Conférence donnée par J. Lacan dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne le 16 juin 1975 à l’ouverture du 5e Symposium international James Joyce. Texte établi par Jacques-Alain Miller, à partir des notes d’Éric Laurent. [1] L’âne, 1982, n° 6.[2]

(3)Je ne suis pas dans ma meilleure forme aujourd’hui, pour toutes sortes de raisons.

Avec l’agrément de Jacques Aubert, à l’insistance duquel vous devez de me voir ici – Jacques Aubert qui est un éminent joycien, et dont la thèse sur l’esthétique de Joyce est un ouvrage éminemment recommandable –, j’ai pris comme titre – Joyce le symptôme.

Là-dessus, vous allez me pardonner de poursticher un moment – cela ne va pas durer – Joyce, le Joyce de Finnegans Wake, qui est le rêve, le rêve qu’il lègue mis comme un terme – un terme à quoi ?. C’est ce que je voudrais essayer de dire. Ce rêve met, à l’œuvre, fin, Finnegans, de ne pouvoir mieux faire.

Je reprends – pourquoi vouloir que la pourriture dont l’homme pourspère – qui sonne comme « pourrir en espérant » – pourquoi vouloir que la journiture qui nous enfourne de nouvelles, transmettre correctement mon titre ? Jacques Lacan, ils ne savent même pas ce que c’est, Jules Lacue ça ferait aussi bien – c’est d’ailleurs la prononciation anglaise de ce que nous appelons, dans la langue nôtre, la queue. Pourquoi imprimeraient-ils Joyce le symptôme ? Jacques Aubert le leur communique, alors ils foutent Jacques le symbole. Tout ça, bien sûr, pour eux, c’est du kif.

Du sym qui ptôme au sym qui bole, qu’est-ce que ça peut bien faire au bosom d’Abraham, où le tout-pourri se retrouvera en sa nature de bonneriche pour l’étournité ?

Je rectifie pourtant –, ptom, p’titom, p’titbonhomme vit encore, dans la langue, qui s’est crue obligée, entre autres langues, de ptômer la chose coïncidente. Car c’est ce que ça veut dire.

Référez-vous au Bloch et von Warburg, dictionnaire étymologique, qui est d’une assiette solide, vous y lisez que le symptôme s’est d’abord écrit sinthome.

Joyce le sinthome fait homophonie avec la sainteté, dont quelques personnes ici peut-être se souviennent que je l’ai télévisionnée.

Si on poursuit un peu la lecture de cette référence dans le Bloch et von Warburg en question, on s’aperçoit que c’est Rabelais qui du sinthome fait le symptomate. Ce n’est pas étonnant, c’est un médecin, et symptôme devait avoir déjà sa place dans le langage médical, mais ce n’est pas sûr. Si je continue dans la même veine, je dirai qu’il symptraumatise quelque chose.

L’important n’est pas pour moi de pasticher Finnegans Wake – on sera toujours en dessous de la tâche –, c’est de dire en quoi, je donne à Joyce, en formulant ce titre, Joyce le symptôme, rien de moins que son nom propre, celui où je crois qu’il se serait reconnu dans la dimension de la nomination.

C’est une supposition – il se serait reconnu si je pouvais aujourd’hui lui parler encore. Il serait centenaire, et ce n’est pas l’usage – ce n’est pas l’usage de poursuivre la vie aussi longtemps, ce serait une drôle d’addition.

 

Rencontre

Sortant d’un milieu assez sordide, Stanislas pour le nommer – enfant de curé, quoi, comme Joyce, mais de curés moins sérieux que les siens, qui étaient des jésuites, et dieu sait ce qu’il a su en faire – bref, émergeant de ce milieu sordide, il se trouve qu’à dix-sept ans, grâce au fait que je fréquentais chez Adrienne Monnier, j’ai rencontré Joyce. De même que j’ai assisté, quand j’avais vingt ans, à la première lecture de la traduction française qui était sortie d’Ulysse.

Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons – car c’est nous qui le tressons comme tel – notre destin. Nous en faisons notre destin, parce que nous parlons. Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les autres, plus particulièrement notre famille, qui nous parle. Entendez-là ce nous comme un complément direct. Nous sommes parlés, et à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé. Et en effet, il y a une trame – nous appelons ça notre destin. De sorte que ce n’est sûrement pas par hasard, quoiqu’il soit difficile d’en retrouver le fil, que j’ai rencontré James Joyce à Paris, alors qu’il y était, pour un bout de temps encore.

