sait que son désir s’est formé de la zone qui fait barrière à la jouissance. Il se satisfait de ce vide où il peut aimer son prochain, parce que ce vide, c’est là qu’il le trouve comme lui-même, et que ce n’est pas autrement qu’il peut l’aimer.

Observer que je viens de définir l’opération psychanalytique par la voie offerte au psychanalysant – pour employer un terme mien qui se répandit comme si déjà il chargeait l’air. Ce terme ne désigne pas le psychanalyste. Mais que cette voie se dise de restaurer l’agent dans le patient, n’est-ce pas là pourtant le fait du psychanalyste ? Car c’est lui qui fait l’offre d’où naît une sorte de demande qu’on n’avait jamais vue.

J’interroge le psychanalyste sur son acte. Car qu’il se protège de toute sa technique, n’empêchera que ce soit un acte qui la commande, et qu’oublier qu’il est premier, cet acte altère ce qui le seconde, sa technique. Il est bien acte en ceci qu’il nous montre le plus pur de l’acte essentiel, puisque la psychanalyse ne se termine que de ce qu’il en soit fait du psychanalyste comme nous avons dit du reste, parce qu’il est venu à sa place : d’En-Je propice à ce que le sujet soit pour un temps hors-jeu.

Qu’il consente à cet acte, le psychanalyste s’en défend : ce dont témoigne mainte idée qu’il se fait de sa fonction aux divers temps de sa pratique, non certes sans qu’elle en soit en effet de sa fin détournée. Mais la chose qu’il n’en devient pas moins : chose en hors-jeu, comment ne pas la lire de sa position dans ce que nous appellerons l’université du savoir. C’est où j’interviens par des voies auxquelles on sent confusément que le terme « structuraliste » est approprié. Ces voies ne doivent rien à ce que le terme pourrait avoir de préconçu.

Une technique si divisée d’elle-même qu’elle ne puisse recourir pour sanctionner sa réussite qu’à l’abrasion de l’éthique même que d’autre part elle suscite, voilà qui exprime le divorce du psychanalysant au psychanalyste.

Un Kierkegaard dans l’Instant (Augenblick, les neuf numéros de revue qui avertissent de sa fin proche), dans l’Instant donc de sa mort même, nous a dénoncé ça : le prêtre qui est une canaille, le chrétien qui est un héros, voilà l’imaginaire et le symbolique. Mais il n’y a rien de tout cela : dans le réel, le prêtre n’est qu’un imbécile et le chrétien absent. Testament de Kierkegaard.

L’effet est le même dans les deux cas : il faut que l’absence témoigne qu’elle est responsable de l’imbécillité. Ici l’Église, là l’exigence pour le psychanalyste, qu’un témoin soit, du psychanalysant qu’il fut.

Le rapprochement s’arrête là. Car il ne tient à rien d’autre qu’à la volonté de Freud d’avoir donné statut d’Église aux légataires de sa pensée.

Nous ne devons pas seulement, maintenant nous pouvons, l’interpréter, cette volonté, comme provisoire. Car il l’a avouée reposant sur ce que la vérité qui s’était à Freud révélée devant faire retour après lui au puits d’où il l’avait tirée – et qu’ainsi, sans qu’il se le soit dit forcément en ces termes, sa lumière retomberait sous le régime qu’une religion, la chrétienne, pendant dix-neuf siècles avait su démontrer viable : celui dit de la double vérité.

(502)Un seul ressort lui avait échappé : c’est que la vérité qui se confine dans l’inconscient y est conditionnée des exigences du savoir.

La science dont il a pris appui dans son époque est encore à l’ombre de la théologie à laquelle elle a donné son dernier corps dans Newton, sa dogmatique ultime dans Kant.

L’Église désormais en est veuve et pour jamais. Il ne lui en reste plus pour patrimoine que cet œcuménisme sur lequel nous la voyons désespérément se rabattre : non sans espoir d’en subsister.

Mais ai-je besoin ici de faire sentir ce qu’il advient dans l’après-coup du statut de la science : pour qu’une voix qui aussi bien doit être notée pour s’élever de mon sillage, énonce qu’a n’y a pas de sujet de la science, il faut bien que quelque chose craque au préjugé jusqu’ici jamais critiqué parce que si bien reçu que jamais aperçu, celui que je dénonce du sujet toujours jusqu’ici supposé au savoir. C’est ce qu’à l’instant j’appelais la théologie de la science : le Dieu qui sait déjà et auquel Einstein ne rougit pas de faire appel, quoique n’étant pas un obscurantiste que je sache.