Je m’excuse de raconter mon histoire. Mais je pense que je ne le fais qu’en hommage à James Joyce.

 

Université et Analyse

J’ai toujours trimbalé dans mon existence, errante comme celle de tout le monde, une quantité énorme – il y en a haut comme ça – une quantité énorme de livres dans lesquels ceux de Joyce ne vont pas plus haut que ça – les autres ce sont ceux sur Joyce. Ceux-là, je les lisais de temps en temps, mais je m’en suis appliqué, Jacques Aubert en sera le témoin, une tripotée tous ces temps-ci. J’ai pu y voir plus que des différences – un balancement singulier dans la façon dont Joyce est reçu, et qui part du biais dont il est pris.

Conformément à ce que Joyce lui-même savait qu’il lui arriverait dans le posthume, c’est l’universitaire qui domine. C’est à peu près exclusivement l’universitaire qui s’occupe de Joyce.

C’est tout à fait frappant. Joyce dit : « Ce que j’écris ne cessera pas de donner du travail aux universitaires. » Et il n’espérait rien de moins que de leur donner de l’occupation jusqu’à l’extinction de l’université. Ça en prend (4)bien le chemin. Et il est évident que cela ne peut se faire que parce que le texte de Joyce foisonne de problèmes tout à fait captivants, fascinants, à se mettre sous la dent pour l’universitaire.

Je ne suis pas un universitaire, contrairement à ce qu’on me donne du professeur, du maître, et autres badinages. Je suis un analyste. Cela fait tout de suite homophonie, n’est-ce pas, avec les quatre maîtres annalistes, dont Joyce dans Finnegans fait grand état, et qui ont fondé les bases des annales de l’Irlande. Je suis une autre espèce d’analyste.

De l’analyste qui, depuis, a émergé, on ne peut pas dire que Joyce ait été mordu. Des auteurs dignes de foi, qui connaissaient bien Joyce – moi, je l’ai entrevu –, qui étaient de ses amis, avancent volontiers que s’il a « freudened », s’il a freudenedé ce fredonnement, c’était avec aversion. Je crois que c’est vrai.

J’en trouverai le témoignage dans le fait que dans la constellation du rêve dont il n’y a pas d’éveil, malgré le dernier mot, Wake, dans la trame des personnages de Finnegans, il y a ces deux jumeaux – Shem, vous me permettrez de l’appeler Shemptôme – et Shaun. C’est comme ça, j’espère, que ça se prononce, parce que je n’ai pas consulté là-dessus Jacques Aubert, qui, pour la prononciation, m’a rudement bien soutenu pendant ce brassage. Il y a donc le Shemptôme et le Shaun. Ils sont noués – rien de plus noués que des jumeaux. C’est à l’autre – pas à Shen, qu’il appelle, en lui additionnant un épinglage, the penman, le plumitif – c’est à Shaun que Joyce épingle le docteur Jones. Il s’agit de cet analyste auquel Freud, qui savait ce qu’il faisait, à donné la charge de faire sa biographie. Il le connaissait bien, c’est-à-dire qu’il était sûr que Jones n’y mettrait pas la moindre fantaisie, qu’il ne se permettrait pas, entre autres, de mettre la touche, la morsure, l’agenbite of inwit. Quelque part dans Ulysse, Stephen Dedalus parle d’agenbite of inwit, de la morsure – on traduit ça en français, je ne sais pas pourquoi – de l’ensoi, alors que ça veut plutôt dire le wit, le wit intérieur, la morsure du mot d’esprit, la morsure de l’inconscient. Avec Jones, Freud était tranquille – il savait que sa biographie serait une hagiographie.

Évidemment, que Joyce Shaunise, si je puis dire, le Jones en question, c’est ce qui nous donne l’idée de l’importance, comme dit l’autre, d’être Ernest. Beaucoup plus que Joyce, Jones – je vous le dis parce que je l’ai rencontré – faisait la petite bouche sur le fait de s’appeler Ernest. Mais c’était sans doute à cause de la pièce de ce titre, si étonnante, de Wilde, dont Jones fait grand état. Plus d’une fois dans Finnegans surgit cette référence à l’importance de s’appeler Ernest.

 

Désabonné à l’inconscient…

Tout cela n’a porté que d’approcher ceci, que ce n’est pas la même chose de dire Joyce le sinthome ou bien Joyce le symbole. Je dis Joyce le symptôme – c’est que, le symptôme, le symbole, il l’abolit, si je puis continuer dans cette veine. Ce n’est pas seulement Joyce le symptôme, c’est Joyce en tant que, si je puis dire, désabonné à l’inconscient.

Lisez Finnegans Wake. Vous vous apercevrez que c’est quelque chose qui joue, pas à chaque ligne, mais à chaque mot, sur le pun, un pun très, très particulier. Lisez-le, il n’y a pas un seul mot qui ne soit fait comme les premiers dont j’ai essayé de vous donner le ton avec « pourspère », fait de trois ou quatre mots qui se trouvent, par leur usage, faire étincelle, paillette. C’est sans doute fascinant, quoiqu’à la vérité, le sens, au sens que nous lui donnons d’habitude, y perd.

M. Clive Hart, dans Structure and Motif of Finnegans Wake, parle de je ne sais quoi de décevant dans l’usage que Joyce fait de ce type de pun. M. Atherton, dans son livre The Books at the wake, réfère ça à the unforseen, l’imprévu. Ce pun, c’est plutôt le porte-manteau au sens de Lewis Caroll, en quoi celui-ci est un précurseur – et pour l’avoir sans doute rencontré assez tard, Joyce a dû, résume Atherton, s’en trouver quelque peu importuné.

Lisez des pages de Finnegans Wake, sans chercher à comprendre – ça se lit. Ça se lit, mais comme me le faisait remarquer quelqu’un de mon voisinage, c’est parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui a écrit ça. Ce qu’on se demande – tout au moins ce que demandait la personne en question –, c’est pourquoi Joyce a publié. Pourquoi ce Work qui a été dix sept ans in progress, l’a- t-il enfin sorti noir sur blanc ?

C’est une chance qu’il y en ait une seule édition, ce qui permet de désigner, quand on le cite, la ligne à la bonne page, c’est-à-dire à la page qui ne portera jamais que le même numéro. S’il fallait que, comme les autres livres, ce soit édité sous des paginations diverses, où irait-on pour s’y retrouver ! Mais qu’il l’ait publié, c’est ce dont j’espérerais, s’il était là, le convaincre qu’il voulait être Joyce le symptôme, en tant que, le symtôme, il en donne l’appareil, l’essence, l’abstraction. Car si quelque chose rend compte du fait noté par Clive Hart, qu’à suivre ses pas, on s’en trouve à la fin, fatigué, c’est bien ceci qui prouve que vos symptômes à vous, c’est la seule chose qui chez chacun porte l’intérêt. Le symptôme chez Joyce est un symptôme qui ne vous concerne en rien. C’est le symptôme en tant qu’il n’y a aucune chance qu’il accroche quelque chose de votre inconscient à vous. Je crois que c’est là le sens de ce que me disait la personne qui m’interrogeait sur pourquoi il l’avait publié.

 

…bien que ne jouant que sur le langage

Il faudrait continuer ce questionnement de l’œuvre majeure et terminale, de l’œuvre à quoi en somme Joyce a réservé la fonction d’être son escabeau. Car de départ, il a voulu être quelqu’un dont le nom, très précisément le nom, survivrait à jamais. À jamais veut dire qu’il marque une date. On avait jamais fait de littérature comme ça. Et pour, ce mot littérature, en souligner le poids, je dirai l’équivoque sur quoi souvent Joyce joue – letter, litter. La lettre est déchet. Or, s’il n’y avait pas ce type d’orthographe si spéciale qui est celui de la langue anglaise, les trois quarts des effets de Finnegans seraient perdus.