Quelque retardataire que soit toujours la mise en cause des droits de l’homme (il y a fallu à peu près l’ère révolue depuis le Christ pour qu’ils soient à la page), une assemblée comme celle-ci où ces droits sont j’imagine, article de foi, n’est peut-être pas sans compter parmi ses membres quelques uns qui soient capables de mesurer ce que comporte le lien de l’effort fourni dans la mathématique depuis un siècle et demi pour la rendre entièrement formelle (soit la couper de toute intuition sensible) à la multiplication si je puis dire exponentielle des constructions où l’intuition qui lui est propre, reste caractéristique quoique sans figure autre que le manque, dont rien que de logique, la nécessité, l’Anankè même s’avère être.

S’ils n’en voient pas encore la conséquence au regard de certains idéaux, nommément ceux-là qui habitent l’intellectuel-de-gauche : ce qu’on appelle progressisme par exemple, à savoir que quelque chose, ne serait-ce que sa personne, veille au progrès du bien – ou encore libre-pensée, ceci dans un contexte politique qui tient que toute pensée n’est que symptôme, voire leurre calculé – que la faute en retombe sur les psychanalystes dont la carence ici s’avère.

Grâce à eux, l’illusion subsiste que ce que la psychanalyse apporte, c’est le retour du sens, du sens de la vie notamment, de la mort à l’extrême et pourquoi pas ? pendant qu’on est à délirer.

Comme si Freud, je veux dire l’inconscient qu’il découvre, ne faisait pas thèse à prendre en protase, que la pensée est censure d’abord.

Ramenant ainsi à la même poubelle la pensée commune qui s’en trouve ainsi relevée d’être aussi bonne pour la méprise que l’autre et la pensée dite philosophique dont il s’écarte (et il l’atteste) en forçant son mépris pour la ravaler exactement d’autant.

Mais pour être mis au fait de cette chute du sens, plus besoin d’information, plus besoin même de l’enseignement de Lacan son suivant. Plus exactement, plus de chance pour l’information prétendue, celle du journalisme, de couvrir la faille de ce qui pourrait rendre l’époque intelligente, et pour l’enseignement de Lacan, rien de plus à mettre à son actif que de qu’il est une fiche de consolation qu’il y en ait un qui n’ait pas été tout-à-fait stupide dans la psychanalyse.

Oui, rien de plus. Au temps. Puisque maintenant comme je le constate, de quinze à vingt-cinq ans tout le monde est de plain-pied avec cet enseignement, lacanien comme on dit, même s’il n’en a jamais entendu parler.

L’Autre avec un grand A, le signifiant, le signifié, la demande dans l’aliénation radicale où elle situe le désir, et tous ces mots que j’ai choisis communs pour qu’on n’en puisse pas faire un nouvel alibi, le lacanisme, les voici qui courent les moindres rubriques, pris d’un accent nouveau qui heureusement se privilège de n’avoir pas le moindre sens.

(503)Vérité en deçà de la pensée, savoir au delà. Tel est l’aphorisme que je me payais le luxe d’inscrire, parodiant Pascal avec qui j’ai appris d’abord à mépriser la pensée pour en éprouver les méprises, d’inscrire, dis-je, sur le papier blanc dont je rends perceptible le tableau noir à me servir de l’E.N.S. où je professe encore pour un petit temps.

J’aimerais qu’on le lise en glissant de l’un à l’autre de deux mots prononcés à la fois, ou d’ensemble les faire entendre à les articuler : censée ou bien pensure.

Il ne s’agit plus maintenant de sens. Il en faut changer l’initiale. C’est au régime censitaire que vont se mesurer ceux qui ont droit de vote.

Ils ne prennent pas la parole, ces jeunes qui vont faire une révolution non prévue par les sages de la politique. Seul un jésuite, quoique près de moi en peut encore reprendre espoir.

Ils prouvent que de la parole, seulement les sages en ont perdu la maîtrise. Ils marquent qu’ils ressentent les effets d’un discours qui a pris pied dans le réel.

C’est bien le discours continué depuis sa naissance en Attique. Mais plus moyen qu’il se poursuive, comme le voulait Renan, sans conséquence.