Le plus extrême, je peux vous le dire – le devant d’ailleurs à Jacques Aubert – Who ails, après ça tongue, écrit comme langue en anglais, tongue, un mot ensuite, énigmatique, coddeau – « Who ails tongue coddeau a space of dumbillsilly ? » Si j’avais rencontré cet écrit, aurais-je ou non perçu – « Où est ton cadeau, espèce d’imbécile ? »

L’inouï, c’est que cette homophonie en l’occasion translinguistique ne se supporte que d’une lettre conforme à l’orthographe de la langue anglaise. Vous ne sauriez pas que Who peut se transformer en si vous ne saviez que Who au sens interrogatif se prononce ainsi. Il y a je ne sais quoi d’ambigu dans cet usage phonétique, que j’écrirais aussi bien f.a.u.n.e. Le faunesque de la chose repose tout entier sur la lettre, à savoir sur quelque chose qui n’est pas essentiel à la langue, qui est quelque chose de tressé par les accidents de l’histoire. Que quelqu’un en fasse un usage prodigieux, interroge en soi ce qu’il en est du langage.

J’ai dit que l’inconscient est structuré comme un langage. Il est étrange que je puisse dire aussi désabonné de l’inconscient quelqu’un qui ne joue strictement que sur le langage – quoiqu’il se serve de la langue entre autres qui est, non pas la sienne – car la sienne est justement une langue effacée de la carte, à savoir le gaélique, dont il savait quelques petits bouts, assez pour s’orienter, mais pas beaucoup plus – non pas la sienne donc, mais celle des envahisseurs, des oppresseurs. Joyce a dit qu’en Irlande on avait un maître et une maîtresse, le maître étant l’Empire britannique, et la maîtresse la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, les deux étant du même genre de fléau. C’est bien ce qui se constate dans ce qui fait de Joyce le symptôme, le symptôme pur de ce qu’il en est du rapport au langage, en tant qu’on le réduit au symptôme – à savoir, à ce qu’il a pour effet, quand cet effet on ne l’analyse pas – je dirai plus, qu’on s’interdit de jouer d’aucune des équivoques qui émouvrait l’inconscient chez quiconque.

 

La jouissance, non l’inconscient

Si le lecteur est fasciné, c’est de ceci que, conformément à ce nom qui fait écho à celui de Freud, après tout, Joyce a un rapport à (5)joy, la jouissance, s’il est écrit dans lalangue qui est l’anglaise – que cette jouasse, cette jouissance est la seule chose que de son texte nous puissions attraper. Là est le symptôme. Le symptôme en tant que rien ne le rattache à ce qui fait lalangue elle-même dont il supporte cette trame, ces stries, ce tressage de terre et d’air dont il ouvre Chamber music, son premier livre publié, livre de poèmes. Le symptôme est purement ce que conditionne lalangue, mais d’une certaine façon, Joyce le porte à la puissance du langage, sans que pour autant rien n’en soit analysable, c’est ce qui frappe, et littéralement interdit – au sens où l’on dit – je reste interdit.

Qu’on emploie le mot interdire pour dire stupéfaire a toute sa portée. C’est là ce qui fait la substance de ce que Joyce apporte, et par quoi d’une certaine façon, la littérature ne peut plus être après lui ce qu’elle était avant.

Ce n’est pas pour rien que Ulysse aspire, aspire un quelque chose d’homérique, bien qu’il n’y ait pas le moindre rapport, quoique Joyce ait lancé les commentateurs sur ce terrain, entre ce qui se passe dans Ulysse et ce qu’il en est de l’Odyssée. Assimiler Stephen Dedalus à Télémaque… On se casse la tête à porter le faisceau du commentaire sur l’Odyssée. Et comment dire que Bloom soit en quoi que ce soit, pour Stephen, qui n’a rien à faire avec lui, sauf de le croiser de temps en temps dans Dublin, son père ? – Si ce n’est que déjà Joyce pointe, et se trouve dénoter que toute la réalité psychique, c’est-à-dire le symptôme, dépende, au dernier terme, d’une structure où le Nom-du-Père est un élément inconditionné.

 

Le Père borroméen

Le père comme nom et comme celui qui nomme, ce n’est pas pareil. Le père est cet élément quart – j’évoque là quelque chose dont seulement une partie de mes auditeurs peuvent avoir le délibéré – cet élément quart sans lequel rien n’est possible dans le nœud du symbolique, de l’imaginaire et du réel.

Mais il y a une autre façon de l’appeler, et c’est là que je coiffe aujourd’hui ce qu’il en est du Nom-du-Père au degré où Joyce en témoigne – de ce qu’il convient d’appeler le sinthome. C’est en tant que l’inconscient se noue au sinthome, qui est ce qu’il y a de singulier chez chaque individu, qu’on peut dire que Joyce, comme il est écrit quelque part, s’identifie à l’individual. Il est celui qui se privilégie d’avoir été au point extrême pour incarner en lui le symptôme, ce par quoi il échappe à toute mort possible, de s’être réduit à une structure qui est celle même de lom, si vous me permettez de l’écrire tout simplement d’un l.o.m.

C’est ainsi qu’il se véhicule, comme quelque chose qui met un point final à un certain nombre d’exercices. Il met un terme. Mais comment entendre le sens de ce « terme » ?

Il est frappant que Clive Hart mette l’accent sur le cyclique et sur la croix comme étant substantiellement ce à quoi Joyce se rattache. Certains d’entre vous savent qu’avec ce cercle et cette croix, je dessine le nœud borroméen. Interroger Joyce sur ceci, que ce nœud produit, à savoir l’ambiguïté du 3 et du 4, à savoir ce à quoi il restait collé, attaché, à l’interrogation de Vico, à des choses pires, à la conversation avec les esprits, qu’Atherton range d’ailleurs sous le titre général de spiritualism, ce qui m’étonne, car j’avais appelé ça jusqu’à présent spiritisme. Il est assurément surprenant de voir qu’à l’occasion, cela contribue dans Finnegans au titre du symptôme, je crois.

Ce n’est pas tout, car il est difficile de ne pas tenir compte de cette fiction qu’on peut mettre sous la rubrique de l’initiation. En quoi consiste ce qui se véhicule sous ce registre et sous ce terme ? Combien d’associations qui se font arme de drapeaux dont ils ne comprennent pas le sens ? Que Joyce se soit délecté à Isis Unveiled de Mme Blavatski est une chose que j’apprends d’Atherton, et qui me sidère. La forme de débilité mentale que comporte toute initiation est ce qui, moi, me saisit d’abord, et me la fait peut-être sous-estimer. Il faut dire que, peu après le temps où j’avais fait, grâce au ciel, la rencontre de Joyce, j’allais trouver un nommé René Guénon qui ne valait pas plus cher que ce qu’il y a de pire en fait d’initiation. Hi han a pas, à écrire comme celui de l’âne à quoi Joyce fait allusion comme au point central de ces quatre termes qui sont le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest, comme au point de croisée de la croix – c’est un âne qui le supporte, Dieu sait que Joyce en fait état dans Finnegans.

Mais quand même Finnegans, ce rêve, comment le dire fini, puisque déjà son dernier mot ne peut se rejoindre qu’au premier, le the sur lequel il se termine se raccolant au riverrun dont il se débute, ce qui indique le circulaire ? Pour tout dire, comment Joyce a-t-il pu manquer à ce point ce qu’actuellement j’introduis du nœud ?

Ce faisant j’introduis quelque chose de nouveau, qui rend compte non seulement de la limitation du symptôme, mais de ce qui fait que c’est de se nouer au corps, c’est-à-dire à l’imaginaire, de se nouer aussi au réel, et comme tiers à l’inconscient, que le symptôme a ses limites. C’est parce qu’il rencontre ses limites qu’on peut parler du nœud, qui est quelque chose qui assurément se chiffonne, peut prendre la forme d’un peloton, mais qui, une fois déplié, garde sa forme – sa forme de nœud – et du même coup son ex-sistence.

C’est ce que je me permettrai d’introduire dans mon cheminement de l’année prochaine, en prenant appui sur Joyce, entre autres.



[1] Voir Joyce II, texte donné par Lacan à J. Aubert, à la demande de celui-ci, pour publication aux éditions CNRS de la conférence donnée par J. Lacan à l’ouverture du Symposium, le 16/06/1975, Joyce II valant donc pour son auteur comme l’écrit de son discours d’ouverture. On notera l’écart entre ces deux textes : Joyce I et II. (Joyce II est publié en 1979).

Joël Dor dans son ouvrage – Nouvelle bibliographie des travaux de J. Lacan situe Joyce II comme étant le texte du discours de clôture du Symposium. J. Aubert qui était alors l’organisateur du colloque nous donne une autre version que celle de Dor quant au statut à donner à Joyce II.

[2] Il n’y a pas de publication aux éditions CNRS de cette transcription.: Joyce le symptôme I. Par contre il existe une publication intitulée Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, coll. « Bibliothèque des Analytica », 1987, qui reproduit les deux textes Joyce I et Joyce II.